Halte à la grande confiscation
Le développement de l'économie mondiale, institutionnalisée par le GATT et l'OMC, inaugurera, nous dit-on, une ère de prospérité sans précédent pour tous. Cette assertion est cependant fallacieuse, comme les auteurs de ce livre se sont efforcés de le montrer. La croissance à marche forcée entraînera fatalement des désastres écologiques et une aggravation sans précédent de l'insécurité, du chômage, de la pauvreté, des maladies et de la malnutrition pour la grande majorité des habitants de la planète.
Il n'est pas aisé de comprendre pourquoi il doit nécessairement en être ainsi. Le développement économique, mesuré par l'augmentation du Produit National Brut (PNB), serait la clé - et la seule - de la prospérité de tous et du bien-être de chacun. On doit donc pousser la vapeur, ce qui revient à investir le plus possible dans l'innovation scientifique et technique et à s'assurer que cette entreprise de développement soit gérée par des firmes toujours plus grosses et puissantes, qui répondent à la demande d'un marché de plus en plus large et « libre ».
Et c'est bien ce que nous avons fait au cours des quarante dernières années, durant lesquelles le développement a été l'objectif premier des gouvernements du monde entier. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de milliards de dollars ont été investis dans des projets de développement par les banques multinationales de développement, les agences d'aides bilatérales et les entreprises privées.
Des technologies révolutionnaires ont transformé l'agriculture, l'industrie et les services. Les tarifs douaniers ont été considérablement réduits, et les petites entreprises qui répondaient aux besoins nationaux ont été systématiquement évincées par les grosses firmes transnationales alimentant un marché mondial, en expansion permanente. Le PNB a été multiplié par six, le commerc e mondial par douze.
A en croire les thuriféraires du développement, la planète aurait donc dû devenir un véritable paradis. La pauvreté, le chômage, la malnutrition, les sans-abri, les maladies et la dégradation écologique ne devraient être que de lointains souvenirs d'un passé de barbarie et de sous-développement. Inutile de le dire, c'est le contraire qui est vrai : ces maux n'ont jamais été aussi graves ni aussi répandus que maintenant.
En signant les accords du GATT en conclusion du cycle de l'Uruguay, les gouvernements ont accéléré le développement économique mondial en éliminant toutes les contraintes qui pesaient sur le commerce (contraintes désormais qualifiées de barrières non tarifaires) sans se soucier des conséquences sociales, écologiques et morales. Au lieu d'accepter la preuve irréfutable que cette politique ne peut qu'envenimer les problèmes actuels, les gouvernements, sous la pression des firmes transnationales, s'obstinent à la poursuivre.
Pour résoudre ces problèmes, nous devons suivre la voie opposée. Au lieu de chercher à créer une économie mondiale unique dominée par des transnationales échappant de plus en plus à tout contrôle, nous devrions nous évertuer à promouvoir des économies plurielles, diversifiées, unies par des liens souples. Des économies fondées sur les communautés et vitalisées par des entreprises de taille bien plus modeste, répondant avant tout (mais pas exclusivement) aux besoins des marchés locaux et régionaux. En d'autres termes, nous ne devrions pas travailler à mondialiser l'économie mais à la relocaliser.
J'en appelle donc à une inversion de la mondialisation et du processus même du développement. Toutefois, cela n'est pas synonyme de retour en arrière. Marqués de manière indélébile par l'évolution des dernières décennies, nous devons recréer des économies locales sans négliger l'expérience acquise mais sans pour autant imiter servilement le passé.
La disparition de l'économie sociale
Pourquoi le processus de développement économique doit-il être inversé ?
Depuis le début de l'humanité, l'ensemble des fonctions assumées par l'Etat et les entreprises privées l'a été, la majeure partie du temps, par la famille ou, plus précisément, par le « ménage » intégré à la communauté locale. Même si les tâches les plus lourdes exigeaient une entraide, voire le concours de l'ensemble de la communauté, les ménages produisaient l'essentiel de leur nourriture. Ils confectionnaient leurs vêtements et leurs objets quotidiens et acquéraient ceux qui n'étaient pas fabriqués au sein de la communauté. Ils élevaient les enfants et s'occupaient des personnes âgées et des malades. La communauté rendait elle-même la justice, assurait l'ordre social et veillait à ce que les cérémonies sacrées traditionnelles soient convenablement célébrées. Dans une large mesure, elle était donc autosuffisante et autonome.
Aux Etats-Unis, jusqu'en 1890, même les familles qui vivaient dans les régions fortement industrialisées, comme les communautés du charbon et de l'acier de Pennsylvanie,
« produisaient encore pratiquement toute leur nourriture : plus de la moitié d'entre elles élevaient leurs volailles et leur bétail, cultivaient leurs légumes et n'achetaient au marché que des pommes de terre. »
En Nouvelle-Angleterre, les communautés étaient aussi autonomes, comme en témoigne Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Dans l'est de la France et en Suisse, d'autres le restent encore dans une large mesure aujourd'hui. [1]
Il n'y a pas si longtemps encore, les familles et les communautés se suffisaient à elles-mêmes. Il en allait de même pour les écosystèmes extrêmement variés qui forment la biosphère. L'existence des hommes et de tous les êtres vivants a toujours dépendu des inestimables bienfaits procurés par le fonctionnement normal des écosystèmes et de la géosphère dans son ensemble.
A mesure que se poursuit le développement, l'Etat et les grosses entreprises usurpent cependant ces fonctions cruciales. Ainsi, pour fertiliser la terre, on produit de plus en plus d'azote à un coût élevé plutôt que de tirer parti de sa fixation par les bactéries qui vivent sur les racines de légumineuses. Nous stockons l'eau dans des réservoirs artificiels au lieu de faire appel aux réserves gratuites des aquifères situés dans le sous-sol des forêts.
Afin de lutter contre l'effet de serre, plutôt que de réduire l'émission des gaz qui en sont la cause, dont l'ampleur menace maintenant de déstabiliser le climat de la planète et de perturber les processus gaïens [N.d.T. Référence à l'hypothèse Gaïa émise par le géologue James Lovelock, selon laquelle la Terre est un système vivant] en général, des économistes, avec l'approbation de scientifiques complaisants, vont jusqu'à proposer des projets pharaoniques de géo-ingénierie - le principal consistant à placer dans l'espace 50 000 miroirs de 100 kilomètres carrés afin de renvoyer la chaleur du soleil et de conserver ainsi la fraîcheur de la planète. Autrement dit, le développement économique consiste essentiellement en la monétisation de fonctions jusque-là remplies gratuitement no n seulement par l'« économie sociale », mais aussi par la « grande économie », comme Wendell Berry appelle celle de la nature.
Les conséquences de cette entreprises sont dramatiques. Elle provoque inévitablement la ruine de l'économie sociale, puisque les ménages et les communautés, qui en sont les fondations, sont condamnés à s'atrophier par défaut d'usage et ne sont plus en mesure de s'acquitter de leurs fonctions naturelles. Ils sont pourtant, nous le verrons, les seuls à pouvoir le faire efficacement et durablement.
La désintégration de la communauté et ses conséquences
Récemment encore, la famille était la principale assise de la vie sociale. Non pas la famille nucléaire d'aujourd'hui, mais la famille élargie - grands-parents, frères et sœurs, conjoints et enfants ainsi que d'autres personnes sans liens de parenté qui vivaient sous le même toit. La famille élargie faisait en outre partie intégrante de la communauté, où tous ses membres vivaient et travaillaient et dans laquelle elle se fondait. La famille moderne, en revanche, forme un îlot de solidarité dans un océan d'indifférence, comme dans le monde occidental actuel. Pour cette raison entre autres, nous devons vaincre notre préjugé actuel contre cette institution irremplaçable. Elle a tendance à nous apparaître tyrannique et étouffante, et seuls des politiciens de droite nous semblent pouvoir en vanter les mérites - tout en prônant une politique qui en accélère la désintégration.
La communauté est elle aussi tombée en disgrâce. Cette unité d'organisation sociale se révèle pourtant tout aussi fondamentale et, pour ainsi dire, naturelle, puisque l'homme a vécu au sein de familles élargies et de communautés tout au long de son évolution biologique, psychologiqu et cognitive. Alexis de Tocqueville, qui avait longuement étudié la démocratie dans les villes de la Nouvelle-Angleterre, considérait que la communauté était d'essence divine. « C'est l'homme qui fait les royaumes [...] ; la communauté paraît sortir directement des mains de Dieu », écrit-il dans De la démocratie en Amérique. [3]
La plupart des fonctions économiques et sociales essentielles ne s'accomplissent convenablement qu'à l'échelle de la communauté. Celle-ci doit toutefois posséder une cohésion suffisante, une vision du monde appropriée et les ressources nécessaires.
Prenons un exemple : l'augmentation massive des comportements sociaux anormaux - criminalité, délinquance, drogue, alcoolisme et violence -, qui constitue l'un des problèmes les plus graves auxquels la société actuelle est confrontée. De toute évidence, ces comportements sont inexistants dans les sociétés qui n'ont pas été complètement atomisées.
Ainsi, un touriste peut se promener en toute sécurité dans les bidonvilles de Calcutta, où la majeure partie de la population est sans abri et vit sur les trottoirs. Les gens sont certes très pauvres, mais ils ne souffrent pas de l'isolement social qu'on ressent dans une société délitée. Leur vie est intégrée au groupe familial et a un sens, ce qui est de moins en moins le cas pour la plupart des citadins des pays industrialisés.
Dans les communautés traditionnelles, une force extrêmement puissante maintient efficacement l'ordre social : l'opinion publique, reflet des valeurs traditionnelles, qui se nourrit des échos locaux - un instrument essentiel pour assurer l'adhésion à ces valeurs et donc prévenir la criminalité et autres problèmes sociaux. La pression de l'opinion publique nous apparaît comme une ingérence intolérable dans notre vie privée.
L'un des grands avantages de l'anonymat des grandes villes modernes serait de nous libérer de sa « tyrannie », et par là même de nos obligations traditionnelles envers les membres de notre famille, la communauté, la société et l'écosystème. Mais une telle « libération » n'est un bien que pour ceux qui ne font pas la différence entre ces contraintes imposées par la communauté à ces membr es et celles qui le sont de l'extérieur par l'Etat centralisé, et plus encore par les grands groupes. Ces contraintes servent leurs intérêts, d'ordinaire en conflit avec ceux de la société et de la nature, alors que les premières sont nécessaires à l'existence même de la communauté et à l'accomplissement de ses fonctions essentielles.
Personne n'a encore trouvé de moyen plus efficace de lutter contre la criminalité et de maintenir l'ordre social. L'Etat a beau augmenter les effectifs de la police, dépenser des milliards pour perfectionner son système judiciaire et construire de plus en plus de prisons, ces mesures palliatives n'ont que peu d'effets. Elles masquent seulement les symptômes d'un malaise social qu'elles perpétuent en le rendant un peu moins intolérable. Plus la mondialisation de l'économie marginalise d'individus, plus ce malaise s'aggrave et s'étend à des régions du monde qui avaient réussi dans une certaine mesure à ne pas en être affectées jusqu'ici.
A l'instar des Grecs de l'Antiquité et de nombreuses tribus d'Indiens d'Amérique, comme celles qui formaient la Confédération iroquoise, [4] Tocqueville
« assimilait la liberté et à l'autodétermination. Il considérait que la démocratie favorisait la liberté, justement parce qu'elle permettait aux citoyens de participer à la gestion municipale. » [5]
Cela serait impossible si chacun était « libre » de faire ce qui lui plaît sans se soucier des conséquences sociales et écologiques.
Communauté et démocratie
Si la criminalité et d'autres comportements asociaux ne peuvent être maîtrisés qu'à l'échelon communautaire, il doit en être de même pour le gouvernement démocratique. La démocratie étant « le gouvernement du peuple par le peuple », il est difficile de considérer le système actuel comme démocratique : la contribution des citoyens au gouvernement se limite en effet à voter en faveur d'un candidat dont les choix politiques leurs échappent jusqu'aux prochaines élections. C'est d'autant plus vrai que les milieux d'affaires sont passés maîtres dans l'art d'influer sur le résultat des urnes grâce à de vastes campagnes de relations publiques et ont amené les gouvernements à subordonner les intérêts nationaux aux leurs.
Pour que les citoyens gouvernent réellement, il faudrait qu'ils participent à la gestion quotidienne de leurs affaires. De toute évidence, cela n'est pas envisageable au niveau national, et encore moins mondial, mais seulement à l'échelon local, où les gens se connaissent, se rencontrent régulièrement et se considèrent comme les membres d'une même communauté.
Pour Jefferson, seule la participation directe des citoyens au gouvernement municipal leur permet de subordonner leurs intérêts personnels immédiats au bien commun. Il préconisait la division des Etats en circonscriptions électorales dont la dimension favoriserait pleinement l'interaction des citoyens et leur participation au gouvernement. [6] Dans les villes de la Nouvelle-Angleterre, où cette condition était dans une large mesure satisfaite, Tocqueville observait que
« l'habitant s'attache à sa commune, parce qu'elle est forte et indépendante ; il s'y intéresse, parce qu'il concourt à la diriger ; il place en elle son ambition et son avenir. » [7]
Le système gouvernemental suisse peut aussi servir de modèle. Il a toujours été fondé sur la commune, ou gemeinde, dans une grande mesure autonome et souveraine. La commune suisse fixe traditionnellement le montant des impôts et décide des dépenses publiques. Elle surveille attentivement l'administration communautaire, dont elle peut rejeter les propositions et les dépenses. Elle s'occupe également du service public, de l'enseignement primaire, de la police locale et de l'aide sociale. Les décisions les plus importantes sont prises dans une assemblée libre de citoyens.
Les communes existaient bien avant les cantons qui constituent aujourd'hui la Confédération. Celles situées dans une même vallée s'unissaient parfois pour former des associations ou conclure des alliances flexibles. C'est seulement à l'époque des conquêtes napoléoniennes, au début du XIXe siècle, que les communes ont été érigées en cantons et, plus tard encore, réunies au sein de la Confédération helvétique. Même alors, le gouvernement central ne possédait qu'un pouvoir limité : il n'était élu que pour un an et sa composition politique devait refléter celle du Parlement, ce qui réduisait considérablement sa marge de manœuvre.
Hélas, le développement économique et a fortiori la mondialisation, qui exigent l'abandon de l'autosuffisance locale, auront vite raison de ce système de gouvernement. Ils transforment les communautés autonomes en cités-dortoirs, désormais incapables de s'autogérer. On a en effet constaté ces derniers temps une baisse régulière de la participation aux assemblées locales, tandis que le gouvernement confédéral et les grandes firmes prennent de plus en plus le relais dans la vie sociale et économique du pays. Aux Etats-Unis également, seule une fraction minoritaire de l'électorat se déplace pour voter à l'élection présidentielle.
En signant les accords du GATT qui concluaient l'Uruguay Round et en créant l'OMC, les Etats ont délégué la direction des affaires économiques à un gouvernement mondial de fait, de plus en plus éloigné de ceux qu'affecteront ses décisions, indifférent à leurs intérêts réels - qu'il est censé servir - et inféodé aux firmes transnationales qui en tiennent quasiment les rênes.
La démocratie, sous la forme d'un gouvernement exercé par une association flexible de communautés en grande partie autonomes, n'est possible que si l'économie est organisée de la même façon. Elle ne l'est pas lorsque l'économie se trouve sous la coupe de grosses entreprises. La relocalisation politique exige la relocalisation économique (l'inverse étant vrai aussi). La conduite de l'économie, comme tant d'autres fonctions, doit s'accomplir avant tout à l'échelon communautaire.
Autosuffisance
Une autosuffisance relative est une condition préalable de la vrai démocratie. Jefferson considérait que les communautés autonomes devaient être plus ou moins autarciques, ou en tout cas subvenir à leurs besoins en matière de nourriture, d'habillement et de logement. C'était essentiel pour encourager l'honnêteté, l'application au travail et la persévérance. [8] Gandhi adhérait pleinement à cette conception. Le principe du swadeshi, au cœur de sa philosophie, suppose que l'on tire ses ressources de sa propre région au lieu de les importer.
Les communautés traditionnelles sont tout à fait à même de vivre de manière extrêmement durable de ce que leur procure leur écosystème, et ce pour deux raisons. La première est que, contrairement aux firmes à vocation exportatrice, qui surexploitent une région avant d'aller s'installer ailleurs quand ses ressources sont épuisées, elles ne disposent pas d'autres terres.
Deuxième raison : elles se sont dotées de schémas culturels grâce auxquels elles peuvent y parvenir. Il tombe sous le sens que les populations ayant vécu au même endroit pendant des siècles ont mis au point des méthodes de production alimentaire leur permettant de tirer le meilleur parti des ressources locales et peuvent s'assurer de l'application rigoureuse de ces méthodes. Autrement dit, seules ces communautés possèdent les connaissances et le s avoir-faire requis pour vivre là où elles vivent.
Ceux qui ont étudié avec objectivité l'agriculture telle que la pratiquent les communautés locales dans les sociétés traditionnelles l'ont confirmé, notamment les experts envoyés en Inde à la fin du XIXe siècle par le gouvernement britannique. [9] [10] Ils constatèrent que l'agriculture indienne était parfaitement adaptée aux conditions locales. A la grande consternation des autorités britanniques, l'un d'eux affirma qu'il lui serait plus facile de proposer des améliorations à apporter à l'agriculture britannique qu'à l'agriculture indienne.
La Banque mondiale, fer de lance de la modernisation de l'agriculture du Tiers Monde, a elle-même admis dans un rapport que
« les petits agriculteurs d'Afrique savent remarquablement gérer leurs ressources, que ce soit la terre, le capital, les engrais ou l'eau ». [11]
Pourquoi alors moderniser l'agriculture et pousser les paysans vers les bidonvilles ? La seule réponse, comme le reconnaît sans ambages le rapport en question, est qu'il en est nécessairement ainsi car l'agriculture de subsistance se révèle incompatible avec le développement du marché.
La communauté est constituée non seulement des hommes qui en sont membres mais aussi de toutes les espèces vivantes et du milieu physique composant l'écosystème. C'est exactement le point de vue de Wendell Berry :
« Quand on parle de communauté saine, il est impossible de parler seulement de la communauté humaine. Nous entendons par là un groupe d'hommes habitant en un même lieu ainsi que le sol, l'eau, l'air et toutes les familles d'êtres vivants qui lui appartiennent. De plus, il faut que l'ensemble de la communauté soit sain pour que ses membres le soient de corps et d'esprit et mènent une vie en accord avec le milieu. »
Il s'ensuit qu'une communauté humaine doit avoir un accès exclusif aux richesses naturelles de la communauté écologique dont elle fait partie.
Lorsqu'elle ne jouit plus de l'usage exclusif de ses richesses, privatisées ou mises à disposition de tous (ce qui, de prime abord, paraît souhaitable et « démocratique »), leur exploitation et leur destruction rapide s'ensuivent inévitablement. C'est exactement ce qui se passe avec la mondialisation de l'économie, un système d'absentéisme des propriétaires.
Cela nous amène à l'argument principal en faveur d'un retour à une économie locale. Si l'environnement de la planète se dégrade aussi rapidement, sa capacité d'entretenir les formes de vie complexes telles que l'espèce humaine diminuant à la même cadence, c'est parce qu'il est incapable de supporter l'impact actuel de nos activités économiques. Augmenter encore cet effet comme nous le faisons en instaurant une économie mondiale fondée sur le libre-échange est à la fois irresponsable et cynique.
La seule politique responsable consiste, au contraire, à réduire radicalement notre impact sur le milieu. Seul le type d'économie proposé ici, dans laquelle les activités productrices et commerciales sont menées à bien plus petite échelle et répondent aux besoins du marché local ou régional, peut permettre d'y parvenir.
L'effondrement inévitable de l'économie mondiale
La prise de contrôle généralisée que nous venons de décrire ne peut durer indéfiniment. L'Etat et les firmes sont de moins en moins capables, si ce n'est dans une mesure de plus en plus insignifiante, de remplir les fonction dont ils ont frustré la famille et la communauté. Cela vaut également pour l'accaparement de celles auparavant accomplies par l'écosystème et la biosphère, qui consistent à entretenir les conditions nécessaires à la vie sur cette planète.
On ne parviendra pas à stabiliser le climat planétaire en mettant en œuvre les absurdes projets de géo-ingénierie proposés actuellement, mais en accroissant la acapacité de la biosphère à absorber l'oxyde de carbone, principal responsable de l'effet de serre. Pour cela, il faut laisser se régénérer les forêts de la planète, rétrécies comme une peau de chagrin, et réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Ce n'est possible qu'en substituant à l'économie mondialisée une économie localisée, dont les besoins en énergie et en ressources sont incomparablement moins importants.
L'aide sociale est l'une des fonctions essentielles que l'Etat n'est plus en mesure d'assumer. Avant même que la mondialisation de l'économie ait été officiellement institutionnalisée, le coût des avantages sociaux augmentait plus rapidement que le PNB dans beaucoup de pays industrialisés, et ces prestations ne pouvaient manifestement pas être assurées longtemps. De nos jours, cependant, afin d'optimiser la compétitivité, l'aide sociale est démantelée systématiquement et en toute hâte, alors que le besoin de prestations augmente de manière spectaculaire, à proportion du nombre de gens laissés sur la touche par la mondialisation.
L'Etat et les grandes firmes sont de moins en moins capables de fournir les moyens nécessaires à satisfaire les besoins alimentaires et matériels de base, c'est-à-dire, aujourd'hui, d'offrir des emplois. Or, comme on l'a souligné tout au long de ce livre, l'économie mondiale sera à même de fonctionner avec une petite fraction de la main-d'œuvre actuelle. Selon un article du Monde diplomatique, l'économie officielle de la Côte d'Ivoire satisfera d'ici quelques années moins de 6 % des demandes d'emplois, et l'exemple de ce pays ne représente probablement déjà plus une exception.
Qui plus est, les programmes d'ajustement structurel successifs de la Banque mondiale et du FMI ont considérablement réduit le pouvoir d'achat de ceux qui ont encore du travail. C'est de plus en plus le cas dans les pays industrialisés, auxquels est maintenant imposée une forme d'ajustement structurel : les salaires y sont drastiquement réduits, les contrats à durée indéterminée, remplacés par des contrats à durée déterminée, le travail à plein temps, par le travail à temps partiel, les hommes, par les femmes, moins payées.
Ceux qui sont au chômage, ceux qui ont de petits salaires ou n'ont plus droit aux prestations sociales ne sont pas de gros consommateurs. Plus la consommation baissera, moins l'économie officielle donnera de travail, et un cercle vicieux s'installera. Nous allons ainsi être entraînés dans une vérit able réaction en chaîne, qui se poursuivra jusqu'à ce que l'économie officielle cesse d'être une pourvoyeuse importante d 'emplois, de nourriture, de biens et services pour le gros de l'humanité. En marginalisant tant d'individus, l'économie officielle finira par se marginaliser.
La plupart des gens seront contraints d'apprendre à se passer d'elle. Dans un e telle situation, les systèmes d'échange locaux (SEL) décrits dans ce livre ne représentent plus de simples curiosités, des initiatives à trop petite échelle pour contribuer de façon significative à résoudre les problèmes actuels, toujours plus décourageants. Au contraire, ils peuvent être les fondations mêmes de la reconstruction des économies locales, les seules à pouvoir combler l'écart croissant entre l'économie officielle et les besoins réels des populations.
En d'autres termes, puisque les firmes et l'Etat sont de moins en moins capables d'assumer les fonctions essentielles qu'ils ont ravies aux économies locales non monétisées, il n'y a d'autre alternative que de permettre à ces dernières de les reprendre.
Il nous faut donc emprunter la voie opposée à celle que l'administration américaine oblige le Japon à prendre, à savoir industrialiser son système agricole traditionnel et son commerce de détail et de proximité, jusque-là restés aux mains de petits exploitants et de familles de petits commerçants. Il n'y a pas si longtemps, le chômage n'était que de 2 % au Japon (il est monté à 3,4 % en 1996), les familles restaient unies, la criminalité et la délinquance étaient peu élevées. Tout cela est en train de changer, et vite.
Malheureusement, nous l'avons vu, notre économie sociale est actuellement mal préparée à se charger de nouvelles fonctions, les ménages, les communautés et les écosystèmes viables qui les remplissaient ayant gravement été touchés par le développement économique.Leur régénération demeure notre seul espoir, et cet espoir n'est pas aussi vain qu'il y paraît. Si une majorité de gens se trouvent marginalisés, voire plongés dans le dénuement, ils ne se laisseront pas mourir de faim. Ils seront sans doute nombreux à se révolter contre les grandes firmes qui épuisent leurs ressources naturelles, polluent leurs terres et leurs rivières, produisent de la nourriture et des biens de consommation que seule une minorité peut s'offrir et ne proposent que quelques emplois hautement qualifiés occupés par des spécialistes étrangers.
La « bataille » de Seattle en novembre 1999 a certainement été le signe le plus évident de la réaction qui s'amplifie rapidement face aux excès de la domination des grandes firmes, bataille suivie par les manifestations de Washington et le rassemblement de Millau en juillet 2000, qui compatit plus de 50 000 personnes.
Les marginalisés sont bien obligés de s'organiser et de former des économies locales, l'infrastructure de nouvelles économies locales, et il ne peut y avoir de moyen plus efficace pour recréer des foyers et des communautés que de leur permettre d'assumer les fonctions qu'ils ont toujours remplies et qui sont leur raison d'être. Ce sont là quelques-unes de lumières qui éclairent notre sombre horizon. Wendell Berry en distingue une autre. Selon lui, l'antagonisme entre économie mondialisée et économie locale à fondement communautaire à toute chance d'être le grand débat de la prochaine décennie. Il devra servir de base à une réorientation politique. Le « parti de la communauté » n'aura guère de moyens financiers et donc de puissance, mais le nombre de ses adhérents est appelé à augmenter, et il deviendra peut-être le parti de la majorité. Au pouvoir, il serait alors à même d'appliquer une stratégie assurant une transition moins douloureuse vers le type de société et d'économie qui seul offre un avenir à nos enfants.
Notes
| 1 | Robert Layton, « Functional and Historical Explanations of Village Social Organization in Northern Europe ». Journal of the Royal Anthropological Institute, décembre 1995. |
| 2 | David Korten, Sustainable Livelihoods: Redefining the Global Social Crisis. 1994. |
| 3 | Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique. Paris, Garnier-Flammarion. |
| 4 | Voir Jerry Mander, In the Absence of the Sacred. Sierra Club, San Francisco, 1991. |
| 5 | Voir Roger Boesche, The Strange Liberalism of Alexis de Tocqueville. Cornell University Press, Ithaca, New York, 1987. Cité par Hultgren, Democracy and Sustainability. Manuscrit non publié, 1994. |
| 6 | Dan Coleman, Ecopolitics: Building a Green Society. Rutgers University Press, New Brunswick, New Jersey, 1994. Cité par Hultgren, op.cit. |
| 7 | Michael Herith, Threat to Freedom and Democracy. Duke University, Durham, 1994. Cité par Hultgren, op.cit. |
| 8 | Daniel Kemmis, Community and the Politics of Place. University of Oklahoma Press, Norman, OK, 1990. |
| 9 | A. O. Hume, Agriculture Reform in India. W H Allen, Londres, 1878. |
| 10 | John Augustus Voelcker, Report on The Improvement of Indian Agriculture. Londres, 1893. |
| 11 | Accelerated Development in Sub-Saharan Africa. Banque mondiale, Washington DC, 1981. |




