Vers une vision écologique du monde
Traduit de l'anglais par Marie-France de Paloméra.
Pour moi, le principe le plus fondamental de la vision du monde qu'entretient le modernisme, celle dont nous avons tous été imprégnés depuis notre âge le plus tendre, veut que tous ses avantages soient imputables à l'action de l'homme, résultent du progrès scientifique, technologique et industriel, et soient accessibles à tous en vertu de l'économie de marché.
C'est ainsi qu'on voit la santé comme un bien dispensé dans les hôpitaux, ou au moins par la profession médicale, grâce à des équipements et à une pharmacologie de pointe, et l'éducation comme une marchandise uniquement disponible à l'école et à l'université. Du coup, la richesse d'un pays se mesure à son produit national brut (PNB) qui donne une idée approximative de sa capacité à produire ces marchandises artificielles, postulat fidèlement reflété dans l'économie moderne.
Pour les économistes formés à cette façon de voir, les bienfaits de la nature - les avantages fournis par l'action naturelle des mécanismes de la biosphère qui assurent la stabilité de notre climat, la fertilité de notre sol et le renouvellement de nos réserves d'eau, ainsi que l'intégrité et la cohésion de nos familles et de nos communautés - ne sont nullement perçus comme tels, bien au contraire: nos économistes ne leur reconnaissent aucune valeur d'aucune sorte. De sorte qu'en être privé ne saurait représenter un « coût », et qu'on peut donc détruire en toute impunité les systèmes naturels qui les engendrent.
Si tous les avantages procèdent de l'homme, la maximisation du bien-être humain passe obligatoirement par leur disponibilité maximale - d'où le « développement économique », dont nous faisons le synonyme de « progrès » et qui, dans le cadre de cette vision du monde, créera sur Terre un paradis matériel définitivement libéré de toutes les difficultés que nous estimons avoir dû affronter depuis le début de notre occupation de cette planète.
En revanche, dans une vision écologique du monde, les avantages réels, donc la richesse réelle, procèdent au contraire du fonctionnement normal de l'univers naturel, ainsi que des familles élargies et des communautés solidaires au sein desquelles s'est peut-être formée 95 pourcent de notre expérience sur cette planète, et sans lesquelles aucune société stable ne peut exister.
Et dans ce cas, préserver la société et le monde naturel, quoi qu'il arrive, constituera forcément notre objectif primordial. Or cet objectif, et c'est à souligner, fut en grande partie celui des sociétés traditionelles des temps anciens, qui étaient imprégnées de croyances chtoniennes - ou la religion de la Terre.
Aux termes de cette religion, ou vision du monde, une même loi fondamentale régissait toutes les composantes du cosmos, à savoir la société, le monde naturel et le monde des dieux. Un de ses concepts essentiels était celui de chemin, ou Voie, que l'homme devait suivre afin de se conformer à la loi cosmique et de maintenir ainsi le monde à son point critique d'équilibre. Appelé « r'ta » dans l'Inde védique, puis « dharma », terme également adopté par les bouddhistes, « tao » dans la Chine ancienne et « themis » ou « dikê » chez les Hellènes, il prit aussi la forme de la « dikaiosynê » aux premiers temps du christianisme.
Toute catastrophe majeure survenant dans une société pénétrée de cette vision du monde serait automatiquement attribuée à une transgression de la loi cosmique, et donc une déviance par rapport à la Voie. Ainsi, dans la Grèce antique, comme le relève Donald Hughes, les problèmes tels que « la faim, les maladies, l'érosion, la pauvreté et la faillite généralisée » traduisent seulement les diverses formes « que pouvait revêtir la vengeance de la Terre en réponse aux terribles sévices que l'homme lui avait infligés ».
L'homme ne combattrait ces maux qu'en « traitant la Terre avec plus de considération » et en s'acquittant, par là même, de ses obligations envers les divinités protectrices : autrement dit, en revenant à la Voie des ancêtres qui vivaient à l'âge d'or où ces fléaux, pensait-on, n'existaient pas.
Cette interprétation s'appliquait en particulier aux maladies. Par example, chez les Indiens Tukanos de Colombie, comme le note Reichel-Dolmatof, célèbre anthropologue de ce pays :
« La maladie apparaît comme la conséquence d'une atteinte portée par l'individu à un élément de l'équilibre écologique. La chasse excessive en est couramment la cause, de même que des moissons ayant gaspillé une ressource naturelle relativement rare ... Pour rétablir cet "équilibre delicat", le chaman, en sa qualité de guérisseur, intervient peu au niveau de l'individu, mais opère au niveau des structures supra-individuelles que la personne a perturbées ... On pourrait alors dire qu'un chaman tukano n'a pas de patients : sa tâche consiste à soigner un dysfonctionnement social, et ce en rétablissant les règles qui . »"banniront la chasse excessive, l'épuisement de certains ressources végétales et l'accroissement incontrôlé de la population"
En procédant ainsi, l'homme indigène établit le diagnostic correct des maladies et autres ruptures en y voyant les symptômes de déséquilibres sociaux et écologiques dus à la violation des lois du cosmos et à la perturbation de son ordre critique, déséquilibres que seul le rétablissement de l'harmonie sociale et écologique originelle pourra rectifier.
L'homme moderne, en revanche, interprète les problèmes en termes de relations de cause à effet, en vertu de quoi une maladie est attribuée à un facteur isolé, par example l'action d'une bactérie, d'un virus ou d'un autre agent pathogène - qu'il convient d'éliminer, habituellement en lui livrant une guerre chimique. Nous mettons ainsi notre foi en des avancées scientifiques, technologiques et industrielles, ou progrès - vers quoi tend, précisément, l'organisation de notre société. Cette façon de procéder peut à l'occasion réussir à soigner la personne qui souffre; elle servira toujours les intérêts des sociétés commerciales et de leurs alliés politiques, mais elle ne fera rien pour réduire la fréquence de la maladie.
Il en va de même avec toutes les difficultés auxquelles nous nous heurtons. Chacune est interprétée à la lorgnette de notre vision aberrante du monde, et de manière à rationaliser les lignes d'action que nous avons déjà décidé d'adopter : celles qui contribuent le plus au développement économique et, ce faisant, répondent le mieux aux exigences des firmes commerciales et des institutions internationales qui gouvernent notre société. En d'autres termes, au lieu de considérer nos problèmes comme la conséquence inévitable du développement économique ou du progrès, nous y voyons la preuve que le développement économique n'est pas allé assez vite, ni assez loin.
Ce qui, bien sûr, ne peut que nous attirer dans une réaction en chaîne entraînant une destruction sociale et environnementale encore plus massive. Pour nous en sortir, nous devons, entre autres, dénoncer et discréditer l'idéologie du modernisme et et les paradigmes de la science et de l'économie dominantes qui la reflètent servilement. Nous devons inculquer systèmatiquement aux jeunes générations une vision écologique du monde, qui puise nécessairement son inspiration dans la vision chtonienne de nos lointains ancêtres, à la lumière de laquelle ceux-ci purent comprendre leurs rapports authentiques avec leur environnement et s'y adapter comme nous ne savons plus le faire.



