La nécessité de lier le comportement et l'évolution par un mécanisme de rétroaction
Les sciences dominantes considèrent le changement évolutif comme le seul résultat des mutations genétiques des êtres vivants. Puisque aucun autre processus - ni la morphogenèse, ni le passage a l'état adulte, ni l'expérience physiologique ou comportementale - n' est censé avoir la moindre influence sur le patrimoine génétique, ces processus sont jugés extérieurs a l'evolution, incapables de jouer un role évolutif.
Charles Darwin n'avait rien affirmé de tel. Pour lui, la sélection naturelle a partir de mutations aléatoires (ou « variations aléatoires », selon ses termes) n'était pas l'unique mécanisme de l'évolution - mais seulement le principal. En réalité, sur le tard, il en vint à accepter les idées de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis afin de se débarrasser des critiques de Fleeming Jenkin. Ce n'est pas Darwin mais Weismann qui a formulé le dogme ridicule de la sélection naturelle comme unique facteur de l'évolution, niant que le comportement puisse infléchir l'évolution par l'hérédité des « caractères acquis ». Cette thèse, encore un dogme scientifique gratuit, ne repose sur aucune considération théorique ou écologique sérieuse. Le principal argument de Weismann pour la défendre est qu'il ne pouvait imaginer quel mécanisme permettrait de traduire les caractères acquis dans le langage des gènes. Pour cette seule raison - comme le souligne Wintrebert - il prétendait que tous les biologistes devaient admettre qu'un tel mécanisme n'existait pas.
On peut rétorquer que Weismann a prouvé expérimentalement ce qu'il avançait - cependant ses expériences ressemblaient à un canular grossier. Il coupait la queue des rats, les laissait se reproduire, répétait l'expérience sur leur progéniture et ce pendant 22 générations. Le fait qu'aucune portée de rats ne naisse sans queue suffisait selon lui a prouver que les caractères acquis ne sont pas transmissibles. Comme le fait remarquer Wintrebert, Lamarck n'a d'ailleurs jamais suggéré que les êtres vivants transmettaient à leur progéniture les mutilations subies, mais uniquement les caractères qu'ils avaient acquis par eux-mêmes. « C'est l'adaptation interne du vivant qui crée l'adaptation », affirme Grassé. En fait, comme dit Arthur Koestler [1] il n'y avait pas plus de chances de voir les rats transmettre l' amputation de leur queue qu'il y en a de voir un mutilé de guerre transmettre sa jambe de bois.
Les experiences de ce genre sont de toute façon défectueuses pour une autre raison. Bien que, contrairement à ce que l'on enseigne, le matériel génétique soit effectivement malleable, il ne l'est que faiblement. Ces expériences sont toujours susceptibles d'échouer, remarque J. B. S. Haldane [2] (1892-1964), car les effets des caractères acquis peuvent fort bien ne pas apparaître assez rapidement pour être observables, et assez vite cependant pour être perceptibles à l'échelle géologique du temps.
Il y a des quantités de raisons pour que le matériel génétique du génome ne puisse être isolé des genes contenus dans le soma. Tout d'abord, aucun processus vital ne peut maintenir son homéostasie sans recueillir l'information sur ses rapports à son environnement, afin de contrôler son action, et retrouver le cours normal de son développement (ses chréodes) quand il s'en écarte. Morphogenèse et comportement (ontogenèse) constituent les seules sources possibles de ce genre d'information. En deuxième lieu, le materiel génétique n'est pas extérieur au système vivant, il en est partie intégrante. Les genes ne commandent pas l'épigenèse, qui, comme Barry Commoner l'a démontré de manière si convaincante, ne peut être comprise qu'en termes d'interaction entre le matériel génétique et le cytoplasme qui forme son environnement. Pour des raisons semblables, les genes ne commandent pas non plus l'évolution.
En outre, rappelle Grassé [3], si l'on accepte la thèse de Weismann-Crick,
« comment expliquer la formation de nouveaux genes? Le premier être vivant aurait été muni de tous les gènes qui ont permis l'évolution des végétaux et des animaux dans leur infinie variété. Puisqu'aucune information n'est censée venir de l'extérieur, l'ADN aurait nécessairement été l'unique source d'information. C'est là attribuer des propriétés absolument miraculeuses à cette substance chimique, et c'est une position tout simplement indéfendable ».
Tous les chercheurs qui se sont penchés sérieusement sur l'évolution ont estimé qu'il devait exister des rétroactions entre le comportement, l'ontogenèse et l'évolution. En 1896, le psychologue américain J. M. Baldwin [4] publiait l'article célèbre dans lequel il exposait ses principes de Ia « sélection fonctionnelle et organique ». En s'adaptant à son milieu, soutenait-il, un organisme est susceptible de modifier ses caractères congénitaux en les « accommodant » aux nouvelles conditions de l'environnement. Ces accommodations, aftirmait-il, peuvent, par la suite, se fixer génétiquement. Quarante ans plus tard, Goldschmidt [5] (1878-1958) suggérait que l'information contenue dans le phénotype, acquise par l'être vivant au cours de sa vie, pouvait, dans certaines conditions, être « copiée » par le génome et, donc, se fixer génétiquement sous forme de « phénocopie ».
Waddington [6] a proposé un mécanisme analogue qu'il appelait « assimilation génétique ». Il considérait que les organismes étaient capables de réagir aux pressions de l'environnement en modifiant leur comportement, et même en remaniant leur structure. Pour y parvenir, il leur faut résister aux pressions qui les empêchent de s'écarter de leur cours préétabli, ou constellation de chréodes. Voilà qui implique que soient en quelque sorte affectés les gènes qui gouvernent la stabilité ou la flexibilité de ces chréodes, au point de les modifier peut-être en quelques générations. Après quoi, le phénotype changé étant susceptible de s'exprimer, qu'il y ait ou non pression de l'environnement, on peut dire qu'il a été « assimilé par le genotype ».
Au moment même où Waddington mettait au point la théorie de l'assimilation génétique, le biologiste russe I. L. Schmalhausen [7] concevait un processus légèrement différent, par lequel une rétroaction négative pourrait s'opérer. Il l'appela la « sélection stabilisatrice ». Ultérieurement, Piaget [8] reprit le principe de la phénocopie de Goldschmidt, qu'il a considérablement modifié. Le mécanisme qu'il imagine est extrêmement intéressant et s'écarte radicalement de la position néo-darwinienne, les variations acquises n'étant pas considérées comme résultat de la sélection naturelle.
En tout état de cause, les expériences récemment menées par Cairns et d'autres semblent avoir fourni la preuve empirique que l'information circule dans les deux sens. De ce fait, les scientifiques orthodoxes ne disposent plus d'aucun argument contre le principe essentiel, et incontournable, en vertu duquel la morphologie, la physiologie et le comportement sont parties intégrantes du processus évolutif et lui fournissent un mécanisme de rétroaction tout a fait réel pour s'adapter aux conditions changeantes de l'environnement, tout en maintenant sa stabilité et sa continuité.
References
| 1. | Koestler, A. Janus, p.197. |
| 2. | Haldane, J. B. S. cité par Koestler, op. cit., p.198. |
| 3. | Grassé, P.-P., L'Evolution du vivant, pp.374-379. |
| 4. | Baldwin, J. M., « A New factor in evolution », pp.354-451. |
| 5. | Goldschmidt, R., The Material Basis of Evolution, pp.38-131. |
| 6. | Waddington, C. H., The Evolution of an Evolutionist, pp.59-92. |
| 7. | Schmalhausen, I., Factors of Evolution, cité par Waddington, op. cit., p.75. |
| 8. | Piaget, J., Le Comportement, moteur de l'évolution, passim. |





