Teddy Goldsmith
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portrait de Teddy

Nous sommes tous des Romains décadents

Le chapitre premier de Le Grand Tournement (Green Books, 1988), aussi publié dans The Ecologist (juillet 1975) et Le Sauvage (avril 1976). En cet essai puissant, Teddy Goldsmith trouve qu'un délabrement interieur moral et politique, et une agriculture non durable, ont contribué d'une manière essentielle à la faillite de l'empire Romain, tandis que les invasions Barbares ne furent que le coup de grace. Les comparaisons avec notre socété et notre sense malavisé de permananence sont troublants.

On a dit des Bourbons que pendant leur règne, ils n'avaient jamais rien appris ni jamais rien oublié. On peut en dire autant de nos politiciens et sans doute aussi des scientifiques et des économistes qui les conseillent. Il est tragique de constater à quel point nous sommes incapables de tirer parti des leçons de l'Histoire.

Une des plus instructives est certainement celle de la chute de l'Empire romain. Elle permet d'établir un parallèle saisissant avec l'effondrement de la société industrielle auquel nous assistons actuellement. Les deux processus de dégradation diffèrent cependant sur deux points principaux. Le premier a été très lent et a mis plusieurs siècles à s'accomplir, tandis que le second évolue à la vitesse de l'éclair. Par ailleurs, ce sont les machines qui, de nos jours, tiennent lieu d'esclaves.

Dans les deux cas, l'effondrement n'était pas prévu. De même qu'aujourd'hui, beaucoup de gens intelligents ne parviennent pas à croire à la disparition du monde industrialisé, l'intelligentsia de la Rome impériale n'imaginait pas que l'influence de cette grande civilisation pét un jour décliner.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les conquérants de Rome semblaient partager cette croyance. Les Vandales, contrairement à leur réputation, n'ont jamais vraiment détruit Rome. Ils respectaient beaucoup trop ce qu'elle représentait. Lorsque Odoacre eut vaincu le dernier empereur Romulus Augustule et pris en charge l'administration de l'Empire d'Occident, il se garda de se proclamer empereur. La lettre qu'il adressa après sa victoire à Zénon, l'empereur de Byzance, témoigne de son immense respect pour les institutions de l'Empire.

Comme nous l'apprend Gibbon l'auteur du livre Déclin et chute de l'Empire romain, il tente d'abord de justifier, en s'excusant presque, d'avoir aboli l'Empire d'Occident, arguant que

« La majesté d'un seul monarque suffit à protéger à la fois l'Orient et l'Occident. » [1]

Il demande ensuite à Zénon de l'investir du titre de patricien et du diocèse d'Italie. Son successeur, Théodoric, partageait apparemment le respect d'Odoacre pour les institutions de Rome.

Les invasions barbares

On a coutume de voir dans les invasions barbares la cause principale de la chute de Rome, au même titre qu'une guerre thermonucléaire pourrait un jour sonner le glas de notre société industrielle. S'il est incontestable que les invasions aient mis la société romaine en fâcheuse posture, elles ne jouèrent pourtant qu'un rôle mineur dans son effondrement. Depuis l'époque d'Auguste, les armées romaines avaient toujours combattu avec succès les tribus nomades germaniques. Pourquoi avaient-elles été soudain vaincues par celles qu'elles affrontaient au VIe siècle ?

Les invasions barbares des IIIe et IVe siècles avaient été en fait bien plus importantes que les suivantes, considère Samuel Gill, mais

« les envahisseurs, malgré leur nombre, sont invariablement repoussés, et après peu de temps il ne reste guère trace de ses ravages. La vérité, it paraît, est que si terrifiants que soient les bandes barbares au population non-armée, les Germains étaient nettement inférieurs aux troupes romaines. » [2]

Selon Ammianus, qui avait participé à beaucoup de batailles, les Germains, malgré leur courage et leur impétuosité, n'étaient pas de taille face à la froide discipline des troupes commandées par les officiers romains. Cette supériorité morale fondée sur une longue tradition permettait au soldat romain des IIIe et IVe siècles de faire face à n'importe quelle situation. Et si les invasions du Ve et du VIe siècles réussirent mieux que les précédentes, ce n'était certainement pas dé à un accroissement des forces de l'envahisseur.

La domination barbare

La chute de l'Empire romain ne peut donc être attribuée aux invasions barbares. On peut encore moins l'imputer au gouvernement barabre qui suivit. De l'avis général, la vie durant cette période ne subit aucun changement radical. Au contraire, elle s'améliora sous la férule de Théodoric, qui rétablit unere de paix et de prospérité et fit tout ce qui était en son pouvoir pour restaurer la façade, sinon l'esprit du vieil Empire romain. Sous son gouvernement, écrit Gibbon, le peuple

« jouit sans peur ni danger les trois bienfaits d'un capitale: l'ordre, la prospérité et les divertissements publics. » [3]

Les chefs barbares avaient pris le pouvoir bien avant la victoire d'Odoacre sur Romulus Augustule, mais, pour les raisons déjà indiquées, il se contentèrent de rester en retrait, laissant l'Empire survivre sous la souveraineté de pure forme d'un empereur jouissant d'une certaine légitimité. En fait, depuis la mort de Théodose, la fonction d'empereur de Rome était purement nominale. Pendant le règne d'Honorius et jusqu'à son assassinat en 408, le Vandale Stilicon fut le véritable maître de l'Empire. Il empêcha celui-ci de tomber aux mains d'Alaric et des Goths. L'empereur Avitus avait été nommé et soutenu par Théodoric. Ses successeurs Majorian, Severus et Anthemus furent mis sur le trône par le général vandale Ricimer.

Pendant le règne du troisième, de 462 à 467, le gouvernement resta entièrement entre les mains de Ricimer, qui dirigea l'Italie avec autant d'indépendance et de despotisme qu'Odoacre et Théodoric après lui. Les trois empereurs suivants furent également désignés par des puissances étrangères, deux d'entre eux devant leur investiture à l'Empereur de Byzance, le troisième, à un prince burgonde. Finalement, le Pannonien Oreste, qui avait servi dans l'armée d'Attila, prit le pouvoir. Il refusa de porter la pourpre, mais l'accepta pour son fils, Romulus Augustule, dernier empereur d'Occident, qui était d'origine barbare.

C'est en fait une erreur de considérer les Germains comme des barbares. Comme l'historien Samuel Dill le fait remarquer,

« beaucoup d'officiers germains étaient des hommes de talent, de conversation fascinante et de grande prestance. A leurs compétences militaires s'ajoutaient le charme de la culture romaine et le vernis social qui leur ouvraient les cercles les plus fermés de l'aristocratie romaine. »

Les lettres du chrétien Salvanius, précieux témoignages, dénoncent l'individualisme et l'égoïsme des classes dirigeantes de l'Empire, ses vices et l'oppression éhontée qu'ils pratiquaient. Il signale au contraire qu'il « considera les Barbares, sans question, ses supérieurs morales ».

Les forces qui bâtirent Rome

Pour comprendre la chute de l'Empire romain, il faut se pencher sur les structures de la société romaine qui assurèrent le succès de la République. On verra quels facteurs ont été à l'origine de l'érosion de ces structures dans les derniers temps de la République.

La société romaine avait un caractère tribal. La République fut constituée à l'origine par trois tribus, les Ramnenses, les Titienses et les Luceres, chacune divisée en dix clans ou curies, dont le nom de certaines sont parvenus jusqu'à nous [4]. Les institutions de la République aussi bien que les structures de son armée reflétèrent fidèlement ces divisions tribales et curiales jusqu'aux réformes du roi Servius, qui, comme Clisthène en Grèce, remplaça les divisions tribales par d'autres, géographiques, en tant que circonscriptions administratives de l'Etat. Le caractère tribal de la cité romaine perdura néanmoins pendant toute la République.

Les sociétés tribales sont remarquablement stables. Comme tous les systèmes stables, elles sont autogérées. Chez les Grecs, libertés signifiait autogouvernement et non permissivité, comme nous le comprenons aujourd'hui. Les Grecs étaient un peuple libre parce qu'ils se dirigeaient eux-mêmes. L'autogouvernement n'est possible que chez les peuples qui possèdent une grande discipline et dont les schémas culturels assurent la subordination des intérêts de l'individu à ceux de la famille et de la société en général.

Dans de telles conditions les institutions deviennent pratiquement inutiles. La seule institution propre aux sociétés tribales est le Conseil des anciens ; son rôle est d'interpréter la tradition tribale et d'assurer qu'elle soit observée et transmise aussi intacte que possible aux générations futures. Les qualités louées par les auteurs classiques étaient identiques à celles exaltées dans les sociétés tribales.

Ennius attribuait dans ses Annales la grandeur de Rome à trois causes : la faveur divine, qui présida à la destinée de la ville depuis sa création, la fermeté et la discipline des citoyens romains, enfin leurs qualités morales. Et il s'exprimait ainsi dans sa fameuse citation :

« Moribus antiquis res stat romana virisque »

ou

« L'Empire romain repose fermement sur des coutumes anciennes et des héros » [5]

Fait significatif, il ne fait pas mention de l'Etat romain en tant que tel. Il avait sans doute compris que les structures politiques sont de peu d'importance comparées à l'esprit qui les anime.

Dans les premiers temps, les plébéiens ne participèrent pas au gouvernement car ils n'appartenaient pas aux tribus d'origine et n'étaient pas davantage organisés en curies, gens ou familles. Par conséquent, ils ne pouvaient pratiquer la religion de l'Etat romain fondée d'une part sur le culte des dieux de la famille, les dieux lares et les pénates, dont le pater familias faisait office de grand prêtre, et d'autre part sur le culte des dieux de la curie, de la tribu et de la cité elle-même dont le grand pontife, le Pontifex Maximus, était à l'origine le roi en personne.

La caractéristique essentielle de ces cultes était leur nature sociale. Sans eux, la cohésion et la stabilité de la société romaine n'auraient pas été envisageables. Les Romains n'avaient pas de terme précis pour définir la religion. Religio signifiait simplement « affaires d'Etat ». La raison en est simple : personne n'avait besoin d'une définition précise, pas plus que n'en ont besoin les membres d'une tribu africaine. Les croyances et les rituels que nous considérons comme les bases religieuses de toute société sont indissociables de sa culture, règlent le comportement des citoyens et rendent ainsi le gouvernement viable.

Comme Fustel de Coulange le fait remarquer,

« Cet Etat et sa religion étaient si parfaitement imbriquées qu'il est impossible d'imaginer qu'un conflit s'élève entre elles, ou même de les distinguer l'un de l'autre. » [6]

A Rome, comme dans beaucoup de sociétés tribales, le territoire de la cité était étroitement associé à la religion. Il était considéré comme une terre sacrée, le territoire où étaient enterrés les ancêtres. Pour ces mêmes raisons, la société elle-même était sacrée, la religion romaine consistant à vénérer à tous les niveaux de l'organisation sociale des divinités créées pour refléter ses structures essentielles.

Les plébéiens furent à l'origine exclus de toute participation active aux affaires publiques. Comme ils ne trouvaient pas leur place dans le corps religieux, ils ne trouvèrent pas dans le corps politique, puisque les deux allaient de pair.

L'histoire de leur départ massif de Rome et de leur exil volontaire dans les montagnes sacrées est bien connue. Ils partirent en disant,

« Comme les patriciens voulent posséder la Cité pour eux seuls, laissons les posséder à leur loisir. Pour nous, la Rome n'est rien. Nous avons ni foyer, ni sacrifices, ni terre de nos ancêtres. Nous quittons qu'une cité étrangère. Auncun lien réligieux nous attache à cet endroit. Tous terres sont les mêmes pour nous. » [7].

Cet exil fut cependant de courte durée car cette population sans structure était incapable de fonder une ville digne de ce nom. Ils retournèrent donc à Rome et, après de longues luttes, finirent par s'intégrer comme citoyens de la République.

En conséquence, le caractère tribal de la société romaine se perdit. Une nouvelle élite se forma peu à peu : la classe sénatoriale, composée de patriciens et de plébéiens. Son pouvoir n'était pas tant basé sur un statut héréditaire que sur la richesse. Un tel changement allait sérieusement saper les fondements de la stabilité sociale. Les liens établis en fonction d'un contrat prenaient le pas sur ceux qui l'étaient en fonction d'un statut.

Malgré tout, cette nouvelle société était encore passablement stable. Elle aurait pu subsister encore très longtemps si Rome n'avait pas pratiqué une politique expansionniste et voulut s'offrir un empire. Les changements qui se produisirent dans tous les aspects de la vie sociale eurent des conséquences graves et profondes. Ils provoquèrent à la longue le déclin et la chute de Rome [8].

Les influences étrangères

Les influences étrangères furent sans aucun doute la cause première des changements qui ébranlèrent la société romaine. La trame culturelle qui assure la cohésion d'une société traditionnelle et la gestion de ses rapports avec son environnement, résiste très rarement aux assauts de fortes influences étrangères. Les tribus africaines ont vu leur équilibre rompu par l'invasion des puissances coloniales. De son côté, le Vietnam a subi un terrible abâtardissement culturel du fait de la présence d'un demi-million de soldats américains riches et corrompus par la société de consommation.

A Rome, les étrangers ce furent d'abord les Grecs. Après la conquète de la Grèce par Sylla, la société romaine fut très marquée par la culture grecque. La littérature, la littérature, les manières, le mode vestimentaire grecs faisaient fureur. Cet engouement s'étendit peu à peu de l'élégant cercle d'Emilius Paulus au peuple. Ces influences n'étaient malheureusement pas celles de la cité (ville-Etat) de l'époque de Périclès, mais celle d'une Grèce déjà dégénérée, depuis longtemps soumise à la direction autocratique macédonienne, et qui avait déjà oublié ses traditions anciennes et son esprit d'autogouvernement.

Les mises en garde de Caton l'Ancien furent vaines. L'influence grecque se révéla très délétère comme le fut, plusieurs siècles plus tard, celle de la Rome décadente sur les tribus germaniques. (Ce n'est certes pas par hasard si des tribus comme celles des Suèves, des Vandales et des Ostrogoths, qui ont joué un rôle important dans l'histoire de Rome, ont disparu sans laisser de traces, alors que leurs cousins demeurés plus barbares, les Angles, les Saxons, les Jutes, les Helvètes et les Francs, qui réussirent à rester en-dehors de l'orbite romaine, ont donné naissance aux nations modernes de l'Europe occidentale.)

Pour les Romains cependant, l'influence des provinces orientales fut plus destructrice que celle de la Grèce. Dans l'Antiquité, la Syrie, la Palestine, la Perse et la Méopotamie avaient été des sociétés traditionnelles stables. Elles furent absorbées par les empires de Babylone, d'Assyrie et de la Perse des Achéménides et de leurs succésseurs, qui fondèrent de grandes cités sans structures telles que Ninive, Babylone et Persépolis. Le prolétariat démoralisé de ces mégalopoles ressemblait fort à celui des agglomérations de notre société industrielle.

Rome fut gravement atteinte : la vogue des religions orientales s'étendit à travers tout l'Empire. Le philosophe Thémistius, sous le règne de Valens, au IVe siècle, rédigea un essai sur « l'importance et la confusion des différentes visions religieuses païennes » [9]. Selon lui, il existait au moins 300 sectes. « Plus une divinité est adorée et respectée en ses modes diverses, moins on la connaît », écrivait-il. Le christianisme fut l'une de ces importations. Si cette religion n'avait pas été adoptée par l'Empire, une autre semblable l'aurait été à sa place, peut-être le culte de Mithra, comme l'estimait Ernest Renan [10].

Ces cultes se répandirent avec facilité dans la population romaine parce que le terreau était fertile : ils permettaient de combler certains manques psychologiques. De même, les sectes qui gagnent du terrain parmi les jeunes d'aujourd'hui - beaucoup d'entre elles d'origine orientale, là encore - tendent à remplacer progressivement la culture industrielle discréditée.

Les dieux romains

L'organisation des dieux romains était à l'image de la société romaine admirablement structurée des premiers temps. Les cultes orientaux qui remplacèrent la religion traditionnelle apparaissaient très différents. Ils étaient majoritairement monothéistes. On peut affirmer à bon droit que le monothéisme est le symbole d'une société désintégrée. Dans une société tribale, le dieu suprême ne joue qu'un rôle accessoire. On voit en lui un créateur, un modeleur, trop loin des affaires humaines pour se soucier du sort de la tribu et a fortiori de celui de l'individu.

La protection de la société est donc assurée par les dieux de la famille, du clan et de la tribu - les anciens, qui, au jour de leur mort, ne disparaissent pas dans un paradis inaccessible, mais sont promus au contraire à une fonction plus haute. Une tribu est formée des vivants, des morts et de ceux qui sont à naître. De là provient sa continuité et sa grande stabilité. Très différent de divinités à l'image des hommes et aimant les plaisirs, comme Jupiter, le dieu unique des cultes orientaux était un autocrate sévère, parfait reflet du gouvernement autocratique des société sans structures où ces cultes avaient pris naissance.

Le fait que ce dieu eut une femme et un enfant était également une grande innovation, leur fonction étant de satisfaire des besoins psychologiques auparavant remplis par les dieux de la famille. Le dieu mâle étant trop rigide pour assumer cette fonction, il fallait une figure plus indulgente, celle de la mère [12]. Le panthéon de l'Egypte ancienne subit des changements similaires quand la société égyptienne se délita à l'époque ptolémaïque. Avec le triomphe du christianisme, des statues d'Isis tenant Horus enfant dans ses bras furent souvent prises pour celles de la Vierge Marie et de l'enfant Jésus et installées dans des églises chrétiennes.

Ces cultes se caractérisent par leur caractère éminemment asocial. Les devoirs envers la société furent remplacés par des devoirs envers Dieu, le bonheur dans l'autre monde, substitué au bonheur dans celui-ci. Selon l'historien Lecky,

« La première idée évoqée à un ancien Romain par la phrase "un très bon homme" aurait été d'un grand patriote bien distingué. L'intérêt et la passion qu'il manifestait pour la cause nationale étaient à la mesure de son élévation morale. Le christianisme canalisa ailleurs cet enthousiasme moral et, à la suite, les vertus civiques déclinèrent nécessairement. » [13]

Certains Romains réussirent à combiner leurs devoirs religieux à un comportement social aberrant. Lecky écrit à ce propos :

« L'extinction de l'esprit public, la vile trahison et la corruption qui pervertit tous les secteurs du gouvernement, la lâcheté de l'armée, la méprisable frivolité des gens de Trèves qui, après avoir brélé leur cité, réclamaient des théâtres et des cirques, et celle de la population de la Carthage romaine qui s'abandonna avec frénésie au spectacle des courses de chars le jour même où sa ville fut assaillie par les Vandales, tout cela coexistait avec un extraordinaire étalage d'ascétisme et de dévotion missionnaire. »

Comme nous, les habitants de la Rome impériale souffraient d'un dédoublement de personnalité culturelle. Ils vivaient en étrangers dans deux mondes contradictoires. Leur existence spirituelle ne coïncidait plus avec leur existence physique.

Le système impérial

On ignore généralement que l'autocratie est inconnue dans les sociétés traditionnelles stables. Seul un système autorégulé leur procure la stabilité qu'elles connaissent [14]. Lorsque les sociétés stables étaient gouvernées par des rois, ce n'étaient pas des autocrates. Du temps d'Homère comme aux débuts de Rome, le roi pouvait être détrôné par la volonté du peuple, comme le sont leurs homologues d'Afrique de l'Ouest.

Dans la cité grecque homérique, le pouvoir souverain résidait non dans la personne du roi mais dans l'opinion publique, le demouphemos. Ce pouvoir était institutionnalisé en demoukratos, ce dernier n'étant qu'une coquille vide sans le premier. Le rôle de l'opinion publique consistait à assurer le maintien de la loi traditionnelle [15]. Ce maintien était également garanti par le prestige du conseil des anciens et aussi par la crainte d'encourir la colère des esprits ancestraux, gardiens ultimes de la tradition, donc de la continuité et de la stabilité de la société.

Il importe de comprendre que les rois de Rome n'ont pas été détrônés parce qu'ils étaient réactionnaires, opposés au progrès social, raison évoquée de nos jours pour déposer les monarques, mais pour la raison opposée. Ils étaient coupables de s'écarter de la loi traditionnelle en tentant d'intégrer les plébéiens au corps politique, ce qui eét radicalement modifié son caractère tribal.

Malgré les efforts d'Auguste pour instaurer un mode de gouvernement plus 'souple' sous son principat tout en conservant autant que possible les aspects de la République, le système impérial s'éloigna de plus en plus de cette dernière, jusqu'à devenir son contraire [16]. Les Césars, tels que les décrit Suétone dans les Vies des douze Césars, étaient dignes de tyrans orientaux et ne se souciaient guère que de satisfaire leurs caprices personnels les plus extravagants [17]. Peut-être Suétone était-il de parti-pris, mais il n'y a pas de fumée sans feu. Les Antonins marquèrent indubitablement un progrès, mais après eux la qualité des empereurs ne fit qu'empirer.

En même temps, l'influence du Sénat, qui subissait lui aussi d'importants changements, diminua de plus en plus. La souveraineté finit par résider dans l'armée et les masses urbaines. Au IVe siècle, celles-ci désignaient à tour de rôle les empereurs, dont le régne moyen ne dépassait pas deux ans et s'achevait généralement dans la violence. Pendant cette période, le Sénat ne parvint à nommer que deux empereurs, qui ne restèrent au pouvoir que très peu de temps. Au Ve siècle et ensuite - en tout cas après le règne de Théodose -, les empereurs ne furent plus, nous l'avons vu, que des marionnettes aux mains d'un général barbare ou d'une puissance étrangère.

L'évolution de l'armée

L'expansion de Rome entraîna aussi des changements radicaux dans le caractère de l'armée. Au début de la République, c'était une armée de citoyens. Les soldats faisaient parti du corps politique et devaient allégeance au Sénat comme tous les autres citoyens romains.

Après les guerres puniques, Rome acquit un empire qui s'étendit jusqu'à l'Espagne et à l'Afrique du Nord. Les soldats en garnison dans ces pays lointains devaient rester loin de chez eux pendant de longues périodes et il devint nécessaire de créer une armée professionnelle. Les soldats furent donc isolés du reste du corps politique et leur fidélité à leur commandant local prit le pas sur leur fidélité au Sénat. Sans cela, les guerres civiles n'auraient pas eu lieu et le système impérial n'aurait pas pris la forme qu'on lui connaît dans les dernières phases, quand les légions faisaient et défaisaient les empereurs à loisir.

Sur le tard, les commandants militaires étaient de plus en plus souvent des étrangers, ainsi que les soldats eux-mêmes. Cela contribua encore à réduire l'efficacité et le loyalisme de l'armée romaine.

Les jeux publics

L'institution des jeux publics eut également une influence délétère, écrit Lecky à ce propos.

Une des premières conséquences de ce goût était de rendir le peuple totalement incapable d'apprécier les plaisirs tranquilles et raffinés qui caractérisent d'ordinaire la civilisation. Pour ces gens habitués à assister à des combats mortels, tout spectacle qui ne soulevait pas chez eux une forte excitation était insipide. [18]

Là encore le parallèle avec la désintégration de notre propre société est frappant. Pour satisfaire les masses de plus en plus barbares de la société industrielle du XXe siècle, les producteurs de cinéma et de télévision rivalisent pour leurs offrir des spectacles exploitant les thèmes du sexe et de la violence. A notre époque, ne pas céder à cette tendance serait courir inévitablement à la faillite.

De telles productions ne sont tolérées que dans des sociétés dégénérées. Dans les sociétés tribales, les divertissements étaient fort différents. Ils se présentaient sous forme de fêtes où l'on chantait, dansait, mangeait et buvait, auxquelles tout le monde participait. Ce n'était pas des distractions frivoles, elles jouaient un rôle essentiel dans la préservation des structures sociales de la société et de ses relations stables avec l'environnement19. C'était une sorte de rituel. Au fur et à mesure que la société se désagrège, les activités sociales se déritualisent. Elles perdent leur raison d'être. Elles deviennent au mieux des défoulements.

L'esclavage

Le développement de l'esclavage fut sans doute une des raisons majeures de la chute de Rome. Il permit la création de grands domaines et de grosses entreprises, que les petits paysans - connus pour former la base de la République romaine - et les artisans ne pouvaient concurrencer. Au fur et à mesure que les esclaves étaient affranchis, ils se précipitaient vers la capitale pour profiter des jeux et des distributions gratuites de blé. Ils constituèrent ainsi la majorité de la population urbaine.

Rome eut de plus en plus de mal à héberger cette foule, qui vivait dans des conditions insalubres. Lui procurer le minimum vital devint une des préoccupations majeures de l'Etat. A cette fin, il lui fallut entreprendre des campagnes militaires de plus en plus lointaines, prélever de lourds tributs et aussi adopter des méthodes agricoles toujours plus destructrices.

Autre conséquence de l'esclavage : la grande richesse qu'il engendra pour certains modifia, peut-être plus que toute autre chose, la nature de la société romaine. Elle créa une rupture avec l'austérité qui avait été la marque de la société romaine des premiers temps et peut-être la condition préalable à la préservation des autres vertus qui caractérisaient les Romains au cours de cette période.

La description que fait Lecky de la situation créée dans la capitale par ces tendances désastreuses mérite d'être citée.

Le citoyen pauvre constatait que presque tous les secteurs dans lesquels il pouvait gagner sa vie honorablement employaient une majorité d'esclaves. En même temps, le travail lui répugnait de plus en plus. Il s'ensuivit un extraordinaire accroissement de la corruption et de professions corruptrices : acteurs, mimes, gladiateurs à gage, espions politiques, hétaïres, astrologues, charlatans de la religion, pseudo-philosophes, qui procuraient aux citoyens libres des revenus occasionnels et précaires et contribuaient à entretenir un gigantesque système de clientèle.

Chaque homme riche était entouré par un train de courtisans qui vivaient en grande mesure à ses dépens et passaient donc leur temps à satisfaire ses passions et à flatter sa vanité. Surtout, les distributions publiques de blé et parfois d'argent avaient pris une telle ampleur que l'ensemble de la population pauvre et libre de Rome était entretenue gratuitement par le gouvernement, du moins en ce qui concerne les premières nécessités de l'existence [20].

Le processus de prolétarisation était enclenché. Les mêmes phénomènes sont apparus dans notre société au cours de la révolution industrielle. Il se manifeste encore aujourd'hui dans le tiers monde avec l'instauration de la révolution verte : les petits exploitants en sont réduits à migrer vers les villes, où ils vont grossir les rangs du prolétariat urbain. Ce processus intervient inéluctablement à mesure que les machines remplacent l'homme, car seuls les riches peuvent s'offrir des machines. Les autres sont exclus des affaires et les entreprises s'agrandissent pour profiter des économies d'échelle. A Rome, les mêmes résultats étaient obtenus grâce aux esclaves.

Les distributions gratuites de blé

Les distributions gratuites de blé jouèrent un rôle comparable à celui de l'aide sociale dans les grandes agglomérations urbaines en décomposition du monde industrialisé. A New York, par exemple, plus d'un million de personnes subsistent uniquement grâce à l'aide de l'Etat. Dans l'ensemble des Etats-Unis, on compte une quinzaine de millions d'assistés. A Rome, l'importance des distributions gratuites de blé devint tel que, Selon Lecky,

« effectuer ces distributions rapidement et généreusement était le principal objectif de la politique impériale, et les conséquences étaient pire que pourraient résulter des provisions pour les pauvres les plus extravagants, ou la bienfaisance la plus excessive. La masse de la population fut donc entretenue en indolence totale, le blé étant reçu non comme une faveur mais comme un dé, tandis que les divertissements publics achevaient de la détourner encore plus du travail. »

La désintégration de la cellule familiale est la conséquence la plus désastreuse de cette aide de l'Etat. Le cadre de base du comportement humain, sans lequel il ne peut y avoir de société stable, disparaître si les fonctions qu'elle devrait normalement remplir sont usurpées par l'Etat. Dans les sociétés traditionnelles, la famille est une cellule économique, biologique et sociale. Si le père et la mère n'ont plus à fournir le moindre effort pour nourrir leurs enfants, s'ils n'ont plus à assurer leur éducation, alors la famille se désintègre à coup sér ainsi que la société qui l'abrite.

Ce phénomène est déjà perceptible dans les ghettos des grandes agglomérations américaines, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi au Mexique, au Venezuela et ailleurs. Toutes sortes d'aberrations sociales sugissent alors : crime, délinquance, vandalisme et toutes les formes d'échappatoires, drogue, alcool, etc. Ces aberrations permettent de prendre ses distances avec un milieu social de plus en plus intolérable. Elles ont été nombreuses dans la Rome urbaine de la fin de l'Empire.

Le découragement du peuple romain

Tous ces changements provoquèrent la démoralisation complète du peuple romain et l'élimination des qualités humaines auxquelles on peut attribuer le succès de l'Etat romain à ses débuts. Voilà ce que dit Lecky à ce propos :

« Tous les vertus romaines furent érodées ou perverties par le progrès de la civilisation. La religion domestique et locale perdit son ascendant au milieu de la montée du scepticisme et de l'invasion d'une foule de superstitions étrangères. La simplicité de manières, longtemps préservée par les lois somptuaires et l'institution de la censure, fit place aux extravagances d'un luxe digne de Babylone. La dignité aristocratique succomba avec les privilèges sur lesquels elle reposait. L'énergie et l'enthousiasme patriotique s'évanouirent dans l'empire universel qui englobait toutes sortes de langues, de coutumes et de nationalités. » [20]

Lecky ne pouvait être plus éloquent dans sa description de la dégénérescence des mœurs romaines, en particulier quand il les compare aux qualités morales des Romains des premiers temps de la République :

« Sous la République, quand Marius donna l'ordre d'enfoncer les portes des maisons qu'il avait décidé de mettre à sac, le peuple condamna cette action car aucun citoyen romain ne s'octroyait le droit d'agir ainsi. Par contre, sous l'Empire, lorsque les armées de Vitellius et de Vespasien se disputaient la possession de la ville, les Romains décadents se réjouirent en assistant à ce spectacle comme à un combat de gladiateurs, ils pillèrent les maisons abandonnées, applaudirent les deux armées, massacrèrent les fugitifs et transformèrent en fête le drame de leur pays. La décadence du caractère national était définitive. Ni l'enseignement des Stoïciens, ni le gouvernement des Antonins, ni le triomphe du christianisme ne purent le restaurer. »

La détérioration de la terre

Le déclin de la production agricole fut à la fois la cause et l'effet de l'effondrement social. A l'instar de tous les gouvernements dont la survie dépend du soutien d'une population urbaine croissante, Rome adopta une politique de produits alimentaires au rabais. Comme c'est le cas actuellement dans les pays occidentaux, le déclin de l'agriculture est en partie dé à l'importation d'aliments à bon marché de l'étranger. L'imposition excessive à la laquelle étaient soumis les paysans et la concurrence des grands domaines à laquelle ils ne pouvaient faire face accélérèrent ce déclin.

La Rome antique comme les gouvernements actuels adoptèrent des politiques à court terme. Les conséquences à long terme inévitables des pratiques agricoles perverses se manifestèrent par une détérioration totale des sols. Jusqu'à aujourd'hui, l'Italie du Sud est restée à moitié dénudée et le gouvernement italien, au lieu de tenter de restituer aux sols leur fertilité perdue, commet l'erreur d'essayer de pallier la pauvreté qui en résulte par une industrialisation à grande échelle.

Les déserts de l'Afrique du Nord, autrefois greniers à céréales de Rome, portent témoignage des pratiques agricoles destructrices de l'époque romaine. La région est maintenant parsemées des vestiges de villes jadis magnifiques. Là où se trouve maintenant le village misérable d'El Djem se dressait autrefois la cité romaine de Thysdrus dont il ne reste que les superbes ruines du colisée, qui accueillait soixante-cinq mille spectateurs.

Sur l'emplacement de l'actuel village de Timgad, tout aussi déshérité, s'élevait Thamugadi, la puissante citadelle construite par Trajan en l'an 100 ap. J-C. Cette ville vivait de champs de céréales et de oliveraies dont il ne subsiste aucune trace. Selon Carter et Dale, auteurs d'un livre sur l'histoire des sols,

« l'érosion de l'eau tout comme l'érosion éolienne ont modelé le paysage. Des ravins sont coupées à travers des portions de la cité, exposant l'aqueducte qui fournissait de l'eau originant dans une grande source à environ cinq kilometres. Les ravages subis par la terre sont tout aussi impressionnants que les ruines de la ville. Les collines ont été entièrement dénudées de sol, une histoire répétée dans la région entière. » [21]

Ceux qui se refusent à reconnaître le terrible pouvoir destructeur de l'agriculture à grande échelle ont souvent prétendu que tout cela résultait de variations climatiques. Les recherches de Gsell, Gautier et Leschi prouvent le contraire. Le climat n'a pas changé depuis deux mille ans : on a réussi à faire pousser des champs d'oliviers sur les lieux mêmes des ruines des anciens pressoirs à olives romains. Les méthodes agricoles romaines se sont révélées désastreuses.

Pourtant les Etrusques, dont l'influence s'étendait à travers toute l'Italie avant d'être jugulée par la puissance romaine, étaient de remarquables agriculteurs. Leurs systèmes de drainage souterrain étaient des chefs-d'œuvres techniques que personne aujourd'hui ne pourrait se payer le luxe d'aménager. Les Romains héritèrent donc d'une terre relativement fertile. Au début, la République n'occupait qu'une toute petite portion du Latium, guère plus d'un millier d'hectares. Mais la population était très dense : plus de 500 habitants à l'hectare.

D'après Carter et Dale, il se pourrait que les Romains aient été essentiellement végétariens par obligation, car une superficie de terre aurait bien plus importante pour alimenter une population à régime carné. En moyenne, les fermes étaient très modestes : entre un et deux hectares de terre arable. Les paysans produisaient surtout pour leurs propres besoins et un petit excédent était envoyé à Rome pour nourrir une population urbaine relativement restreinte.

Il est fort possible que cette limitation ait été l'une des raisons principales de la politique expansionniste initiale de Rome. Quoi qu'il en soit, cette politique semble avoir entraîné la première grande dégradation écologique. Les Appenins et les collines environnantes furent en effet déboisées pour obtenir le bois nécessaire à la construction de la flotte romaine lors de la première guerre punique. En même temps, beaucoup de terres furent abandonnées parce que les paysans servaient dans l'armée. D'autres dévastations furent provoquées par le passage d'Hannibal et de ses troupes à travers l'Italie.

Fait significatif, c'est autour de 200 av. J-C que la malaria paraît s'être propagée en Italie. Les marais d'où provenaient les moustiques anophèles résultaient de l'action humaine, de l'érosion du sol due à la mise en culture mal conçue des terres en pente, qui, du même coup, devenaient improductives. Au VIIe siècle av. J-C., les marais pontins permettaient à seize villes volsques de subsister. Cinq siècles plus tard, elles ne nourrissaient plus que des moustiques.

Autre fait significatif, c'est après la deuxième guerre punique que Rome devint importatrice de céréales ou, pour être plus précis, que Rome obligea la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne et, plus tard, l'Afrique du Nord, à lui payer tribut sous forme de céréales.

C'est aussi au cours du Ier et du IIe siècles avant J-C que les latifundia (grands domaines) commencèrent à remplacer les petites exploitations ; simultanément la terre arable fut convertie massivement en pâturages ou purement et simplement abandonnée parce qu'épuisée. Lucrèce pensait alors que la terre était en train de mourir [22].

Tite-Live se demandait comment les grandes armées des Volsques, des Eques et des Herniques, que les Romains avaient combattues quatre siècles plus tôt, avaient pu se nourrir sur des terres devenues si pauvres de son temps qu'elles pouvaient tout juste subvenir aux besoins d'une petite population d'esclaves [23]. Vers l'an 250 ap. J-C, Saint Cyprien se plaignait que le monde se mourait, que les sources s'asséchaient et que les famines s'étendaient dans tout le bassin méditerranéen. [24]

Le plus éloquent fut peut-être Columelle. Il refusa d'admettre que la détérioration de la terre était un processus naturel :

« C'est un péché de supposer que la nature, dotée d'une fertilité naturelle par le créateur de l'univers, soit déclarée stérile comme si elle avait atteinte d'une maladie quelconque. Il n'est pas digne d'un homme qui a du jugement de croire et de dire que la terre - qui était destinée à rester éternellement divine et jeune, qui est la mère de toute chose, qui a toujours tout prodigué et continuera de tout prodiguer - il n'est pas digne de cet homme d'affirmer qu'elle est devenue vieille comme le font les mortels. Je ne crois pas que de telles infortunes nous échoient de par la furie des éléments, mais bien plutôt par notre propre faute. » [25]

Il attribuait cet état de choses à la disparition du petit propriétaire terrien et à son remplacement par le travail des esclaves. Car les esclaves n'accordaient pas à la terre les soins qu'elle nécessitait, et les propriétaires des grands domaines, dans leur hâte d'obtenir un rendement plus rapide, ne prenaient pas le temps non plus d'amender le sol.

Pour les terres épuisées par l'excès de récoltes, continue Columelle,

« il n'existe qu'un seul remède, les nourrir d'engrais. »

Il décrit les différents types de fumier - provenant du bétail, des oiseaux, des humains, solides ou liquides - utilisés par les paysans. L'emploi élaboré qu'ils en faisaient était le résultat de plusieurs générations d'expériences à petite échelle, visant aussi bien à produire une nourriture de première qualité qu'à préserver la capacité productive du sol. Pour Columelle, un paysan qui ne peut obtenir au moins vingt boisseaux de fumier par mois de ses animaux est un paresseux.

Il s'étend aussi sur la pratique du déplacement des sols, appelée congestica par les Romains et appliquée également dans l'agriculture chinoise traditionnelle. Elle exigeait de déplacer la terre avec des paniers selon les besoins des cultures, ce qui nécessitait un énorme travail., poursuit Columelle [25].

« L'appauvrisement de la terre n'est dé ni à la fatigue ni à la vieillesse des sols, mais évidemment à notre manque d'énergie. » [25]

A ce propos, toute une pléiade d'agronomes, tels que René Dumont, Sir Albert Howard, Lord Lymington, Sir George Stapleton, and Robert WaIler ne cessent de mettre en garde nos gouvernements contre le caractère aberrant de nos méthodes agricoles à courte vue ; ils démontrent qu'aucune agriculture durable n'est envisageable sans une restitution systématique de matière organique à la terre.

Les paysans traditionnels rendent à la terre tout ce qu'ils lui ont pris. Ils n'attendent pas de résultats rapides, au contraire ; ils ont souvent hérité leur patrimoine et entendent le laisser à leurs enfants dans le même état qu'ils l'ont reçu. Dans ce but, le sol est fertilisé avec les excréments du bétail. Celui-ci est souvent abattu et consommé sur place, la carcasse enfouie dans la terre.

Mais tout cela change radicalement quand l'agriculture à grande échelle remplace l'agriculture traditionnelle de subsistance et que les produits de la terre sont expédiés sur des marchés éloignés pour être consommés principalement par les populations urbaines. Cela change également lorsque, au lieu d'être recueillis quotidiennement pour fumer les champs alentour, les excréments humains sont évacués au moyen de systèmes d'égoéts complexes pour finir dans les rivières et dans la mer qu'ils empoisonnent. Il est proverbial que la fertilité et la richesse de l'Afrique du Nord passèrent dans les égoéts de Rome.

Nous n'avons malheureusement pas retenu grand-chose de cette triste expérience et nous répétons aujoud'hui cette erreur impardonnable sur une échelle plus grande encore.

L'instabilité urbaine

Plus l'Empire romain s'étendait et plus Rome dépendait de lui pour sa subsistance, plus la vie dans la cité devenait précaire. Un système qui se développe de façon anarchique au-delà de sa taille optimale se caractérise nécessairement par son instabilité. Sous le règne de Claude, Tacite faisait observer que l'Italie, qui avait à une époque approvisionné en blé des provinces éloignées, était devenue dépendante du vent et des vagues pour ses besoins les plus élémentaires [26].

Comme le fait remarquer Lecky, cette situation était sans espoir :

Des vents contraires ou tout arrêt accidentel des convois de blé plongaient la capitale dans la détresse, mais la perspective des calamités engendrées si quelque malheur detachera les grands pays producteurs de blé de l'Empire aurait bien terrifié les politiciens. »

Cette perte faillit se produire lors de la révolte de Gildo, en Afrique, en 397-398 ap. J-C, et se produisit finalement au Ve siècle quand le royaume des Vandales s'empara de Carthage et devint une grande puissance navale, sa flotte acquérant même la maîtrise de la Méditerranée. Il avait ainsi le pouvoir de couper Rome de ses sources d'approvisionnement en Afrique du Nord. C'est ce qui se passe actuellement avec les émirats arabes, qui peuvent à tout moment couper le monde industrialisé de la principale source d'énergie sur laquelle repose non seulement son économie, mais sa survie.

Entre-temps, les Romains étaient devenus trop faibles et trop démoralisés pour s'opposer aux Vandales par les armes. Quand le roi vandale Genséric s'avança sur Rome avec son armée en 455, il ne se heurta à aucune résistance. Les Romains décadents ne purent envoyer contre lui qu'une procession conduite par des prêtres, pour le supplier d'épargner la cité des flammes. Rome ne se remit jamais de cette défaite, même après que Justinien eut anéanti le royaume vandale. Son destin était scellé.

Problèmes financiers

Le coét des distributions de blé et des jeux du cirque pour les multitudes urbaines posait un autre problème. A celui-ci s'ajoutait le paiement de l'armée, qui réclamait sans cesse de l'argent et dont le pouvoir augmentait à proportion de l'impuissance du peuple, avec pour résultat l'effondrement de ses structures sociales. L'incapacité à satisfaire les exigences de l'armée aboutissait généralement au renversement de l'empereur et à son remplacement par un autre plus attentif aux intérêts des militaires.

Plus les perturbations sociales et écologiques s'intensifiaient, plus la tentative du gouvernement de masquer les symptômes d'un mal qu'il ne pouvait guérir lui coétait cher. Il devenait de plus en plus difficile de prélever un tribut sur les territoires conquis. Les populations installées autour de la Méditerranée avaient déjà été soumises et il fallait entreprendre des expéditions dans des régions toujours plus lointaines. Vint le moment où il ne restait plus de peuples valant la peine d'être inféodés. Seuls les Perses faisaient peut-être exception, mais les Romains ne parvinrent jamais à soumettre ce peuple indomptable.

( En 53 av. J-C, l'armée commandée par le consul Crassus fut anéantie par les Parthes. En 260 ap. J-C, l'empereur Valérien fut capturé avec son armée. A peine plus d'un siècle plus tard, l'empereur Julien fut tué alors qu'il dirigeait une expédition contre les Sassanides, qui vainquirent aussi son successeur, l'empereur Jovien. )

Pour se procurer de l'argent, l'Etat romain recourut évidemment à l'augmentation des impôts, qui devinrent excessivement lourds. Si les populations rurales commencèrent à se grouper autour de chefs locaux, donnant ainsi naissance au système féodal, ce ne fut pas en fait pour obtenir leur protection contre des bandes en maraude, mais contre les curiales (percepteurs du gouvernement) [27].

Dans de telles conditions, la situation financière de l'Etat ne fit qu'empirer et, comme on pouvait s'y attendre, il recourut aux mêmes expédients utilisés aujourd'hui par les gouvernements pour endiguer leurs problèmes financiers immédiats, sans égard pour leurs coéts sociaux et écologiques. On mit donc en circulation des monnaies dépréciées, des pièces d'argent et d'or ne contenant ni l'un ni l'autre. L'inflation ne tarda évidemment pas à échapper à tout contrôle.

L'impuissance des chefs

Comme nos politiciens actuels, ceux des Romains ne comprirent jamais vraiment les problèmes du temps et se préoccupèrent davantage des symptômes que du mal lui-même. Les Gracques crurent les résoudre en légiférant. La distribution des terres qu'ils entreprirent fut un échec. Il ne sert à rien de donner aux gens quelques arpents de terre épuisée si les conditions économiques et sociales ne favorisent pas la survie des petites exploitations. Ce sont ces mêmes conditions qu'il convient de modifier.

Lorsque la fertilité se trouva si réduite que la terre des grands domaines ne produisait même plus le grain nécessaire pour nourrir les esclaves qui la cultivaient, l'empereur Domitien publia un édit interdisant la plantation de la vigne en Italie. Il donna même l'ordre aux propriétaires terriens des provinces voisines d'arracher la moitié de leurs plants de vigne et de semer du blé. Cette mesure ne fut jamais appliquée et il fallut la révoquer. Si l'on ne cultivait pas de blé, c'est que les conditions socio-économiques ne le permettaient pas. C'était ces conditions qu'il fallait changer et, cela, Domitien n'en avait pas le pouvoir, de même que nos politiciens sont impuissants à modifier celles dans lesquelles nous vivons et qui rendent irréalisables les pratiques agricoles traditionnelles.

En 193 ap. J-C, Pertinax offrit de donner des terres à qui quiconque les cultiveraient, mais il y eut peu de preneurs [28]. Finalement, de 284 à 305, Dioclétien adopta des mesures drastiques et publia à son tour un édit liant tous les fermiers libres et les esclaves à la terre qu'ils occupaient. Ce fut le début du système des colons, qui aboutit au servage médiéval.

Il est intéressant de noter qu'en Chine et en U.R.S.S., l'intolérable tendance à l'urbanisation a été enrayée par la législation. Les paysans se sont vus interdire de quitter leur village et ont été de fait attachés à la terre. Ces soi-disant pays progressistes ont tout simplement adopté une des caractéristiques principales du féodalisme médiéval qu'ils ont tant critiqué.

Dans le chaos de la désintégration de l'Empire romain, une telle législation fut très difficile à appliquer et aucun gouvernement ne se montra capable de stopper ce processus irréversible. Le sage empereur Marc-Aurèle professa une attitude stoïque devant une situation incontrôlable. Comme Lecky le fait remarquer, aucun empereur n'aurait pu survivre s'il avait tenter d'éliminer les causes les plus fondamentales de la dégénérescence sociale et écologique. La population de Rome dépendait ainsi des distributions gratuites de blé, tout comme celles de nos grandes agglomérations commencent à ne plus pouvoir se passer de l'aide sociale.

Le gouvernement était également impuissant devant l'esclavage. Tenter de le limiter aurait eu pour effet de briser l'économie du pays, qui dépendait autant de l'esclavage que la nôtre de la machine. Sans les esclaves, le système agricole, déjà précaire, de Rome se serait effondré comme le ferait le nôtre si on le privait de ses tracteurs et de ses engrais chimiques.

Rétablir une religion à caractère social dans une société qui avait été privée de ses structures sociales fondamentales et avait presque complètement oublié ses traditions anciennes, était une tâche sans espoir. L'empereur Julien s'y essaya. En remerciement de ses efforts, l'Histoire l'a surnommé l'Apostat. De plus, il échoua lamentablement.

Réformer les institutions politiques s'avéra tout aussi impossible. Après les guerres civiles, Auguste tenta de le faire ou du moins de les concilier avec son principat. La manière fut assez ingénieuse, malheureusement les structures qu'il établit étaient bâtardes. Les institutions de la République romaine convenaient parfaitement à une cité, non à un empire. En devenant un empire, Rome fut obligée de rompre avec le passé. Une nation ne peut connaître de plus grande tragédie, dit Burke.

Les efforts de réforme de Dioclétien furent encore moins heureux. En l'absence d'une véritable société dont la cohésion est assurée par l'opinion publique reflétant ses schémas culturels traditionnels, le pouvoir ne pouvait reposer que sur l'armée et les masses urbaines, soucieuses uniquement d'obtenir des avantages à court terme. Cela est vrai aujourd'hui de la plupart des sociétés en cours de désintégration de la planète, à mesure qu'elles tombent dans l'orbite du système industriel.

Pour combattre l'inflation, Dioclétien essaya de briser les monopoles et d'éliminer les stratégies visant à restreindre le commerce en fixant des prix maxima pour des marchandises telles que le bœuf, les céréales, les œufs, les vêtements ; en tout, sept articles sur huit. A cet égard, il alla plus loin que nos politiciens, car la peine de mort était prévue pour ceux qui vendaient ces biens à un prix supérieur. Il fixa également les salaires des maîtres, des avocats, des couvreurs, des tisserands, des médecins et même de divers travailleurs non qualifiés. Inutile de dire que ces efforts pour contrôler les prix et les salaires se révélèrent aussi inefficaces que de nos jours.

La situation ne pouvait qu'empirer. En s'adaptant à des tendances indésirables au lieu de les inverser, on déclenchait une réaction en chaîne qui ne pouvait aboutir qu'à un effondrement total. Ainsi, l' aide sociale accentuait la démoralisation des masses urbaines. Les jeux publics les rendaient encore plus dégénérées. Ces deux facteurs attiraient toujours plus de monde dans les villes, amplifiant le problème.

En même temps, l'inévitable dépeuplement des campagnes et la ruine des paysans libres et des classes moyennes rurales rendaient l'agriculture de plus en plus dépendante de la main-d'œuvre esclave, accéléraient l'exode rural et gonflaient encore plus les masses urbaines. La pénurie d'argent pour acheter de la nourriture et l'inéluctable détérioration des sols exigeaient d'augmenter les impôts et d'entreprendre de nouvelles expéditions en quête de tributs et de butin en faisant appel à une armée de moins en moins efficace et dont la fidélité à l'Etat apparaissait de plus en plus douteuse, armée qui finit par se désintégrer avec le reste du corps politique.

Nos politiciens actuels sont pris dans des cercles vicieux très semblables, dont ils semblent de moins en moins capables de sortir. Sans vision à long terme ni courage, ils laissent le vaisseau de l'Etat dériver dans des eaux toujours plus turbulentes et se contentent de rapetasser la coque de plus en plus cabossée, sans autre objectif que de retarder encore un peu le jour inévitable où le navire sombrera. Tel est le prix que nous devons payer la subordination des exigences sociales et écologiques à des intérêts politiques et économiques à court terme.

Notes

1 Edward Gibbon, Le déclin et la chute de l'Empire romain. Le Seuil, Paris, 1994.
2 Samuel Dill, Roman Society in the Last Century of the Western Empire. New York, Meridien Books, 1958.
3 Edward Gibbon, op.cit.
4 Léon Homo, Les Institutions Politiques Romaines. La Renaissance du Livre, Paris, 1927.
5 Ennius, Annales. Cité par Hammond, City-State and World State in Greek and Roman Political Theory until Augustus. Harvard University Press, 1951.
6 Fustel de Coulanges, La Cité Antique. Hachette, Paris, 1927.
7 W. W. Fowler, The City State of the Greeks and Romans. Macmillan, Londres, 1921.
8 Sir Henry Maine, Ancient Law. Londres, 1861.
9 Themistius, Fragments. Cité par Jacob Burckhardt, The Age of Constantine the Great. Routledge et Kegan Paul, Londres, 1949.
10 Ernest Renan, Marc-Aurèle et la Fin du Monde Antique. Paris, 1882.
11 Edwin W. Smith, éd., African Ideas of God. Edinburgh House Press, Londres, 1950.
12 Eric Fromm, L'Art d'aimer. Desclée de Brouwer, Paris, 1983.
13 Edward Hartpole Lecky, History of European Morals from Augustus to Charlemagne. Longmans, Green & Company, Londres, 1905.
14 Edward Goldsmith, "A Model of Behaviour", The Ecologist, Vol. 12, Nº12, décembre, 1972.
15 G. Glotz, The Greek City and its institutions. Routledge & Kegan Paul, Londres, 1921.
16 Mason Hammond, City-State and World State in Greek and Roman Political Theory until Augustus. Harvard University Press, 1951.
17 Suétone, Vies des Douze Césars. Gallimard, Paris, 1975.
18 E. H. Lecky, op.cit.
19 Roy A. Rappoport, Pigs for Ancestors. Yale University Press, New Haven, 1967.
20 E. H. Lecky, op.cit.
21 Vernon Gill Carter et Tom Dale, Topsoil and History. The University of Oklahoma Press, 1974.
22 Lucrèce, De la nature. Garnier, Paris, 1964.
23 Tite-Live, cité par Carter et Dale, op.cit.
24 Saint-Cyprien, cité par Carter et Dale, op.cit.
25 Columelle, De Rerum Rustica.
26 Tacite, cité par Carter et Dale, op.cit.
27 W. E. Heitland, Agricola - A Study of Agriculture and Rustic Life in the Greco-Roman World from the point of view of Labour. Cambridge University Press, 1921.
28 Pertinax, cité par Carter et Dale, op.cit.
29 Dioclétie, cité par Carter et Dale, op.cit.
30 Mason Hammond, op.cit.
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