
Les vrais résultats de la croissance
Publié dans Le recours aux forêts, nº 6.
Ce texte édifiant d'Edward Goldsmith, diffusé au dernier sommet du G7 à Lyon en juin 1996, nous rappelle que le Nouvel ordre mondial ne profite en définitive à personne d'autre qu'aux transnationales...
Traduction : Annie Abramowicz et Reynald Blion (CEDADE).
Notre environnement est moins que jamais en mesure de résister à l'impact croissant de nos activités économiques. Partout les forêts, les mers et les terres agricoles sont surexploitées, les pâturages utilisés à l'excès, les marais et les nappes phréatiques surpompées, le milieu terrestre et marin pollué par des poisons chimiques et radioactifs. Plus grave encore, si tant est que ce soit possible, l'atmosphère est de moins en moins capable d'absorber les gaz destructeurs d'ozone ou à effet de serre libérés par les activités économiques, créant ainsi de nouvelles conditions climatiques auxquelles l'homme ne pourra s'adapter indéfiniment (cf Robert Goodland ). [1]
Dans ces conditions, la seule façon de garder notre planète habitable est de s'engager systématiquement à réduire cette pression sur l'environnement. Hélas, l'objectif principal de tous les gouvernements du globe est apparemment de maximiser le commerce mondial et de créer une économie globale, objectif maintenant institutionnalisé par la signature des accords du GATT dans le cadre de l'Uruguay Round.
La justification de cette croissance du commerce repose sur l'idée qu'elle serait le moyen le plus efficace pour favoriser le développement économique, considéré comme synonyme de progrès, et qui, selon la vision du monde moderniste dont nous sommes imprégnés depuis notre plus tendre enfance, devrait faire advenir un véritable paradis matériel et technologique sur terre ; vision selon laquelle tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés depuis le début de notre séjour sur cette planète seraient ainsi méthodiquement résolus.
Malheureusement, le développement économique exige intrinsèquement d'augmenter plus encore la pression des activités économiques sur notre milieu. Ceci ne saurait être mieux illustré que par la destruction terrible de l'environnement qui s'est produite à Taïwan et en Corée du Sud, les deux principaux pays nouvellement industrialisés (NPI) qui, ces dernières années, ont atteint des taux de croissance économique extrêmement élevés et sont présentés comme des modèles à suivre par tous les pays du tiers monde.
Les vrais résultats de la croissance à Taiwan
Dans le cas de Taïwan, comme Walden Bello et Stéphanie Rosenfeld l'ont très bien démontré dans leur livre Dragons in Distress [2], les forêts ont été mises en coupe réglée afin de répondre aux besoins du développement industriel et de permettre l'extension des zones résidentielles et des plantations de conifères. Les forêts vierges de feuillus, qui autrefois couvraient tout le littoral, ont pratiquement disparu. La construction de l'immense réseau routier, grâce auquel on a pu défricher, intensifier l'agriculture et le développement, a provoqué une grave érosion des sols, particulièrement dans les régions montagneuses où se produisent d'énormes glissements de terrain.
Les efforts pour développer l'agriculture vouée à l'exportation ont conduit au triplement de l'utilisation des fertilisants entre 1952 et 1980, avec pour principal résultat une acidification de la terre et des pertes en zinc. Cette utilisation accrue des fertilisants a aussi entraîné un déclin de la fertilité naturelle des sols, ainsi que la pollution de l'eau des nappes phréatiques, principale source d'eau potable pour de nombreux Taïwanais.
L'utilisation de pesticides a considérablement augmenté, et alors que celle-ci représente une source majeure de contamination des eaux de surface et souterraines du pays, la vente de l'eau n'est soumise à aucun contrôle gouvernemental réel. Les denrées alimentaires produites sont tellement contaminées par les pesticides que, selon le sociologue Michael Hsiao,
« de nombreux fermiers ne consomment pas ce qu'ils vendent au marché. Pour leur propre consommation, ils cultivent d'autres denrées pour lesquelles ils n'utilisent pas de pesticides. » [3]
Sur les 90 000 usines de Taïwan, bon nombre ont été installées à la campagne, dans les rizières, le long des cours d'eau et près des lieux d'habitation. Afin de maximiser la compétitivité, les propriétaires de ces usines ont ignoré les réglementations sur les déchets existantes et la majeure partie de ces déchets a simplement été rejetée dans la rivière la plus proche.
Il n'est donc pas surprenant que 20 % des terres cultivées (selon le gouvernement) soient polluées par des déchets industriels. Il n'est pas étonnant non plus que 30 % du riz cultivé à Taïwan soit contaminé par des métaux lourds, comme le mercure, et de l'arsenic. Les déchets produits par les activités humaines, dont environ 1% seulement reçoit un traitement de base, sont déversés dans les rivières et alimentent la croissance incontrôlée de ferments qui absorbent l'oxygène ambiant et tuent la faune marine. Ceci explique en grande partie pourquoi Taïwan possède le taux le plus élevé d'hépatites au monde.
Les poisons industriels et agricoles ainsi que les déchets dus aux activités humaines ont gravement pollué, au niveau des couches les plus profondes, pratiquement toutes les rivières importantes de Taïwan - beaucoup d'entre elles « ne sont guère plus que des fosses septiques, sans aucun poisson, et pratiquement mortes ». A Hou Jin, une petite ville près de Kaohsiung, quarante années de pollution, résultat de l'activité de la Taiwan Petroleum Company, ont non seulement rendu l'eau impropre à la consommation, mais aussi combustible.
L'élevage industriel de crevettes a connu un taux de croissance extraordinaire, multipliant cette production par 45 en dix ans à peine. Les producteurs de crevettes ont ensuite été privés d'eau potable, nécessaire à leur élevage, par les décharges de produits chimiques industriels toxiques en amont des rivières ou à leur source. Avec pour résultat, la destruction massive et régulière des crevettes et des poissons.
La pollution de l'air a également augmenté massivement. A Taïwan la pollution due au dioxyde de soufre et à l'oxyde de nitrate est désormais intolérable, puisqu'elle atteint des niveaux tels que les taux sont deux fois supérieurs à ceux jugés dangereux aux Etats-Unis. Il n'est donc pas surprenant de constater un accroissement de l'asthme infantile, dont le nombre de malades a quadruplé à Taïwan au cours des dix dernières années. Pas étonnant non plus qu'au cours des trente dernières années, le nombre des cancers ait été multiplié par deux et que cette maladie soit devenue la principale cause de décès.
Le cauchemar de l'environnement taïwanais
Même si le taux de croissance économique de Taiwan était ramené à 6,5 % par an, les pressions sur l'environnement, déjà bien dégradé, doubleraient au cours de la prochaine décennie. Et même dans cette hypothèse, peut-on réellement croire que cela pourrait se faire sans risquer de rendre l'île pratiquement inhabitable. Nombreux sont ceux qui quittent déjà Taïwan et s'installent en Australie ou en Nouvelle-Zélande pour échapper à ce cauchemar écologique.
Evidemment, on pourra toujours prétendre que lorsque Taïwan aura atteint un certain niveau de PNB, le pays pourra s'offrir l'équipement technologique nécessaire pour atténuer les effets destructeurs de ce processus de développement. Il y a peu, cet argument était encore crédible. Cependant, avec la mondialisation de l'économie, la compétitivité est devenue la grande priorité du moment.
Elle s'est traduite par une déréglementation, notamment par le démantèlement des législations visant à protéger l'environnement et, de manière générale, de celles qui alourdissent les coûts de l'industrie. Autrement dit, la majeure partie de la réglementation imposée de haute lutte aux gouvernements récalcitrants par les associations de protection de l'environnement dans les pays industriels riches, est systématiquement abrogée. Aujourd'hui, même eux ne peuvent plus se permettre de sauvegarder leur environnement.
Au cours des cinquante dernières années, c'est-à-dire depuis que le développement économique a pris son essor au niveau mondial, les destructions infligées à l'environnement ont été probablement plus importantes que toutes celles qu'il a subies pendant toute l'histoire de l'humanité. Il est peu probable que la planète puisse supporter le même traitement pendant encore cinquante ans sans que sa capacité d'entretenir des formes de vie complexes, telles que l'espèce humaine, en soit affectée.
Robert Goodland (op.cit) ainsi que Herman Daly (op.cit) soutiennent avec force qu'une croissante toujours plus gourmande en ressources n'est plus possible ; ils proposent un nouveau type de développement qui exclut de recourir à une utilisation croissante des ressources non renouvelables et donc d'accroître l'impact de nos activités sur l'environnement. Si l'augmentation des échanges commerciaux sert avant tout à favoriser l'actuel développement économique, elle est indéfendable.
Il est encore plus difficile de justifier l'exportation du mode de vie occidental, socialement et écologiquement destructeur et non durable, aux 5 milliards d'habitants de la planète qui ne l'ont pas encore entièrement adopté. En réalité, c'est surtout l'envie, l'attrait exercé par ce mode de vie qui peut être exporté. Seule une très faible minorité pourra réellement en jouir, et ce pendant un court laps de temps, car toute l'entreprise est appelée à ne pas durer, la biosphère étant de moins en moins à même de supporter la pression accrue engendrée par le surcroît des activités économiques créé par l'extension de ce modèle.
On a calculé qu'élever le niveau de consommation de tous les pays du tiers monde à celui des Etats-Unis vers 2060 nécessiterait une croissance économique de 4 % par an - à supposer bien entendu que cette croissance puisse être partagée équitablement, ce qui en soit n'est déjà pas chose facile. Quoiqu'il en soit, la production mondiale annuelle, et donc l'impact de nos activités économiques sur l'environnement, serait 16 fois supérieurs à ce qu'ils sont aujourd'hui - ce qui est évidemment inconcevable.
Cette considération ne pourrait cependant être plus éloignée des préoccupations de ceux qui poussent à la mondialisation de l'économie. Ainsi, les trois plus grands constructeurs automobiles américains espèrent bientôt conclure des accords avec la Chine. L'objectif du gouvernement chinois est en effet de fournir une automobile à chaque personne qui, aujourd'hui, se déplace en bicyclette ou à pied. Les émissions de dioxyde de carbone générées par plusieurs centaines de millions d'automobiles supplémentaires rendraient vaines toute tentative de prévision du Groupe intergouvernemental d'experts des Nations Unies sur le changement des climats.
De plus elle provoquerait une augmentation considérable du taux de réchauffement planétaire, avec toutes les conséquences effroyables que cela entraînerait. Si chaque Chinois possédait également un réfrigérateur, comme le gouvernement de Pékin l'a fièrement promis, les émissions de CFC et de HCFC grimperaient au point de rendre inefficace tout accord élaboré sur la base du protocole de Montréal, destiné à réduire les émissions de substances destructrices d'ozone afin de sauver ce qui reste de la couche d'ozone.
Produire pour exporter
L'effet du commerce, en accroissant l'impact de nos activités économiques sur l'environnement, est évident si l'on considère qu'une part importante de la production mondiale des biens de consommation de base est destinée à l'exportation : c'est le cas pour 33 % du bois, 84 % du café, 38 % du poisson, 47 % de la bauxite et de l'aluminium, 40 % du minerai de fer, 46 % du pétrole brut [4].
Le bois de construction est aussi avant tout un produit d'exportation. En Malaisie, plus de la moitié des arbres, destinés à fournir du bois de construction, est exportée. Ceci génère un milliard et demi de dollars de recettes d'exportation par an, mais à un coût terrible pour l'environnement. 70 à 80 % de la péninsule de la Malaisie était recouverte de forêts il y a cinquante ans. Aujourd'hui, elle est en grande partie déboisée.
Il en a résulté un accroissement de l'érosion des sols, une diminution des réserves d'eau potable dans de nombreuses régions et une aggravation générale de la sécheresse et des inondations. Les Etats de Sarawak et de Sabah en Malaisie ont été dénudés si rapidement qu'à ce rythme-là dans quelques années toutes les forêts, hormis les plus inaccessibles, seront détruites, anéantissant la culture et le mode de vie des populations locales.
Quand les pays sont déboisés, les défricheurs s'attaquent à d'autres régions. Il est significatif qu'en Asie du Sud-Est, les derniers pays qui sont encore largement boisés comme la Nouvelle-Guinée, le Laos, le Myanmar et le Cambodge, sont aussi ceux qui sont jusqu'à présent restés en dehors du système commercial mondial. Au rythme actuel de la destruction des forêts, ces pays seront en grande partie déboisés au cours de la prochaine décennie.
Aussi longtemps qu'un marché existera pour le bois, les forêts continueront sans doute à être dévastées. Il est peu probable que des mesures efficaces pour réglementer les coupes de bois soient adoptées, car dans la plupart de ces pays, ce sont les dirigeants et leurs familles qui possèdent les concessions forestières. De plus, les sociétés exploitantes avec lesquelles ils traitent sont trop puissantes et trop corrompues pour être contrôlées [5]. Seul un effondrement de l'économie mondiale pourrait sauver les forêts restantes.
Le cas de l'Afrique
La Somalie est de plus en dépendante des exportations de moutons, chèvres et bovins, qui ont été multipliées au moins par 10, et de chameaux, multipliées par 20, depuis 1955. L'exportation de bétail a représenté les 2/3 des recettes du commerce extérieur de ce pays en 1987 et 42 % en 1989. Ceci a également entraîné « la ruine d'un système d'élevage du bétail, écologiquement durable, traditionnel et nomade, ce qui a conduit à une surexploitation, à l'érosion et à la dégradation de grandes étendues de terres, tous ces facteurs provoquant une diminution de la capacité du sol à nourrir le peuple somalien ». (Hilary French, op.cit.)
Les produits de l'agriculture d'exportation sont tout aussi écologiquement destructeurs. Dans le Middle West, la culture intensive de maïs et de soja, exportés en grande partie, provoque une érosion des sols si importante que, si cela continue, cette région sera pratiquement décapée dans les cinquante prochaines années (alors que c'était autrefois une des zones agricoles les plus fertiles du monde). [6]
Le tabac est une autre culture majoritairement vouée à l'exportation. Il compte pour 1,5 % des exportations agricoles mondiales. Dans le cas du Malawi, il représente 55 % des recettes du commerce extérieur [7]. Robert Goodland fait remarquer que « la culture du tabac entraîne la disparition des éléments nutritifs des sols à un rythme beaucoup plus élevé que toutes autres formes de culture et donc réduit rapidement la vie de ces sols ». Toutefois, le coût environnemental le plus important de la production de tabac est lié au volume de bois consommé pour chauffer les granges de séchage. On estime à 12 000 km2 la surface boisée coupée annuellement, soit plus 55 m3 de bois coupés et brûlés pour chaque tonne de tabac séché. Certains experts avancent même le chiffre encore plus élevé de 50 000 km2 . [8]
Le café constitue pour une grande part une culture d'exportation et sa production cause également les dégradations très graves sur l'environnement. George Borstrom, dans son livre La planète affamée [9], montre comment les planteurs de café ont détruit les terres du Brésil.
« Les plantations de café ont pour la plupart été destructrices au point de saccager une proportion considérable des terres du pays. Dans de nombreuses régions, les terres de ces plantations, aujourd'hui abandonnées, sont tellement appauvries qu'elles peuvent difficilement être réutilisées pour d'autres cultures. Ailleurs, soit une part variable de la couche supérieure du sol a disparu, soit le contenu en humus de la terre a été gravement réduit. Dans la plupart des régions, il ne reste qu'un dixième de la quantité d'humus présente au moment où la culture du café a débuté. Ainsi, les plantations de café se sont toujours déplacées d'un endroit à un autre, occupant de nouveaux territoires et laissant derrière elles des terres érodées ou appauvries. »
On peut en dire autant des plantations d'arachides de l'Afrique de l'Ouest francophone. Comme l'écrivent Franke et Chavin,
« après deux années de culture d'arachides seulement, on constate une perte de 30 % de la matière organique de la terre et de 60 % de l'humus ; la récolte de la deuxième année a été de 20 à 40 % moins importante que celle de la première. » [10]
L'effet destructeur sur les forêts et les sols de l'exploitation forestière, de l'élevage et de l'agriculture intensifs destinés essentiellement à l'exportation est le même que celui de la pêche industrielle high-tech sur espaces marins, cette industrie étant elle-même très dépendante des exportations puisque 38 % des poissons pêchés sont exportés à travers le monde. A ce jour, 9 des 17 zones de pêches les plus importantes du globe sont en déclin et 4 sont déjà commercialement inexploitables [11].
Le total des prises dans les zones ouest de l'Atlantique Nord ont chuté de près d'un tiers au cours des 20 dernières années. En 1992, les grandes zones de pêche à la morue des Grandes Rives au large de Terre-Neuve au Canada ont été fermées pour une période indéfinie et en Europe, les populations de maquereaux de la mer du Nord ont diminué de moitié depuis les années 60.
Comme les populations de poissons décroissaient dans le Nord, c'est dans le Sud que les bâtiments de pêche ont concentré leur activité. Le volume de poissons exporté par les pays en développement ayant quadruplé au cours des vingt dernières années, l'industrie de la pêche au sud est d'ores et déjà sous pression (Hilary French, op.cit). On s'attend à une réduction des industries de pêche dans le tiers monde, qui entraînera des conséquences dramatiques pour les communautés locales de pêcheurs.
L'expansion de nombreuses industries vouées à l'exportation engendre toute une série de conséquences aussi diverses que négatives pour l'environnement, affectant la plupart des aspects de la vie quotidienne des habitants. L'élevage industriel des crevettes qui s'est développé rapidement dans toute l'Asie, dans certaines parties du continent américain et de l'Afrique, en est un exemple frappant. L'exportation des crevettes d'élevage représente un marché de 6,6 milliards de dollars.
Aujourd'hui, environ la moitié des forêts de palétuviers (mangroves) du globe ont été abattues, la majeure partie pour permettre l'installation de ces élevages de crevettes. En Equateur, par exemple, 120 000 hectares de palétuviers ont été détruits à cet effet en 1987. En Thaïlande, le chiffre est de 100 000 hectares. Les conséquences de la destruction des mangroves sont catastrophiques pour les communautés locales de pêcheurs, car de nombreuses espèces de poissons passent une partie de leur cycle de vie dans ces forêts de palétuviers. Si celles-ci sont détruites, les prises de poissons diminuent de façon dramatique.
La réduction de la quantité disponible d'eau douce pour l'irrigation des rizières proches est une autre conséquence sur l'environnement due aux élevages de crevettes, la raison étant que ces élevages exigent de grandes quantités d'eau douce qui est mélangée à de l'eau de mer afin de produire l'eau saumâtre dans laquelle vivent les crevettes. Aux Philippines, la surexploitation des nappes phréatiques par les élevages de crevettes « a provoqué un assèchement des puits peu profonds et des rizières, un affaissement de la terre et une remontée d'eau salée venue de la mer. » [12]
La pollution chimique constitue un autre problème. Un élevage intensif de crevettes peut utiliser jusqu'à 35 produits chimiques et biologiques différents : désinfectants, pesticides, fertilisants et additifs alimentaires. Dans la région des rizières du sud de la Thaïlande, entre les provinces de Nakhon Si Thammarat et Songkhla, la production a chuté, les produits chimiques déversés par les 15 000 hectares d'élevages de crevettes ayant pollué les canaux d'irrigation. [13]
Les fuites en provenance des élevages de crevettes sont également la cause d'une importante salinisation des terres environnantes, réduisant dramatiquement les productions agricoles. En outre, la quantité de terres disponibles pour le bétail diminue nécessairement puisqu'elles sont de plus en plus accaparées par les élevages de crevettes, beaucoup plus rentables.
Comme les crevettes sont carnivores et se nourrissent d'énormes quantités de poissons, ces élevages ont donc encore augmenté la pression sur l'offre mondiale de poissons. En 1997, on prévoit que 15 % de la nourriture à base de poisson dans le monde sera consommée par les élevages de crevettes. Cela entraînera également une réduction très préoccupante de la quantité de poissons bon marché disponible, comme les sardines, pour la consommation locale.
Jusqu'à présent, nous avons uniquement pris en compte certains effets locaux découlant de l'exploitation forestière, de l'agriculture et de l'élevage intensifs aux fins d'exportation, en particulier de l'élevage des crevettes et de la pêche industriels. Mais les produits de ces industries, tout comme ceux issus de l'extraction de minerais, de pétrole, de charbon, de gaz naturel et de la production de masse de biens manufacturés, doivent être transportés vers les pays importateurs.
Avec la mondialisation, le volume de ces produits ainsi que les distances sur lesquelles ils sont transportés, vont certainement augmenter de façon très importante. En 1991, 4 milliards de tonnes de marchandises ont été exportées par bateaux dans le monde entier, nécessitant 8,1 exajoules d'énergie, ce qui correspond à l'énergie consommée par le Brésil et la Turquie réunis. 70 millions de tonnes de fret ont été expédiées par avion cette année-là, utilisant 0,6 exajoules, l'équivalent du total annuel d'énergie consommée par les Philippines. [14]
Une groupe de réflexion de l'Union Européenne a calculé que la création du marché unique en Europe en 1993 augmenterait certes le trafic transfrontalier mais aussi et surtout la pollution atmosphérique et le bruit, et ce de 30 à 50 %. Avec l'intensification du commerce entre les Etats-Unis et le Mexique, le nombre de camions franchissant la frontière a doublé au cours des cinq dernières années et ce avant même que les barrières douanières aient été abaissées entre les deux pays. Le gouvernement américain avait prédit qu'après la signature de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), le transport intérieur à la zone serait presque multiplié par sept.
La ratification des accords du GATT en conclusion de l'Uruguay Round ne peut qu'accroître encore le transport international des marchandises de façon dramatique. Un grand nombre d'autoroutes nouvelles, d'aéroports, de ports, d'entrepôts et autre infrastructures devront être construits pour répondre à cette croissance du commerce mondial et cela ne pourra se traduire que par de graves destructions de l'environnement. Par exemple, la route transamazonienne, qui doit permettre d'approvisionner les marchés asiatiques toujours plus demandeurs de bois et de minerais, va couper en deux l'une des régions forestières tropicales les plus riches biologiquement.
Comme d'autres autoroutes financées précédemment par la Banque mondiale, qui ont amputé des forêts de ce type, la transamazonienne va morceler les habitats et permettre aux bûcherons, mineurs et agriculteurs d'accéder à des terres jusqu'ici inaccessibles, comme cela s'est produit dans le cas du fameux projet Polonoereste de la Banque mondiale, qui a entraîné la déforestation de l'Etat de Rondonia et la disparition de la plupart de ses communautés indigènes.
Pour faciliter le transport des produits le long du Rio de la Plata, le projet Hidrovia des pays du Mercosur prévoit l'assèchement du Pantanal, au Brésil (la plus importante zone de marécages du globe, où l'on trouve la plus grande diversité de mammifères au monde), tout en aggravant en aval les inondations. La construction de ports supplémentaires, essentiels pour l'exportation et l'importation des produits, détruira les habitats côtiers en faisant disparaître les forêts de palétuviers et les marécages, en accroissant la dispersion des produits chimiques et en draguant le fond des baies et des lagons.
L'accroissement du transport intensifiera à lui seul la dégradation de l'environnement, à cause de la pollution causée par la consommation supplémentaire de combustibles fossiles - qui aggravera notamment le réchauffement climatique par des émissions plus importantes de CO2 - sans oublier les dégradations causées par les accidents en cours de transport, pouvant conduire à des dispersions de pétrole et de produits chimiques dangereux, etc.
Si les coûts écologiques liés à l'augmentation du transport étaient véritablement pris en compte, c'est-à-dire intégrés dans le calcul du prix de revient (« internalisés »), une grande partie du commerce mondial ne serait sans doute pas rentable et on reviendrait à un système commercial beaucoup plus local et moins destructeur pour l'environnement.
Les effets d'une concurrence économique exacerbée
Un rapport récent de la CEE a stigmatisé l'inefficacité des réglementations actuelles destinées à protéger l'environnement, alors que la pression continue à croître sur celui-ci. Ce rapport met en évidence une augmentation de 13 % de la production de déchets municipaux entre 1986 et 1991, de 35 % du volume des eaux usées dans la CEE entre 1970 et 1985 et de 63 % de l'utilisation de fertilisants entre 1986 et 1991. Ce même rapport prévoit que si la tendance actuelle perdure, les émissions de dioxyde de carbone devraient augmenter de 20 % d'ici à l'an 2010, rendant futile l'engagement pris par les pays européens en vue de stabiliser ces émissions à l'horizon 2000.
Il est clair que ces réglementations ont sérieusement besoin d'être renforcées. Mais dans une économie mondiale entièrement libéralisée, aucun pays ne peut renforcer sa législation environnementale, qui alourdit les coûts de production des entreprises, sans se placer dans une situation de « désavantage comparatif » par rapport à ses concurrents.
La pression en faveur d'une taxe mondiale sur le charbon illustre bien ce problème. L'Union Européenne et le Japon ont proposé l'adoption d'une taxe internationale sur les combustibles fossiles, comme première étape d'une campagne de réduction des émissions de dioxyde de carbone. Les Etats-Unis ont refusé, arguant qu'il était « électoralement impossible » d'imposer une telle taxe aux citoyens américains. Ne souhaitant pas s'imposer de coûts supportés par eux seuls, l'Union européenne et Japon ont renoncé au projet.
En conséquence, l'utilisation de combustibles fossiles et les émissions de dioxyde de carbone restent quasiment incontrôlés. Autrement dit, les producteurs responsables, c'est-à-dire ceux qui cherchent à minimiser les coûts pour l'environnement, doivent supporter la concurrence de ceux qui ne le font pas et sont donc plus compétitifs. Entre autres chose, cette logique perverse met en péril, et même condamne les activités économiques écologiquement durables encore pratiquées de par le monde.
Un exemple de cette situation est fourni par les producteurs de caoutchouc d'Amazonie, qui extraient de manière écologiquement durable le latex des hévéas disséminés dans la forêt amazonienne. Ils vont rencontrer des difficultés grandissantes face à la concurrence du caoutchouc produit dans les plantations asiatiques créées après destruction préalable des forêts tropicales. D'ailleurs, sous la pression des sociétés transnationales de pneumatiques qui possèdent des usines au Brésil, comme Pirelli, Michelin et Goodyear, les tarifs douaniers sur les importations de caoutchouc naturel vont être supprimés au cours de la prochaine décennie.
Concurrence et catastrophe écologique
Afin d'accroître leur compétitivité les entreprises prennent de plus en plus de mesures destinées à réduire leurs coûts, notamment par des compressions, souvent drastiques, de personnel. Cela risque d'augmenter considérablement la fréquence des accidents écologiques. Un exemple frappant est fourni par la catastrophe de l'Exxon Valdes, qui ne se serait sans doute pas produite si la compagnie Exxon n'avait pas supprimé 80 000 emplois, réduisant, entre autres, d'un tiers les équipages de ses supertankers [15].
De plus, sans cette concurrence acharnée, le supertanker aurait normalement suivi une voie de navigations sans danger, mais plus lente. Pour réduire encore les coûts, il a pris une voie bien plus rapide, mais incomparablement plus dangereuse, puisqu'il a dû naviguer au milieu des glaces venues du glacier Columbia. D. Dembo estime que la catastrophe écologique de Bhopal ne serait certainement pas arrivée si l'Union Carbide ne s'était pas autorisée toutes sortes de mesures de réduction des coûts. [16]
Déréglementation
Les entreprises sont contrecarrées dans leur volonté de réduire les coûts par les réglementations adoptées, principalement au cours des dernières décennies, dans le but de protéger les intérêts des travailleurs, des chômeurs, des pauvres, des personnes âgées et des malades, et naturellement de l'environnement. Pour la plupart des hommes d'affaires, ces réglementations ne sont guère que de la paperasserie qui n'a d'autres effets que d'augmenter leurs coûts et réduire leur compétitivité. De ce fait, des pressions ont été exercées de toutes parts pour les abroger le plus vite possible.
Le terme utilisé pour parvenir à cet objectif cynique et incroyablement aveugle est « déréglementation » : c'est le mot d'ordre depuis une vingtaine d'années aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et ailleurs. Ainsi, lorsque George Bush était vice-président, il a dirigé la Task Force on Regulatory Relief (Commission spécialisée dans l'assouplissement des réglementations) sous l'administration Reagan, qui, selon le World Public Citizens Congress Watch (Observatoire du Congrès mondial des citoyens), est intervenue pour limiter les réglementations sur la sécurité des travailleurs, pour faire obstruction aux contrôles de sécurité sur les produits de consommation, faire obstacle aux initiatives en matière de routière et affaiblir la protection de l'environnement.
En 1989, sous l'administration Bush, cette tâche a été reprise par le vice-président Quayle et son Council on Competitiveness (Conseil sur la compétitivité) qui a fait à peu près la même chose. Entre autres, il s'est employé à ouvrir à l'exploitation commerciale au moins la moitié des marécages protégés des Etats-Unis et a proposé plus d'une centaine d'amendements aux propositions d'application du Clean Air Act (Loi sur la pureté de l'air) de 1990 faite par l'EPA, le Ministère de l'environnement.
Zones de libre-échange
La pratique des zones de libre-échange, au nombre de plusieurs centaines dans les pays du tiers monde, situées en général près des nœuds de communication, permet d'évaluer les conséquences potentielles de la déréglementation au niveau mondial [17]. Les sociétés industrielles étrangères ont la possibilité de s'installer dans ces zones afin d'échapper à toutes les réglementations visant à protéger les intérêts des travailleurs ou l'environnement.
Inutile de dire que, partout où sont installées ces zones de libre-échange, des dégradations écologiques sans précédent ont été constatées. Alexandre Goldsmith, montre qu'en ratifiant les accords du GATT, nous transformons le monde en une vaste zone de libre-échange - une perspective absolument terrifiante.
Les conséquences écologiques des Programmes d'ajustement structurel (PAS)
Une autre illustration éloquente des conséquences écologiques de l'accroissement de la compétitivité et de la déréglementation des industries vouées à l'exportation, est fournie par ce qui s'est passé dans les pays du tiers monde soumis ces dernières années aux programmes d'ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale. Walden Bello décrit en détail les ravages écologiques survenus au Chili, à la suite de l'application d'une succession de programmes d'ajustement structurel [18].
Le FMI et la Banque mondiale ont imposé neuf programmes d'ajustement structurel au Costa Rica entre 1980 et 1989. Un accroissement très important des exportations a été rendu possible par l'expansion de l'industrie de la banane et de l'élevage des bovins. Ces derniers ont été fortement subventionnés (forme d'intervention gouvernementale que les partisans du libre-échange ne semblent pas désapprouver) et un tiers des crédits publics à l'agriculture ont été alloués aux éleveurs de bovins.
Cette expansion s'est faite aux dépens de la couverture forestière du pays qui est passée de 50 % à 37 % entre 1970 et 1987 et a continué à diminuer depuis. L'accroissement de la production de bananes a également été très destructeur pour l'environnement. D'énormes quantités d'engrais chimiques et de pesticides ont été utilisés, et se sont déversés ensuite dans les fleuves pour aboutir à la mer - ce qui entraîne notamment une destruction des récifs de corail - 90 % d'entre eux ayant déjà disparu dans certaines régions.
Walden Bello montre comment les PAS ont de même entraîné une dégradation écologique au Ghana, pays d'Afrique que la Banque mondiale se plaît à donner en exemple, et aux Philippines, un des pays au monde soumis à des ajustements structurels à répétition. Parmi d'autres exemples, les forêts, les terres et les récifs de corail de ce pays ont terriblement souffert au cours des 20 dernières années, comme les mangroves, qui ont été systématiquement transformées en élevage de crevettes destinés à l'exportation ; réparties sur une superficie de 5 millions d'hectares à l'origine, les forêts de palétuviers n'en couvrent plus que 30 000 aujourd'hui.
La valeur exemplaire des pays soumis aux PAS est évidente, surtout si l'on considère qu'en signant les accords du GATTà la fin de l'Uruguay Round, nous nous sommes en fait engagés à soumettre le monde entier à un vaste programme d'ajustement structurel - autre perspective terrifiante.
L'« harmonisation des normes »
La déréglementation adroitement imposée aux gouvernements nationaux par leurs partenaires commerciaux dans le cadre du GATT (institutionnalisée par l'OMC) est encore plus efficace que celle qu'ils mettent en œuvre à l'intérieur de leurs frontières. Dans le rapport de l'Union Européenne sur les barrières douanières et les investissements aux Etats-Unis d'avril 1994, il est suggéré aux commissaires européens de chercher les moyens de contourner les lois sur l'environnement promulguées en Californie ou par le gouvernement fédéral américain, qui peuvent être considérées comme des barrières commerciales illégales selon la définition du GATT.
Ceci vise en premier lieu l'application de la loi sur l'eau potable (proposition 65) qui oblige à apposer des étiquettes de mise en garde sur les produits contenant des substances cancérigènes connues. Parmi les lois fédérales visées, on trouve toutes celles relatives à la création de taxes visant à encourager la production de petites voitures, moins gourmandes en essence, ce qui est évidemment essentiel pour réduire les niveaux de pollution urbaine, et plus important encore, réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Autres lois fédérales que l'Union Européenne souhaite voir abroger, celles sur la non-prolifération nucléaire, celles relatives à la protection des stocks de poissons en limitant l'utilisation des filets à grande envergure ou de tout autre moyen pouvant conduire à surexploiter les stocks de poissons.
Une autre loi fédérale des Etats-Unis sur l'environnement que l'Union Européenne souhaite également faire reconnaître comme illégale dans le cadre du GATT est le Marine Mammal Protection Act (loi sur la protection des mammifères marins) qui limite le nombre de dauphins peuvant être tués lors de la pêche au thon pratiquée par un pays exportateur de thon vers les Etats-Unis. Mexico a mis en cause avec succès cette loi devant un panel (« groupe spécial ») du GATT en 1991, bien que la décision du panel ait été bloquée pour des raisons techniques.
Le chef des négociateurs américains a estimé, à l'une des sessions préparatoires de la CNUCED, que 80 % de la législation américaine sur l'environnement, pouvait être contestée de cette façon et que la plupart des lois pouvaient être déclarée illégales par les panels de l'OMC (Nicholas Hildyard, communication personnelle). Dans le même temps, les Etats-Unis, et d'autres pays, peuvent très facilement contester les lois sur l'environnement édictées par l'Union Européenne de façon identique, et ils ne se priveront pas de le faire, avec sans aucun doute de résultats similaires. (Cf. Ralph Nader et Lori Wallach)
La dérégulation croisée
Le libre-échange a été institutionnalisé par une série d'accords, comme le FTA entre les Etats-Unis et le Canada, l'ALENA ou le GATT. Il importe de garder à l'esprit que ces accords de libre-échange ont été conçus et promus par des groupes de pression industriels, pour lesquels les réglementations sur l'environnement ne représentent rien de plus que des coûts supplémentaires qui doivent être réduits au minimum.
Il n'est pas surprenant que depuis le début des négociations qui ont conduit à la signature de ces traités, la question de l'environnement ait été complètement éludée chaque fois que cela a été possible. Le gouvernement canadien a cherché à justifier cela dans le cadre du FTA en arguant « qu'il s'agit d'un accord commercial entre les deux plus grands partenaires commerciaux du monde et non d'un accord sur l'environnement », et que « l'environnement n'est donc pas un sujet à négocier, pas plus que ne le sont les sujets traitant de l'environnement inclus sans le texte de l'accord ».
Comme Steven Shrybman le fait remarquer [19],
« il s'agit d'une déclaration surprenante, l'accord traitant explicitement de questions telles que l'énergie, l'agriculture, la gestion des forêts, la sécurité alimentaire et les règlements sur les pesticides, questions qui ne pourraient être plus directement liées à l'environnement. »
De même, il n'est guère étonnant que le mot « environnement » n'apparaisse nulle part dans le mandat du GATT (Steven Shrybman), pas plus qu'il n'est mentionné dans la déclaration instaurant l'Organisation mondiale du commerce (OMC), sauf d'une manière très superficielle dans le préambule.
La pression publique a évidemment contraint les bureaucrates à prendre conscience des problèmes environnementaux et il est même question de « verdir le GATT ». Mais quelle que soit la rhétorique, lorsque le moment sera venu d'adopter des normes de protection de l'environnement qui alourdiront les coûts de l'industrie, elles seront forcément rejetées. Ainsi, en 1971, le secrétariat du GATT a indiqué qu'il était inadmissible de relever les tarifs douaniers afin de prendre en compte les coûts liés la réduction de la pollution. En 1972, il a refusé d'accepter le « principe pollueur-payeur », bien que celui-ci ait été adopté par le Conseil de l'OCDE la même année. Shrybman a résumé la situation à l'époque de la manière suivante :
« Le GATT est renégocié sans pratiquement aucune considération pour ses implications sur l'environnement. Les institutions gouvernementales chargées des négociations commerciales n'ont pas de mandat pour traiter des questions d'environnement, ni d'ailleurs la capacité de le faire. Les associations écologistes ne sont pas consultées et n'ont pas la possibilité de donner leur avis sur les propositions avancées par leur gouvernement respectif. La participation est limitée aux grandes firmes et associations commerciales qui ont pour seul projet la croissance économique, la maximisation des profits et la déréglementation. Le secret qui entoure les négociations commerciales leur permet de mettre en avant leurs objectifs sans aucune considération pour les conséquences pour l'environnement. »
Il ne faut donc pas s'étonner que les normes internationales en matière de sécurité alimentaire édictées par le Codex Alimentarius (une agence des Nations Unies peu connue qui fixe désormais les normes internationales d'innocuité des aliments en conformité avec les principes établis par l'accord sur l'application des mesures sanitaires et phytosanitaires (SPM) et l'accord sur les barrières techniques au commerce (TBT)) ne soient pas destinées à contraindre les pays à relever leurs normes laxistes sur l'environnement, mais qu'au contraire, elles les conduisent à les réduire toujours plus afin de limiter les coûts de l'industrie.
Ainsi 42 % des normes du Codex sur les pesticides sont inférieures à celles de l'EPA (Ministère de l'environnement) et de la FDA (office de contrôle pharmaceutique et alimentaire) américains. Par exemple, elles permettent d'épandre cinquante fois plus de DDT sur les pêches et les bananes, et trente fois plus sur les brocolis (Cf. John Hultgren). Les normes édictées par l'EPA et la FDA sont donc jugées trop strictes et peuvent être remises en cause, comme elles le seront certainement dans l'intérêt de l'harmonisation internationale des normes. Par contre, il est impossible de remettre en cause celles du Codex en faisant valoir qu'elles sont trop basses et ne reflètent pas les véritables coûts environnementaux des activités des multinationales.
Selon Ralph Nader : « Les normes internationales établissent un plafond mais non un plancher pour la protection de l'environnement et de la santé » [20]. On peut arguer que les gouvernements ont théoriquement la possibilité d'édicter des normes plus strictes que celles de l'OMC. Elles doivent cependant répondre à un certain nombre de critères, eux-mêmes conçus de façon à ce qu'il soit pratiquement impossible d'éviter que ces normes nationales soient considérées comme des entraves au commerce et donc déclarées illégales dans le cadre du GATT.
De plus, ces critères sont vagues et soumis à toutes sortes d'interprétations puisque l'Organe de règlement des différends de l'OMC est majoritairement composé de représentants de firmes qui, de plus, se réunissent à huis clos (Cf. Ralph Nader et Lori Wallach) ; ce tribunal interne n'est donc certainement pas disposé à prendre des décisions qui pourraient se traduire par une augmentation des coûts des entreprises.
Dans de telles conditions, il est clair qu'il n'existe pas de moyens de protéger notre environnement dans le contexte d'une économie mondialisée de « libre-échange », vouée à poursuivre sa croissance et donc à augmenter l'impact de nos activités économiques sur un environnement incapable de soutenir plus longtemps les pressions actuelles sans subir des dégradations de plus en plus graves et toujours moins tolérables.
Naturellement, des mesures pourraient être prises pour interdire ou au moins limiter les activités qui sont particulièrement destructrices et orienter le développement économique vers les régions qui en ont le plus besoin. Mais avec la mondialisation, même cela n'est plus possible, car le développement est mené tambour battant par des firmes transnationales échappant à tout contrôle, de plus en plus affranchies des juridictions nationales et responsables devant personne. Elle ont mis en place, par le truchement de l'Organisation mondiale du commerce, un nouveau système juridique international destiné à rendre quasiment impossible l'adoption de normes écologiques susceptibles d'augmenter leurs coûts et par conséquent d'amoindrir leur compétitivité.
Rien ne montre que le commerce et le développement économique soient d'un grand intérêt pour l'humanité. Le volume du commerce mondial a été multiplié par onze depuis 1950 et la croissance économique par cinq. Pourtant au cours de cette période, il y a eu un accroissement sans précédent de la pauvreté, du chômage, de la désintégration sociale et de la destruction de l'environnement.
La nature est notre plus grande richesse. La détruire, comme le font systématiquement les sociétés transnationales, constitue un acte criminel sans précédent. Il n'a d'autre justification que leur intérêt à court terme. Il serait peut-être bon de rappeler aux dirigeants de ces multinationales qu'il n'y aura ni commerce international ni profits sur une planète morte.
References
| 1 | Jerry Mander et Edward Goldsmith éd., « Growth has reached its limits », dans The Case against the Global Economy. Sierra Club Books, San Francisco, septembre 1966. |
| 2 | Dragons in Distress : Asia's miracle Economies in Crisis, The Institute for Food and Development Policy, San Francisco 1992. |
| 3 | Entretien personnel recueilli par W. Bello et S. Rosenfel et publié dans leur livre Dragons in Distress : Asia's miracle Economies in Crisis, op.cit. |
| 4 | Hilary French, Costly Tradeoffs : Reconciling Trade and the Environment. World Watch Institute, Washington DC,1993. |
| 5 | Cf. George Marshall, The Bennet Report. |
| 6 | J. Krohe, « Illinois - The US Breadbasket - Where has all the soil gone? ». Dans The Ecologist vol 14 nº 5-6, 1994. |
| 7 | Robert Goodland, Environmental Management in Tropical Agriculture. Westview Press, Colorado, 1984. |
| 8 | Edward Goldsmith, Nicolas Hildyard, Le Rapport sur la Terre nº 2. Mitchell Beazley, Londres, 1990. |
| 9 | Georg Borgstrom, The Hungry Planet. Collier Books, New York, 1967. |
| 10 | R. Franke et B. Chavin, « Peasants, Peanuts, Profits and Pastoralists ». The Ecologist, vol 11 nº 4, 1981. |
| 11 | Les éditeurs de The Ecologist, vol 25 nº 2-3, 1995, p.42. |
| 12 | Alex Wilks, « Prawns, Profits and Protein: Aquaculture and Food Production », dans The Ecologist, vol 25 nº 3-3, 1995. |
| 13 | Wilks, op.cit. |
| 14 | Hilary French, op.cit. |
| 15 | Hawken, The Ecology of Commerce. San Francisco 1993. |
| 16 | David Dembo et al, The Abuse of Power: Social performance of Multinational Corporations : The Case of Union Carbide. New Horizons Press, New York, 1990. |
| 17 | Alexander Goldsmith, Seeds of Exploitation : Free Trade Zones in the Global Economy dans Mander and Goldsmith, op.cit. |
| 18 | Walden Bello Structural Adjustment Programs. |
| 19 | Free Trade versus the Environment : the Implications of GATT. Dans The Ecologist, vol 20 nº 1, janvier-février 1990. |
| 20 | On the Uruguay Round Agreement of the General Agreement on Tarifs and Trade. Testimony before the House Small Business Committee, 26 avril 1994. |



