Teddy Goldsmith
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portrait de Teddy

Le défi du XXIe siècle

Publié dans Dharma vol 34 : Vers une éthique et une spiritualité globales.

Un cri d'alarme est lancé par un des plus grands spécialistes mondiaux en matière d'écologie. Pour nous sauver et sauver la planète, il est nécessaire de remettre en question non seulement notre mode de vie et de consommation mais aussi et surtout notre manière d'appréhender le monde et de le concevoir.

La société moderne détruit à une vitesse stupéfiante le monde naturel dont dépend la survie de l'humanité. La même destruction sévit partout sur la planète. Les forêts sont abattues, les marais drainés, les récifs coralliens arrachés, les terres agricoles érodées, salinisées, désertifiées, couvertes de béton. La pollution est maintenant généralisée - sources, ruisseaux, rivières, estuaires, mers et océans, l'air que nous respirons, les aliments que nous mangeons, rien n'est épargné. Presque toutes les créatures sur Terre présentent aujourd'hui dans leurs tissus des traces de produits chimiques agricoles ou industriels dont bon nombre sont soupçonnés d'être cancérigènes ou mutagènes, voire sont des cancérigènes avér és.

Nos activités provoquent sans aucun doute l'extinction de dizaines de milliers d'espèces chaque année. Les scientifiques n'en connaissent qu'une partie. Le champ magnétique terrestre est altéré et nul ne sait les conséquences que cela peut entraîner. La couche d'ozone, qui protège les êtres vivants du rayonnement ultraviolet, s'amincit rapidement. Le climat lui-même est modifié et se déstabilise à tel point que d'ici quarante ans nous vivrons dans des conditions climatiques inconnues de l'humanité.

En détruisant ainsi le monde naturel, nous rendons la planète de moins en moins vivable. Si cela continue, d'ici quelques décennies, elle deviendra incapable de maintenir des formes de vie complexes. Une telle affirmation peut paraître exagérée ; elle n'est hélas que trop réaliste.

Mais pourquoi cette destruction ? Tout simplement parce que la société se consacre au développement économique - un processus qui, par sa nature même, augmente systématiquement l'impact des activités humaines sur un environnement de ce fait de moins en moins capable de les supporter. Un seul chiffre permet de juger de la disparité entre l'impact des activités humaines et la capacité de l'environnement à les absorber : nous accaparons aujourd'hui pour notre propre usage et nos activités économiques 40 % de la Production Primaire Nette (PPN) de la biosphère. Si la croissance économique se poursuivait au rythme actuel, nous consommerions toute la PNN dans à peine quelques décennies - ce qui est bien entendu inconcevable.

Mais tout ceci ne semble guère préoccuper nos dirigeants ou bien peu. Ils expédient les affaires courantes comme si le problème n'existait pas. Par exemple, bien que les 170 experts du Groupe intergouvernemental de l'ONU sur le changement des climats les aient avertis de la nécessité de réduire immédiatement les émissions de gaz carbonique (CO2) de 60 à 80 %, sous peine de catastrophe climatique, le gouvernement britannique vient de lancer le programme de construction routière le plus ambitieux de l'histoire du pays, et envisage avec euphorie le doublement de nombre des automobiles en circulation d'ici à la fin du siècle !

L'administration Bush aux Etats-Unis a admis ouvertement que, quelles qu'en soient les conséquences pour le climat, elle planifiait l'augmentation des émissions de gaz carbonique dans le futur. Quant aux industriels, ils sont encore moins concernés. Les compagnies pétrolières ont exercé des pressions sur les gouvernements pour les empêcher de prendre des mesures visant à réduire les émissions de CO2, qui risqueraient de diminuer la consommation de pétrole, et donc leur chiffre d'affaires. En règle générale, tout effort des gouvernements pour faire face aux graves problèmes écologiques actuels se heurtent à de puissants lobbies industriels qui défendent leurs intérêts à court terme à tout prix.

Plus surprenante est l'indifférence quasi totale manifestée par le monde universitaire à l'égard d'un problème aussi crucial. L'université est censée mettre à la disposition des gouvernements et de la société des connaissances qui servent l'intérêt et le bien-être général. Comment peut-elle le faire si elle ignore systématiquement le processus fatal qui rend notre planète de moins en moins vivable et qui, s'il n'est pas enrayé, conduira inévitablement à l'extinction de notre espèce, parmi tant d'autres ?

Nos universitaires font penser à ces aborigènes australiens qui, lorsqu'ils virent pour la première fois l'imposant vaisseau du capitaine Cook croiser au large de la côte australienne au nord de Botany Bay, ne s'y intéressèrent pas et poursuivirent leurs activités comme si de rien n'était. Peut-être espéraient-ils - consciemment ou non - qu'en ignorant sa présence, ils pourraient amener ce phénomène aberrant à disparaître et à empêcher de les perturber.

Le parallèle n'est pas seulement superficiel. Dans les deux cas, un problème vital est ignoré parce que la conception du monde dominante le juge inconcevable - et que, si la menace s'avérait réelle, cette conception du monde serait remise en question. L'anthropologue américaine A. F. C. Wallace montre de manière convaincante que les gens feront tout leur possible pour préserver ce qu'il appelle leur « structure cognitive ou grille d'interprétation ».

Les scientifiques sont eux aussi prêts à tout pour préserver leur structure cognitive - comme l'ont montré Thomas Kuhn, Michael Polanyi, Gunther Stent et d'autres épistémologues perspicaces. Je qualifierai de « moderniste » la conception - en fait la véritable religion - du monde d'aujourd'hui partagée par les universitaires et l'homme de la rue. Elle est fidèlement reflétée par le paradigme économique et le paradigme scientifique.

Une des deux croyances fondamentales, dans la conception moderniste, est que tous les bienfaits et par conséquent notre bien-être et notre richesse véritables sont anthropogéniques, autrement dit qu'ils sont le produit des sciences, de la technique et de l'industrie, et donc du développement économique qui les nourrit : les bienfaits inestimables procurés en temps normal par l'écosphère - un climat stable et clément, des sols fertiles et une eau pure, sans lesquels aucune vie n'est possible - sont totalement passés sous silence ou dévalorisés.

La deuxième croyance fondamentale du modernisme résulte en toute logique de la première : c'est que pour maximiser tout bienfait, donc notre bien-être et notre richesse, on doit maximiser le développement économique. Remettre en question ce processus fatal, ne serait-ce que suggérer qu'il n'est pas entièrement bénéfique, revient à blasphémer contre l'évangile moderniste.

Pour un scientifique orthodoxe, c'est en effet un blasphème de montrer (ce qui est facile) que l'agriculture moderne est dans le Tiers-Monde la première cause de malnutrition et de famine, ou que, hormis la variole, la médecine moderne n'a empêché la propagation d'à peu près aucune maladie infectieuse. De même aucun fidèle n'admettra que ce sacro-saint processus déclenche inévitablement la terrible destruction sociale et écologique à laquelle nous assistons.

On l'imputera plutôt aux insuffisances ou aux difficultés de sa mise en œuvre - ingérence des gouvernements, corruption de l'administration locale, sautes d'humeur économiques ou climatiques - et on niera que la vision moderniste du monde nous empêche de comprendre nos relations avec ce monde et de nous y adapter de façon à augmenter au maximum notre bien-être et nos richesses véritables. Elle sert au contraire à légitimer le développement économique ou « progrès » - comportement qui, précisément, nous conduit à la destruction du monde naturel, avec les conséquences que l'on connaît : pauvreté, malnutrition et détresse humaine généralisée.

Mais comment est-il possible que des scientifiques « objectifs » fassent preuve qu'un tel manque d'objectivité ? La réponse est que les sciences ne sont pas objectives. Une des raisons qu'ont les scientifiques d'adhérer au modèle scientifique et donc à la vision moderniste du monde est qu'ils justifient les politiques qui ont engendré le monde dans lequel, comme nous tous, ils ont été élevés. Il est très difficile de ne pas trouver normal le monde dans lequel on vit - le seul qu'on ait jamais connu.

De même que l'enfant des rues, condamné à dormir dans les égouts de Rio de Janeiro, à vivre de chapardage et de prostitution, trouve son sort normal, les scientifiques, observant le monde dans son ensemble, considèrent comme normal que nos rivières soient des égouts ; que l'eau que nous buvons soit contaminée par des déjections, des résidus de pesticides des nitrates, des radionucléides et des métaux lourds ; que les terres cultivables s'érodent plus vite que les processus naturels ne peuvent les régénérer, que nos forêts naturelles soient méthodiquement remplacées par des monocultures de plantes exotiques écologiquement vulnérables et destructrices des sols ; que nos villes soient de plus en plus laides, anarchiques et polluées - ou que nos enfants passent le plus clair de leur temps libre à regarder des film s violents et sadiques à la télévision. Tout cela, comme bien d'autres aberrations et destructions, est jugé normal par la plupart de nos scientifiques orthodoxes.

Cette tendance générale des êtres humains à considérer comme normal le seul univers qu'ils connaissent se reflète dans presque toutes les disciplines enseignées dans les écoles et universités. Ainsi, l'économie moderne est fondée sur le postulat que le système économique destructeur aujourd'hui en vigueur est normal, et la sociologie, sur celui que notre société gangrenée par la criminalité est dans l'ordre des choses ; il est normal pour notre science politique de postuler que les Etats modernes sont gouvernés par des sortes de dictatures électives ; et notre agronomie suppose que l'agriculture à grande échelle, mécanisée et basée sur la chimie (qui transforme rapidement les terres arables en déserts), est elle aussi normale.

Il ne vient pas à l'esprit de nombre de nos universitaires que ce qu'ils considèrent comme normal, si on le replace dans la perspective de l'expérience totale de l'humanité sur la planète, apparaît atypique, aberrant et appelé à ne pas durer. Ils sont pareils à des biologistes qui n'auraient étudié que des tissus cancéreux, de sorte qu'ils les prendraient pour des tissus sains, incapables qu'ils seraient de distinguer entre pathologie et physiologie.

Il est une autre raison pour que la communauté scientifique accepte le paradigme scientifique ; bien que celui-ci brosse de la réalité un tableau des plus trompeurs, il est cependant cohérent et logique avec lui-même. Ceci provient du fait que la communauté scientifique orthodoxe adopte des théories non parce qu'elles ont été vérifiées par l'expérience, ou qu'elles résultent de simulations mathématiques, mais avant tout et en dernier ressort parce qu'elles sont conformes au paradigme scientifique. Les disciplines ne sont jugées scientifiques, et donc dignes d'être enseignées, que dans le mesure où elles s'accordent avec le paradigme réductionniste et mécaniste de la physique newtonienne - et ce, alors même que la théorie quantique était censée avoir liquidé la science de Newton.

Les béhaviouristes ont adapté la psychologie à ce modèle dominant. Les néo-darwiniens, les sociobiologistes en particulier, en ont fait autant pour la biologie. La sociologie moderne n'est pas étrangère au réductionnisme, et l'essor de la nouvelle écologie dans les années 1940 et 1950 a débouché sur une écologie newtonienne. Tous les domaines universitaires, des plus modestes aux plus prestigieux, sont couchés dans le lit de Procuste du paradigme des sciences, et distendus ou comprimés pour être coulés dans le moule d'une vision du monde atomisée et mécaniste où les individus ne sont que des machines, et leurs besoins purement matériels et techniques - ceux-là, précisément, que peuvent satisfaire l'Etat ou l'industrie. Simultanément, du fait que, dans ce paradigme, tout problème social ou écologique doit être de nature mécaniste, on pense être en mesure de le résoudre par un expédient technique. Rien n'est en apparence plus clair, plus logique que ce pur produit de l'imagination.

Le paradigme scientifique est par ailleurs un système totalement homéostatique, capable de se perpétuer, quel que soit le fossé qui le sépare du monde réel. Car, si l'on accepte toute connaissance dans la mesure où elle est conforme a ce paradigme, celle qui ne le serait pas, aussi exacte, aussi importante soit-elle, est impitoyablement rejetée en vertu du même critère.

Ceci élimine toutes les théories fondées sur le postulat que le monde est ordonné, orienté plutôt qu'aléatoire, organisé plutôt qu'atomisé, fondé sur la coopération plutôt qu'exclusivement sur la compétition, dynamique, créateur et intelligent et non pas passif et robotisé, autorégulé et non pas dirigé par quelque agent extérieur, plus enclin à préserver sa stabilité ou son homéostasie qu'à changer constamment sans orientation définie : autrement dit, toutes les théories fondées sur le postulat que le monde est vivant et non pas mort et mécanique.

Il semble qu'aucun des principes de l'écologie de Gaïa ne puisse se conformer au paradigme des sciences, de même que jamais la conception moderniste ne pourra s'accommoder des politiques nécessaires pour mettre fin à la destruction de la planète et développer un mode de vie satisfaisant et épanouissant. Nous avons besoin d'une autre vision du monde pour satisfaire à ces exigences.

Il m'a toujours paru évident que nous devions nous inspirer de la vision du monde des sociétés vernaculaires, en particulier de la vision chthonienne des premiers âges, quand partout les hommes vivaient en harmonie avec le monde naturel. Cela m'est souvent reproché. Il me semble pourtant présomptueux de proposer d'instaurer une société idéale sans aucun antécédent historique, et dont la viabilité biologique, sociale et écologique n'est pas démontrée. Si Karl Marx a commis autrefois cette erreur, les actuels adeptes du développement économique ou du progrès, qui veulent un monde technologique sans se demander si nous pouvons nous y adapter, ou si l'écosphère pourra le supporter, en font autant.

Ce qui m'a récemment frappé, c'est que les caractères essentiels de la vision du monde des premières sociétés vernaculaires étaient partout au fond les mêmes. Au premier plan, deux principes fondamentaux sous-tendent toute vision écologique. Le premier est que le monde vivant, ou écosphère, est la source originelle de tout bienfait et de toute richesse, mais qu'il ne nous dispensera ses bienfaits qu'à condition que nous préservions son ordre spécifique. De ce premier principe découle le second : à savoir que le but suprême du comportement dans une société écologique doit être de préserver l'ordre du monde naturel ou du cosmos (terme que j'utiliserai dans un sens large pour désigner l'univers tel qu'il apparaît aux yeux des peuples vernaculaires).

Le survol des conceptions du monde de nombreuses sociétés vernaculaires, en particulier chthoniennes, révèle qu'elles disposaient d'un mot pour désigner cette structure de comportement : le R'ta de l'Inde védique, l'Ahsa des Avestas, le Maat de l'Egypte antique, le Dharma, autre concept hindou adopté plus tard par les bouddhistes, et le Tao des Chinois. Ces termes désignent fréquemment l'ordre cosmique, mais plus souvent encore la Voie ou le Chemin que l'on doit suivre pour préserver cet ordre spécifique. Et si d'autres sociétés ne disposent pas d'un terme particulier pour la décrire, la notion de Voie fait cependant partie de leur vision du monde. Le respect explicite ou implicite de cette Voie est crucial. C'est seulement en la suivant qu'une société subordonne toute considération politique ou économique à l'impératif premier de préserver l'ordre spécifique du cosmos.

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