Teddy Goldsmith
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Les peuples premiers et l'harmonie de l'univers

Dans les sociétiés traditionnelles, l'homme a conscience d'être intégré au cosmos et se soucie de demeurer en harmonie avec lui. La religion a ainsi pour fonction première la préservation de l'univers, analyse ici Teddy Goldsmith, en s'appuyant sur des exemples tirés de différentes traditions religieuses.

Publié dans L'Écologiste nº 9, février 2003.

Dans le monde entier, depuis les origines de l'humanité, la croyance qu'une société doit suivre une certaine voie ou « Chemin » - pour se maintenir elle-même ainsi que le monde qui l'entoure, est commune à bien des sociétés et cultures. Le Chemin, à suivre par toute société pour maintenir l'ordre cosmique, est conforme aux lois que les Grecs anciens appelaient Nomos ou Dikê : justice, droiture ou moralité. Dikê signifiait également « le Chemin du monde, la manière dont les choses se produisent » [1].

La voie à suivre

Le Chemin était encore designé par Thémis « une voie particulière aux humains, qui sanctionne la conscience collective ». [2] Thémis était aussi considerée comme le Chemin de la Terre et parfois celui du cosmos lui-même, celui qui gouvernait le comportement des dieux. Par la suite, lorsque ces concepts ont été personnifiés dans la mythologie grecque, Thémis devint la déesse de la loi et de la justice, et donc de la morale. Le Chemin s'identifiait en outre à Moira, le sentier de la destinée ou sort. Chez Homère [3], les dieux sont subordonnés à Moira, et même à Dikê - forces cosmiques plus anciennes que les dieux eux-mêmes et de nature morale. Face au destin et donc face à la loi morale, les dieux ne peuvent rien.

Le Chemin devait être suivi non seulement par les êtres humains, mais aussi par le monde naturel, le cosmos et les dieux. Une loi unique gouvernait donc la totalité de la hierarchie cosmique. Comme l'écrit Pythagore,

« Thémis dans le monde de Zeus, et Dikê dans le monde d'en bas, occupent la même place et le même rang que Nomos dans les cités des hommes ; de sorte que celui qui n 'accomplit pas avec jnstice le devoir qui lui a été prescrit peut être considéré comme un violateur de l'ordre général de l'univers. » [4]

Plus la position d'un individu était élevée, et donc plus grande était la force vitale dont il était doué, plus il importait qu'il suivît scrupuleusement le Chemin. Ainsi, dit l'Odyssée, quand un roi irréprochable maintient la Dikê,

« les noirs sillons produisent les orges et les blés, les arbres sont chargés de fruits, les brebis prolifèrent et la mer donne du poisson grâce à sa droite règle, et les peuples sons lui prospèrent. ». [5]

La notion de Chemin a probablement existé, explicitement ou implicitement, dans toutes les sociétés vernaculaires. Le concept chinois de Tao désigne à la fois l'ordre et le Chemin du cosmos. Le terme Tao s'applique à la « révolution des cieux » quotidienne et annuelle et aux deux forces antagonistes et complémentaires la lumière et l'obscurité, le jour et la nuit, l'été et l'hiver, Ia chaleur et le froid.

« Il représente tout ce qui dans l'univers, est correct, normal ou juste (ching ou twan) ; en fait, il ne dévie jamais de son cours. Il inclut par conséquent tous les rapports corrects et vertueux entre les hommes et entre les esprits, qui seuls favorisent le bonheur universel et la vie. » [6]

Le Tao représente le cours naturel des choses, « pas seulement comme informant sur toute chose, mais comme la nature, la structure même de toutes les choses particulières et différenciencées » [7]. Feng Yu-Lan considère le Tao comme « le principe premier qui englobe toute chose ». [8]

Tous les êtres vivants, y compris les humains, sont immergés dans l'ordre naturel, gouverné par le Tao. « Le Tao, comme ordre de la nature, gouverne leur action ». [9] Les hommes suivent le Tao en agissant conformément à la nature. En termes taoïstes, cela veut dire se conformer au principe du Wu-Wei, car « lorsque toutes les choses obéîssent aux loi du Tao, elles forment un tout harmonieux et l'univers devient un organisme intégré ». [10]

Dans l'Egypte ancienne, la notion de Maat jouait un rôle semblable. Maat signifiait « l'ordre juste dans la nature et la société tel qu'il a été établi par l'acte de la création... ce qui est bon, ce qui est correct, la loi ; l'ordre, la justice et la confiance » [11] - non seulement dans la société, mais dans le cosmos entier. Fait significatif, le dieu Ra était à la fois seigneur du cosmos, seigneur du jugement, des morts et seigneur de Maat. Bien que né avec Ia création, Maat demandait à être renouvelé et protégé. En conséquence,

« Maat n'est pas [...] seulement l'ordre juste, mais aussi l'objet de l'activité humaine. Le Maat est à la fois la tâche que l'homme s'assigne et ce qui lui est promis, la récompense qui en toute justice l'attend une fois sa tâche accomplie ». [12]

L'Egypte ancienne était un royaume centralisé, gouverné par un roi divinisé, c'est à lui qu'incombait la sauvegarde de Maat et de l'ordre cosmologique. « Le ciel est en paix, la terre en joie, car ils ont appris que [le roi défunt] établira la justice à la place du désordre » [13]. Ou encore, Toutankhamon (v. 1354-v. 1373 avant J-C) « a banni le désordre des deux terres et Maat est fermement rétabli : il a fait du mensonge une abomination et la terre est redevenue ce qu'elle était ». [14] C'est ce lien étroit entre le roi et Maat qui conférait l'autorité à ses décrets. Ce qu'il ordonnait participait nécessairement de Maat, que ses sujets devaient suivre.

Une notion proche existait dans l'Inde védique. On l'appelait le R'ta (cf. l'article de Krishna Chaitanya dans ce numéro, pp.31-35). Nous pouvons lire dans les Védas :

« Les rivières coulent R'ta. En accord avec le R'ta, la lumière céleste est venue au matin [...] L'année est le chemin' du R'ta. Les dieux eux-mêmes sont nés du R'ta ou dans le R'ta ; ils montrent par leurs actes qu'ils connaissent, respectent et aiment le R'ta. Dans l'activité humaine, le R'ta se manifeste en tant que la loi morale. »

Le R'ta représente aussi la vérité, même si dans un contexte philosophique la vérité est généralement appelée Satya. L'erreur, bien qu'on l'appelle parfois Asatya, se dit en general An-R'ta ; elle est donc considérée comme ce qui s'écarte du Chemin.

Le poète védique a pleinement conscience que pour recevoir les dons de la nature, l'homme doit obéir au R'ta : « Pour celui qui vit en accord avec la Loi éternelle, les vents sont remplis de douceur, les fleuves versent des douceurs. Que les plantes aussi soient pleines de douceur pour nous ». Le grand Hymne à la Terre des Védas exprime avec clarté la conviction que l'homme est soumis à l'ordre cosmique et que son rôle est de le maintenir en respectant la loi antique.

Ce qui soutient I'univers

Plus tard, la notion de Dharma fut utilisée par les hindous dans un sens similaire: « Le mot Dharma, qui étymologiquement signifie " soutien ", " appui ", exprime cette constance, cette normalité de l'univers qui engendre les bonnes récoltes, le bétail gras, la paix et le contentement » [15]. Ce mot décrit Ia manière dont les animaux, les hommes et les choses sont censés se comporter ; il est la loi naturelle.

Le soleil est parfois assimilé au Dharma, parce qu'il règle le cours des saisons. En d'autres occasions, on le considère gouverné par le Dharma. Parmi les dieux, Varuna est le « Seigneur de la Justice » et donc du Dharma ; il édicte les règles de l'univers. Lorsque le roi accède au trône, on considère qu'il joue vis-à-vis de son peuple le rôle de Varuna vis-à-vis des dieux. Pour cette raison, on le perçoit aussi comme le « Seigneur de la Justice ».

Dans l'hindouisme balinais, on voit dans le Dharma « la force organisatrice garante de l'ordre, l'organisation qui préside à l'univers tout entier; les relations entre ses diverses parties et les actions au sein de ses parties » [16]. La notion de Dharma fut également reprise par les Bouddhistes, qui l'introduisirent en Chine, où le Dharma du bouddhisme mahayana s'identifiait au Tao.

Le Dharma bouddhique est défini comme la loi universelle qui gouverne le monde dans sa totalité : « II existe au bénéfice de tous les êtres car sa manifestation première, la lumière du monde, ne répand-elle pas ses bienfaits sur tous les hommes et toutes les choses » [17].

Quand un lama bouddhiste fait tourner son moulin à prière, il accomplit un rite qui a une signification profonde à la fois pour le Dharma et pour le R'ta. Le lama se met en syntonie avec la Roue de l'Univers ; il accomplit l'acte de « la mise en Mouvement de la Roue de la Justice. Il n'ose faire tourner la roue en sens inverse, de crainte de perturber l'ordre de la nature tout entière. » [18]

L'Avesta des anciens Perses parle aussi du Chemin et l'appelle Asha, le représentant céleste de la justice sur Terre. « La justice est la loi de la vie, de même que Asha est le principe de toute existence bien réglée, et que l'instauration ou l'accomplissement de la justice est la fin à laquelle tend l'évolution de l'univers. » [19]

Dans le judaïsme antique, Mishpat signifiait justice ou moralité et Sedeq signifiait aussi le juste droit. Ces vertus sont attribuées à Dieu, « mais la vision prédominante est celle d'une société humaine en harmonie avec les cieux ». (Voir les articles de Margaret Barker et Robert Murray dans ce numéro, pp.39-46 et 47-50). Cette harmonie est le Shalom ou la « paix ». Il ne s'agit pas uniquement de paix entre les individus mais également entre la Terre et le Ciel, d'ordre cosmique ou encore de « fonctionnement harmonieux de toute la nature comme Dieu l'a créée ». [20]

Harmonie menacée

Selon cette vision du monde, si une société s'écarte du Chemin elle menace l'ordre du cosmos. Elle suit ainsi l'anti-Chemin : l'An-R'ta de l'Inde védique, le contraire du R'ta, ou I'Adharma des bouddhistes, le contraire du Dharma; ou Thémis chex les Grecs et Isfi chez les Egyptiens.

Les Grecs pensaient que Thémis prenait alors une forme tres différente, celle de la Némésis, liée au Nomos - à son tour associé au Némos, le bois sacré, très certainement lieu de culte des anciens Grecs, comme il l'était pour les Celtes. Némos, ou Némésis, habitait dans ce bois. Peut-être était-elle à l'origine identifiée à Artemis ou Diane chasseresse. Elle était aussi une déesse de fertilité, proche alliée de Fortune, « la dame qui produit les fruits de la terre ». Cependant,

« celle qui dispense les bienfaits peut aussi les refuser ou, au lieu de bénédictions, répandre des fléaux ; la terrible puissance qui hante le Némos peut anéantir le profane qui envahit son sanctuaire ».

Dans les temps antiques, lorsque Némos était un bois sacré, Némésis répandait sa vengeance sur ceux qui osaient y pénétrer. Plus tard, lorsque les bois sacrés furent abandonnés, Némésis devint la gardienne de la loi, celle de Nomos et donc de Dikê.

La mythologie classique est remplie de récits dans lesquels la Terre se venge de ceux qui détruisent la nature. Ainsi Erysichthon, dont le nom signifie « déchireur de la terre », osa porter une hache criminelle sur un arbre habité par une dryade, nymphe protectrice des bois et des forêts, en dépit des protestations de l'esprit de l'arbre. La dryade s'en ouvrit à la Terre-mère, qui affligea Erysichthon d'une faim insatiable. Orion, lui, clamait qu'il allait tuer tous les animaux du monde. Cela aussi fut rapporté à la Terre-mère, qui envoya un scorpion monstrueux le tuer. Aujourd'hui, Orion et le Scorpion sont des constellations en opposition : un message, peut-être, à ceux qui vivent les conséquences de l'adoption d'une vision du monde aux antipodes des intérêts de la Terre.

Notes

1. J. Harrison, Thémis : a Study of the Social Origins of Greek Religion. Cambridge University Press, 1927, p.517.
2. lbid, p.517.
3. E. M. Comford, .From Religion to Philosophy.. Harper Brothers, New York 1957, p.12.
4. Ibid, p.54.
5. Harrisson, op cit p.352.
6. J. J. M. de Groot, The Religion of the Chinese. Macmillan, New York, p.174.
7. J. Needham, Science and Civilisation in China vol 2. Cambridge University Press, Cambridge, 1956. Voir en français : Science et Civilisation en Chine - une Introduction. Editions Philippe Picquier, Arles, 1995.
8. Yu-Lan, Feng, A Short History of Chinese Philosophy. Macmillan, New York, 1984. Traduction française : Fong Yeuo-Lan, Précis d'histoire de la philosophie chinoise. Le Mail, Aix en Provence, 1992 (1re édition chez Payot, 1952).
9. Ibid.
10. Chan, Wing-Tsit, A Source Book in China Philosophy, cité par Pecrenboom op cit p.9.
11. S. Morenz, Egyptian Religion. Methuen, London, 1973, p.113.
12. Ibid.
13. Ibid p.114.
14. Ibid.
15. A. M. Hocart, Kings and Councillors. University of Chicago Press, Chicago, 1970, p.142. Traduction francaise : Rois et coutisans. Editions du Seuil, Paris, 1978.
16. E. Eiseman, Bali, Sekala and Niskala, vol 1. Pickell-Periplus, Berkeley, 1989, p.12.
17. de Groot, op cit, p.166.
18. Harrisson, op cit, p.526.
19. P. D. Chantepie de Ia Saussaye, Manuel d'histoire des religions. Paris, 1904.
20. R. Murray, « The Biblical Vocabulary of Justice ». Notes non publiées, p.1.
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