Teddy Goldsmith
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portrait de Teddy

Les religions au tournant du millénaire

Lors de la grande rencontre inter-religieuse à Assise en 1986, le respect de la création a été affirmé comme l'un des points communs entre les différentes religions. Pourtant, cette déclaration est restée pratiquement sans suite concrète. Or, comme le montre ici Teddy Goldsmith en introduction de ce dossier, la vie en harmonie avec l'univers ne devrait pas être une option facultative mais bien l'essence même de la religion !

Publié dans L'Ecologiste n° 9, février 2003.

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Il y a six ans, lors d'une conférence donnée lors d'une croisière qui nous menait à l'île de Patmos - là ou saint Jean avait rédigé l'Apocalypse - le métropolite Jean de Pergame déclara que la destruction de l'environnement devait être considérée comme un péché. Cela a été très encourageant de voir les dignitaires des Eglises anglicane et catholique romaine abonder ensuite dans le même sens, ainsi que les intervenants hindous, jaïns et zoroastriens. Aucun d'eux ne semblait pourtant prendre pleinement conscience des implications de cette déclaration : elle n'aboutit pas moins qu'à la condamnation de la société industrielle elle-même.

En effet, la destruction accélérée de la nature résulte nécessairement de l'entreprise dans laquelle la société industrielle moderne s'est lancée à corps perdu et dont le « progrès » - ou en d'autres termes le développement économique - est la caractéristique principale. Ce processus a rarement été défini avec précision. Il implique principalement la substitution systématique d'un univers artificiel à la nature - le monde réel, fruit de 3 000 millions d'années d'évolution biologique et écologique.

Pour que l'idée selon laquelle la destruction de l'environnement est un péché ne reste pas lettre morte, pour que ses implications soient enfin prises en compte concrètement, il est nécessaire qu'elle s'inscrive dans notre vision du monde. Cela est vrai pour tout un chacun, artistes de rue, théologiens ou scientifiques, même si ces derniers disent ne reconnaître comme « scientifique » qu'une proposition qui aura été vérifiée (ou falsifiée dans les termes de Karl Popper) en laboratoire. En fait, il s'agit là d'une illusion car cette soi-disant vérification ne sert qu'à rationaliser ou légitimer des croyances - croyances correspondant le mieux à notre paradigme et à notre vision du monde. Pour citer le grand épistémologue Michael Polanyi (1891-1976),

« le test de validation ou d'invalidation est en réalité non pertinent en ce qui concerne l'acceptation ou le rejet des croyances fondamentales. Dire que vous vous interdirez de croire quelque chose qui aura été invalidé revient à afficher une prétention fausse à une auto-critique rigoureuse. » [1]

La science comme religion

Les scientifiques orthodoxes, comme tout un chacun, feront tout pour préserver leur paradigme ou vision du monde face à un savoir qui prétendrait s'y opposer et rejetteront toute proposition le contre-disant.

En effet, cette notion de péché contre l'environnement n'est pas simplement incompatible avec la religion séculière propre au monde industriel. Elle en remet en cause les fondements mêmes, et en premier lieu l'idée reçue selon laquelle la science, la technologie et l'industrie alliées au libre-échange vont créer un Paradis matériel et technologique sur Terre, où tous les problèmes comme la pauvreté, les maladies, le chômage, la pénurie de logement, la criminalité et même, comme certains scientifiques nous l'assurent, la mort elle-même disparaîtront à jamais.

Dans cette perspective, tous les bienfaits sont perçus comme produits par l'homme lui-même - grâce au développement économique. La santé ne peut être dispensée que dans les hôpitaux, ou du moins par les membres d'une profession médicale, avec l'aide des dernières techniques, des derniers médicaments en date. La loi et le maintien de l'ordre ne peuvent être assurés que par la police, les tribunaux, les prisons, etc.

On n'accorde aucune valeur aux bienfaits irremplaçables procurés par le fonctionnement normal du monde naturel, comme la stabilité du climat, la fertilité des sols, des ressources en eau suffisantes, et autres composants vitaux d'une planète en bon état de marche. Il s'ensuit que se retrouver privé de ces « non bienfaits » ne peut représenter un coût économique et les systèmes naturels peuvent être détruits en toute impunité.

Cette attitude a été théorisée par de nombreux scientifiques qui se sont employés à dénigrer les processus naturels. Darwin décrivait la nature comme « maladroite, gaspilleuse, faillible » et Sir Peter Medawar, prix Nobel, parlait des « improvisations hasardeuses de la nature ». [2]

Dans le même ordre d'idées, la science orthodoxe envisage le monde naturel comme étant foncièrement individualiste, agressif et cruel. Pour Darwin (1809-1882), « toute la nature est en guerre » et son éminent disciple T. H. Huxley (1825-1895) abondait dans le même sens. Comme il disait dans une célèbre conférence en 1890, ce que certains ont qualifiée de conception « gladiatoriale » du monde naturel :

« Du point de vue du moraliste, le monde animal ressemble à peu de choses près au combat de gladiateurs. Les créatures sont bien traitées pour être livrées au combat, et les plus forts, les plus habiles et les plus rusés s'en tirent jusqu'au combat suivant. Le spectateur n'a même pas à tourner le pouce vers le bas, car il n'y a jamais de quartier. » [3]

Pour le sociologue américain Lester Ward, les terribles défaillances du monde naturel « invitent l'homme à réinventer la nature et à créer un paradis terrestre d'après ses propres plans, et dont il peut prévoir et diriger en détail le fonctionnement ». [4]

Tel est également le point de vue des darwiniens et des sociobiologistes pour lesquels il est possible d'échafauder une société où les hommes se comporteraient de façon morale, mais à condition de faire la guerre contre un monde naturel sans merci. Huxley affirme :

« Ce n'est pas en imitant les processus cosmiques et encore moins en essayant de s'en préserver qu'on favorisera le progrès moral de la société, mais en les combattant. » [5]

C'est l'un des dogmes d'une religion séculière, héritage de cultes religieux qui ont prospéré au début de l'histoire occidentale. Les gnostiques sont l'un de ces courants les plus connus.

La gnose

Ce mouvement « hérétique » des premiers temps chrétiens considérait, tout comme la science actuelle, que le monde est mal organisé et même mauvais. Les gnostiques ne niaient pas pour autant l'existence d'un ordre et d'une loi cosmiques, mais pensaient que « c'était un ordre rigide et hostile, une loi cruelle, tyrannique et absurde, étrangère à l'homme et à son essence propre. » [6]

Ainsi Dieu et le cosmos n'étaient-ils plus étroitement liés comme dans l'Antiquité. L'homme était condamné à la solitude cosmique [7] comme il l'est aujourd'hui par la science moderne. Le prix Nobel Jacques Monod (1910-1976) admet que

« L'ancienne alliance [établie par l'animisme entre l'homme et le cosmos] est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. » [8]

Il s'agit là d'un dogme étonnant, fondé sur un autre dogme : le caractère aléatoire des processus naturels, tout particulièrement des processus vitaux, comme « l'évolution ». Tous deux sont incompatibles avec une appréhension réelle de la structure et de la fonction du monde vivant.

Toutefois, la grande différence entre les gnostiques et la science actuelle est que pour les premiers, Dieu exigeait de l'humanité qu'elle s'isole du monde pour ne vivre que d'une vie spirituelle. La science, avec les mêmes principes, aboutit à une conclusion fort différente. Si le monde est mal fait, la solution n'est pas de s'en échapper mais de le transformer : prétention ultime et ultime blasphème ! Homo scientificus s'est déifié. Il lui incombe alors de récréer le monde.

L'importance du holisme

Cela nous conduit à la thèse du dossier de ce numéro. Contrairement à ce que nous disent les scientifiques orthodoxes, j'ai toujours défendu l'idée que les systèmes naturels, à différents niveaux d'organisation, tendent, consciemment ou non, à maintenir l'ordre des ensembles dont ils font partie.

Le biologiste Ludwig von Bertalanffy (1901-1972) se disait étonné par cette caractéristique des processus vitaux au niveau de l'organisme biologique. [9] Tout comme le biologiste autrichien Ungerer, si impressionné par la « fonction préservatrice du tout caractéristique des processus vitaux » qu'il décida de la substituer à celle d'« intentionnalité ». [10]

Que les éléments constitutifs de tout système naturel doivent lutter pour maintenir l'ordre de l'ensemble est avéré, parce qu'ils ont évolué précisément afin de remplir leurs fonctions spécifiques dans cet ensemble, dont ils sont ainsi totalement dépendants pour leur épanouissement et leur survie. Eugene Odum (1913- 2002), dans son ouvrage de référence dans les universités américaines pendant des décennies mais non traduit en français Fundamentals of Ecology, montre que :

« Les individus ne peuvent pas survivre très longtemps en dehors du groupe, tout comme l'organe ne pourrait survivre hors de l'organisme. » [11]

Ainsi, comme le confirmerait toute assistante sociale, les enfants privés d'une famille unie risquent davantage de présenter une instabilité affective et de tomber dans la délinquance.

Toutefois, la famille ne peut s'épanouir tel un petit oasis d'harmonie dans un océan de chaos social. Elle a besoin de faire partie d'une communauté soudée, si importante dans la société traditionnelle que ses membres ne peuvent imaginer de vivre hors d'elle. Les individus, familles et communautés ne peuvent davantage survivre si l'ordre du monde naturel ou écosphère est détruit, ce que l'adepte le plus extrême du culte de l'égoïsme admettra facilement.

Malheureusement, ce principe fondamental ne devient patent que lorsque les processus vitaux sont considérés en relation avec l'ensemble. Les scientifiques orthodoxes qui veulent absolument considérer les processus vitaux isolément de l'ensemble - dont ils choisissent d'ignorer l'existence - persistent à les considérer comme erratiques, malléables, sans autre finalité qu'eux-mêmes. Cette idée ne saurait être mieux illustrée par les écrits du professeur Richard Dawkins de l'université d'Oxford pour qui il n'y a « aucun avantage sélectif à se soucier de la stabilité et de la stabilité de l'ensemble » [12].

Si le comportement est considéré de façon réductionniste, il n'y a alors aucun moyen d'établir sa fonction visant au maintien de l'harmonie de l'ensemble et ainsi aucun moyen de le distinguer d'un comportement destructeur. Cette distinction, étrangère à la science orthodoxe, est pourtant fondamentale dans les premières traditions religieuses comme celle du judaïsme (cf. article de Margaret Backer pp.39-46).

S'il est impossible de réconcilier l'idée que la destruction de la nature est un péché avec les théories de la science actuelle et du gnosticisme, il est également difficile, hélas, de la réconcilier avec les grandes religions modernes. Même si pour elles, le monde naturel n'est pas mauvais en lui-même, il n'éveille guère leur intérêt. En effet, ces religions sont devenues aujourd'hui extérieures au monde et ont cessé de remplir leur rôle originel : celui de relier les gens à leur société, à la nature et au cosmos. Dans une société atomisée comme la nôtre, la religion est devenue une relation interpersonnelle entre un homme asocial et un Dieu auquel on attribue les mêmes caractères.

Ces religions, égarées en chemin, devraient revenir à leurs racines et même tirer profit des enseignements des sociétés traditionnelles. Darryl Wilson dans l'article de ce numéro « L'histoire de mon grand-père » confirme cette idée en montrant la façon dont un peuple indien envisage son rapport au cosmos.

L'intérêt de ces sociétés traditionnelles est qu'elles considèrent la destruction de la nature comme un mal. Robert Parsons, dans son livre sur les Konos du Sierra Leone, montre que leur religion

« n'est pas seulement une organisation des rapports humains, mais inclut des relations entre le peuple, la Terre et le monde invisible composé d'êtres et de forces en lesquels ils croient. La religion les enchâsse dans un Tout. » [13]

Pour les Konos, « la Terre est plus qu'un assemblage de particules inertes, c'est un être vivant, l'épouse de Dieu, aux pouvoirs de procréation illimités engendrant la végétation tropicale. Leur souci majeur est le maintien de l'harmonie cosmique. » [14]

L'anthropologue Henrick Kraemer [15] note aussi comment dans les sociétés primitives « la préoccupation principale est la perpétuation de l'harmonie sociale, la stabilité et la prospérité. Les cultes religieux et les pratiques magiques ont principalement en vue cet objectif. »

Quiconque a vécu avec les peuples primitifs et a essayé de les comprendre connaît leur terreur de voir l'harmonie et l'équilibre de l'univers et de leur société perturbés. Lorsque cette harmonie est violée par une catastrophe naturelle ou par la transgression des coutumes, elle appelle une activité religieuse accrue pour restaurer l'harmonie perturbée afin de sauver les récoltes, leur santé, la stabilité et la prospérité. En réalité, toutes les activités des peuples tribaux tendent à cette fin, que ce soient l'agriculture, les techniques employées, conception de leur habitat, de leur lieux ou rites sacrés. Au-delà de leurs fonctions utilitaires, elles servent à maintenir, à leurs yeux, l'ordre cosmique.

Ainsi, violer ce principe est tabou et selon Roger Caillois « un acte est tabou parce qu'il perturbe l'ordre de l'univers qui est à la fois celui de la société et celui de la nature ». [16] Ainsi, les violents orages et inondations qui ont eu lieu en Orissa et au Vietnam et l'incidence accrue des catastrophes naturelles sont le résultat de la déforestation et de la transformation chimique de l'atmosphère, amenant une perturbation de l'écosphère. Que l'idée nous plaise ou non, les peuples vernaculaires détiennent une véritable sagesse dans leur rapport au cosmos. Cette sagesse n'est pas abstraite, elle habite leur âme et leur coeur, c'est pour cela que leurs actes la reflètent.

Le grand anthropologue Roy Rappaport note que

« ce qui importe en ce qui concerne les croyances de ces peuples, ce n'est pas leur adéquation à un monde considéré comme objectif mais la façon dont leur comportement est approprié au bien-être des acteurs et des écosystèmes dont ils participent. » [17]

Il aurait même pu ajouter : « et à l'intégrité de l'écosphère prise comme un Tout ». Le caractère adéquat d'un modèle n'est pas son exactitude mais son efficacité adaptative [18] dans le sens holiste du terme. Si les croyances ou modèles cognitifs y satisfont, ils peuvent alors être déclarés vrais au sens plein du terme, même si ces croyances sont formulées dans le langage de dieux et d'esprits dont l'existence pourrait être niée par les scientifiques.

Mais les rejeter d'un bloc reviendrait à passer à côté du problème, car ils doivent être avant tout considérés comme des archétypes. On peut en dire autant des vérités dans les grandes religions. L'important n'est pas de savoir si le Déluge décrit dans l'Ancien Testament s'est réellement produit. Le Déluge symbolise les forces du chaos qui se sont déchaînées lorsque les hommes ont rompu l'alliance cosmique. L'enjeu de ce dossier est de montrer que ces idées étaient présentes dans la théologie des grandes religions à leurs origines. Il faudrait s'en inspirer, afin que les hommes se rassemblent pour lutter contre les forces du chaos menaçant leur survie même.

Notes

1. Michael Polanyi, Personal Knowledge: Towards a Post-critical Philiosophy. Routledge and Kegan Paul, London, 1978.
2. Sir Peter Medawar, The Hope of Progress. Wildwood House, London, 1974, p.244.
3. T. H. Huxley & Julian Huxley, « Evolution and Ethics ». The Pilot Press, London, 1947.
4. Lester Ward cité par D. Worster dans Nature's Economy. Traduction française : Les pionniers de l'écologie. Sang de la Terre, 1998.
5. Op.cit. 3.
6. H. Jonas, The Gnostic Religion. Beacon Press, 1958, p.250.
7. Ibid.
8. Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité. Seuil, Paris, 1970.
9. Ludwig von Bertalanffy, Moderns theories of development : an introduction to theoretical biology. Harper, New York, p.123.
10. Ibid.
11. Eugene Odum, Fundamentals of ecology. Saunders, 1953, p.5.
12. Richard Dawkins, Le gène égoïste. Paris, 1996
13. Robert Parsons, Religion in an African Society, ed. E. J. Brill. Leiden, 1964, p.176.
14. Ibid.
15. Henrick Kraemer, The Christian Message in a Non-Christian World. Harper, New York, 1938.
16. Roger Caillois, L'Homme et le sacré. Gallimard, Paris, 1950, p.24.
17. Roy A. Rappaport, Ritual and Religion in the Making of Humanity. Cambridge University Press, 1999, p.364.
18. Ibid.

Teddy Goldsmith a fondé en 1969 la revue The Ecologist qu'il dirige actuellement avec son neveu Zac Goldsmith, et est le directeur de publication de L'Ecologiste. Prix Nobel Alternatif, auteur de nombreux livres et articles, il a notamment publié l'ouvrage fondamental récemment réédité : Le Tao de l'écologie (éditions du Rocher, 2002), et vient également de coéditer un livre d'essais intitulé Le Piège se referme (Plon, 2002).

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