Teddy Goldsmith
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portrait de Teddy

Les experts de l'industrie du cancer

Il y a quelque temps, j'ai rendu visite à un de mes amis à Paris. Il préparait un rapport pour une compagnie qui produisait des gâteaux d'apéritifs et était censé déterminer les raisons pour lesquelles elle perdait tant d'argent. Mon ami semblait trouver la tâche fort ardue. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m'a répondu :
« C'est bien simple: la veritable raison de leur faillite, c'est que le patron n'a aucune des compétences requises pour diriger une entreprise. Je ne pourrai evidemment jamais l'écrire, sinon je ne serai pas payé. Je vais devoir trouver d'autres explications, et c'est loin d'être facile, tu peux me croire. »

Voilà une situation très analogue à ce qui se passe dans le domaine du cancer. Le cancer est aujourd'hui une maladie qui affecte une personne sur trois, et tout le monde sait pertinemment grâce à des études innombrables que ses principales causes sont l'exposition à des produits chimiques cancérigènes et à des rayonnements ionisants, qu'ils proviennent de rayons X utilisés en radiographie, d'essais nucléaires ou d'émissions radioactives des installations nucléaires.

Voila des faits que les experts nommés par l'état refusent d'admettre. Ainsi que bien sûr les surpuissantes industries chimiques, pharmaceutiques et nucléaires qui financent presque toute la recherche sur le cancer, et veillent bien à ce que l'épidemie du cancer soit attribuée à tout sauf à l'exposition à des produits chimiques et à la radioactivité.

Publié dans L'Ecologiste nº 1, automne 2000.

Après la mort de mon frère Jimmy Goldsmith auquel est dédié ce premier numéro de Ia version française de The Ecologist, j'ai défendu dans les colonnes du Sunday Telegraph l'idée que Jimmy avait très probablement été une victime de plus de l'industrie chimique. Inutile de dire que j'ai été immédiatement attaqué par les experts de l'institution du cancer qui, les uns après les autres, ont ressorti tous les arguments imaginables pour dissimuler une réalité qui les dérange.

Le taux de cancer? Il n'augmente pas!

Leur premier argument, avancé par le Dr Roger Bates du European Science and Environment Forum à Cambridge, est que le taux de cancer n'est pas en augmentation, mis à part quelques cancers spécifiques. II est difficile de comprendre comment lui et d'autres comme Sir Richard Doll, Maurice Tubiana ou encore Bruce Ames dans La Recherche d'octobre 1999, peuvent avancer un tel argument alors qu'il contredit tous les chiffres officiels. Aux Etats-Unis, le National Cancer Institute estime que l'incidence du cancer standardisée par âge, pour la population blanche des Etats-Unis, s'est accrue de rien moins que de 43,5 % entre 1950 et 1988 et de 54 % de 1950 à 1994, ce qui correspond à une augmentation de 1 % en moyenne par an.

Les taux de cancer a commencé à augmenter dès le jour où nous sommes entrés dans l'ère industrielle : c'était auparavant une maladie très rare, voire inexistante dans certaines régions. L'incidence de cette maladie s'est accrue dans les mêmes proportions que le PNB par habitant. D'après les statistiques de l'OMS, le taux de cancer en 1967-1968 a varié, dans différents pays, en fonction du PNB par habitant. Ainsi l'île Maurice, avec un PNB par habitant de140 dollars à cette époque, avait un taux de cancer de l'ordre de 216 pour un million chez la population masculine, le Sri Lanka, de 225 dollars pour un taux de 316, le Portugal de 479 dollars pour un taux de 1115, les Etats-Unis, un PNB de 3960 dollars pour un taux de cancer de 1698 pour un million [1].

Les produits chimiques? Garantis par des tests!

Deuxième argument avancé par l'institution du cancer: « Les produits chimiques qui sont utilisés dans l'agriculture et l'industrie alimentaire doivent de toute façon passer des tests de sécurité rigoureux ». Rien n'est plus faux. Tout d'abord, seule une fraction insignifiante des 70 000 produits chimiques disséminés dans notre environnement ont effectivement subi des tests. De plus, ces tests sont réalisés sur des composants isolés, alors que dans la réalité quotidienne, nous sommes en fait exposés à un véritable cocktail de cancérigènes [2].

Évidence bien sûr vigoureusement rejetée par Bates et par les agences de régulation. Pourtant, le Massachussets Institute of Technology (MIT) soulignait déjà dans son célèbre rapport L'impact humain sur l'environnement global realisé en 1971: « Des effets de synergie entre polluants chimiques se produisent très fréquemment », ce qui paraît assez évident. De plus, les composants chimiques évoluent avec le temps et donnent des produits dérivés parfois plus toxiques que les molecules initiales [3].

Un autre problème est la durée qui sépare l'exposition à un cancérigène et le développement effectif du cancer et que ne peuvent pas prendre en compte les tests. Elle peut être de l'ordre d'une quarantaine d'années voire se manifester seulement lors de la génération suivante comme dans le cas du diethylstilbestrol (DES) : il s'agit d'une hormone que l'on a prescrite aux femmes enceintes et dont certaines des filles développèrent une forme rare de cancer vaginal.

Les produits naturels? Cancerigènes!

Le troisième argument accuse notre alimentation de contenir bien plus de cancérigènes naturels (champignons, fromages...) que de cancérigènes artificiels! C'est un des arguments favoris du professeur Bruce Ames de l'université de Berkeley en Californie, qu'il a encore récemment développé dans La Recherche d'octobre 1999. Pour que cet argument puisse expliquer l'augmentation des cancers, il faudrait montrer que la consommation de cancérigènes naturels a augmenté autant que l'utilisation de cancérigènes artificiels: pari perdu, vu la multiplication par 500 depuis 1950 de la production des produits chimiques de synthèse, les plus cancérigènes de tous. Cette multiplication représente, on en conviendra, une augmentation plus forte que celle de la consommation de fromage et de champignons pendant la même durée...

De toute façon, ni Ames ni Bates ne prennent jamais en compte les considérations théoriques générales en jeu. Comme le note Barry Commoner (4), le célèbre biologiste et écologiste américain, l'organisme vivant quel qu'il soit ne se sert que d'une infime fraction de tous les composés organiques possibles: tous les composés chimiques qu'il évite avec soin sont susceptibles d'être incompatibles avec le bon déroulement de la succession extrêmement complexe des réactions impliquées dans les processus vitaux. Comme le dit Commoner:

« Même si l'ion chlorure est répandu et que les composés organiques peuvent facilement être chlorés artificiellement, les dérivés chlorés sont très rares dans la nature. C'est parce que les composés synthétiques organochlorés tels que les polychlorobiphényls (PCB) ou le DDT produisent des effects à long terme tels que le cancer. »

Le cancer? Une maladie de vieillesse!

Leur quatrième argument est que s'il y a davantage de cancer, c'est tout simplement dû à une espérance de vie plus grande. Le cancer est une maladie de vieillesse, nous dit Bates. C'était sans doute vrai auparavant mais ne l'est plus aujourd'hui. Le cancer est devenu une cause importante de mortalité chez les enfants aussi. Selon les chiffres officiels du NCI, la fréquence des cancers chez l'enfant a augmenté de 21,3 % aux Etats-Unis dans la population blanche entre 1950 et 1988, et celle du cancer des testicules - une maladie nouvelle qui ne concernait que les hommes d'une vingtaine d'années - s'est accrue spectaculairement de 96,1 % sur la même période. Dans les deux dernières décennies, il y a eu une augmentation de 38 % du cancer du cerveau chez l'enfant et du système nerveux.

Epstein montre qu'en dépit des allégations des autorités en matière de cancer et des milliards dépensés dans la recherche, très peu de progrès ont été réalisés. Les méthodes conventionnelles de traitement sont rarement efficaces sauf pour des formes particulières de cancer. Il n'y a donc plus d'arguments valables pour s'opposer aux recherches sur des traitements alternatifs et « non-scientifiques ». Néanmoins, la plupart des scientifiques s'accordent sur la nécessité de mettre l'accent sur la prévention plus que sur le traitement. Toutefois, pour nombre d'entre eux, la prévention se réduit en particulier à un régime alimentaire riche en légumes et en fruits, qu'ils soient d'origine biologique ou chargés de pesticides. Or la véritable prévention signifie bien davantage.

Car, même si nous ne mangions que des fruits et des légumes frais d'origine biologique, nous serions toujours exposés aux polluants contenus dans l'air que nous respirons, dans la pluie qui tombe sur nos récoltes et dans l'eau qui coule de nos robinets. Et d'une façon générale l'industrie est confrontée au problème grandissant de ses déchets. Or, les méthodes de traitement utilisées et légalisées jour après jour dans le monde entier sont de plus en plus irresponsables. Ainsi, comme nos décharges sont pleines, la tendance est maintenant à l'incinération des déchets qui produit les très cancérigènes dioxines [5].

Les déchets chimiques sont incorporés à des matériaux de construction tels que briques et parpaings, et, aussi incroyable que cela puisse paraître, à des boues ou même à des fertilisants épandus sur les terres arables [6]. Et des scientifiques au service des pouvoirs publics osent nous assurer que cela améliore l'état du sol ! Mieux encore, une nouvelle directive de la Commission européenne légalise l'incorporation de déchets radioactifs dans des biens da consommation [7]. Déjà, les résidus radioactifs de British Nuclear Fuels sont livrés à une fabrique de batteries de cuisine. Nous allons ainsi vivre dans un environnement de plus en plus chimique et radioactif, ce qui ne fera qu'accélérer la prolifération du cancer jusqu'a ce qu'il finisse par affecter tout le monde.

Une véritable prévention ne sera possible qu'à la condition d'un revirement rapide. On dénie aux industriels le droit d'empoisonner notre environnement avec leurs produits cancérigènes. Ils doivent tout simplement arrêter d'en produire. Une campagne populaire massive doit les y contraindre : il n'y a pas d'autre alternative socialement et moralement acceptable.

Notes

1 Robert Waller (1970), « The diseases of civilization ». The Ecologist, vol 1 nº 2.
2. Vyvyan Howard (1997), « Synergistic effect of chemical mixtures: can we rely on traditional toxicology? ». The Ecologist, vol 27 nº 5. Et Edward Goldsmith (1979), « Can Pollution be controlled ? Part I ». The Ecologist, vol 9 nº 8-9.
3. Caroll Wilson (1971), Man's impact on the global environment: a study of critical environmental problems. MIT Press, Cambridge, Mass, Etats-Unis.
4. Barry Commoner, cité par Goldsmith op cit.
5. Ralph Ryder (1997), « Sustainable incineration and death by dioxin ». The Ecologist vol 27 nº 4. Et Tom Heilberg (1995), « Incineration by the back door; Cement Kilns as Waste Sinks ». The Ecologist, vol 25 nº 6.
6. Zac Goldsmith (1998), « Legalised, random Genocide ». The Ecologist, vol 28 nº 1.
7. Chris Busby (1997), « 2001: entering the era of radioactive consumerism ». The Ecologist, vol 27 nº 4.
DESSUS278298   

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