Teddy Goldsmith Ecrivain, philosophe, l'un des grands penseurs de l'écologie
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Small photograph of Teddy Goldsmith by Oliver Tickell. Licenced for general reproduction with attribution and link / reference to this website.

La grande réinterprétation suppose l'adoption d'une conception écologique du monde

Chapitre 66 de Le Tao de l'écologie : Une vision écologique du monde, Editions du Rocher (30 juin 2002).
« Toute transformation sociale (...) s'est fondée sur de nouvelles bases métaphysiques et idéologiques; ou plutôt, sur des emotions et intuitions plus profondes, dont l'expression rationalisée prend la forme d'une nouvelle représentation du cosmos et de la nature de l'homme. »
   Lewis Mumford (1895-1990)
« La recherche d'une réalité communautaire prend la forme d'une operation de sauvetage massive. J'estime que c'est la grande aventure de notre temps, infiniment plus valable pour l'homme que la " conquête de l'espace ". Elle représente le retour et le renouveau de l'ancienne gnose. Pour ceux qui répondent à l'appel, ce qui se passe dans le monde des sciences, malgré sa place encore considérable dans les politiques gouvernementales, perdra de plus en plus son sens existentiel. A leurs yeux, les scientifiques et leurs nombreux émules feront figure de clergé archaïque, à la liturgie professionnelle absurde, occupé à échanger ses connaissances, soi-disant à la disposition du public, dans le sanctuaire secret de leur église d'Ètat. »
   Théodore Roszak
« Cette génération sera soit la dernière à vivre dans un monde avec un semblant de civilisation, soit elle sera la première à avoir la lucidité, la force et la grandeur nécessaires pour affirmer: " Je ne participerai pas à la destruction de la vie, à la dévastation de la Terre. Je suis déterminé à vivre et oeuvrer pour la construction paisible, car je suis moralement responsable du monde d'aujourd'hui et des générations de demain." »
   Richard St. Barbe-Baker
« La réalité compte tout de même. »
   James Goldsmith

Toutes les preuves empiriques ou théoriques ne suffiront pas à convaincre les scientifiques orthodoxes et autres chantres du modernisme d'aucun des principes exposés dans ce livre. S'ils en arrivent un jour a être acceptés, ce ne sera pas parce qu'ils auront été « prouvés » au sens scientifique du terme, mais parce que le paradigme ou canon dominant de la connaissance aura suffisamment évolué pour qu'ils deviennent compatibles avec lui. En attendant, ces principes sont « prématurés », comme dit Gunther Stent [1], en ce sens que dans le cadre du paradigme actuel, « leurs implications ne peuvent être déduites par une démarche logique simple des "connaissances généralement acceptées" ou "canoniques" ». C'est de cette façon que le « concept individualiste d'association végétale » de Gleason fut rejeté a l'époque où l'écologie était encore une discipline holistique - pour être au contraire accepté dès qu'elle s'aligna sur le paradigme scientifique.

Inversement, aucune preuve empirique ou théorique de la non-validité d'une hypothèse ne peut induire les scientifiques à l'abandonner si elle participe de la sagesse conventionnelle du paradigme dominant ou des canons de la connaissance. En revanche, dès qu'elle perd son statut, statut transféré à un autre paradigme, l'hypothèse meurt tout simplement de sa belle mort. C'est ainsi que certaines qui avaient obtenu le label de « faits scientifiques » ont, en l'espace de quelques années, été « complètement discréditées et condamnées à l'oubli, sans jamais avoir été réfutées, ni même soumises a un nouvel examen. » Cela, comme le souligne Polanyi [2] « tout simplement parce que, dans l'intervalle, le cadre conceptuel de la science s'est modifié au point que, désormais, les faits n'apparaissent plus crédibles ».

Il est donc clair que, tant que nous argumentons dans le « cadre conceptuel » du paradigme dominant ou du modèle de connaissance en vigueur, nous ne pouvons convaincre qui que ce soit d'accepter une idée nouvelle ni d'en abandonner une ancienne. « La démonstration, poursuit Polanyi [3], doit être complétée par les formes de persuasion propres à induire une conversion. » C'est là le noeud du problème. Le cadre conceptuel lui-même doit être transformé, propose Polanyi, ce qui signifie convertir les gens à un nouveau cadre conceptuel. L'acceptation des principes exposés dans ce livre demande l'abandon du paradigme scientifique lui-même et de la conception moderniste du monde qui en est le fidèle reflet; ils doivent être remplacés par la conception écologique du monde. Une telle conversion, ou changement généralisé de paradigme, entraîne une profonde réorganisation du savoir qui forme notre vision du monde. Elle doit toucher jusqu'aux fondements métaphysiques, éthiques et esthétiques. Elle implique en réalité un changement proche de la conversion religieuse, ce qui, remarquent Kuhn, Polanyi et, plus récemment, Sheldrake, est aussi vrai d'un glissement de paradigme dans le contexte purement scientifique.

Il importe de faire la distinction entre une vraie conversion religieuse et une conversion pour la forme. Trop souvent, la conversion religieuse est de nature superficielle; ce sont surtout les noms des dieux et des esprits qui changent et pas grand-chose d'autre. Une conversion véritable semble s'opérer dans des conditions tout à fait particulières, que le psychologue William Sargant [4] a comparé à celles qui conduisent à la dépression nerveuse ou permettent le lavage de cerveau des prisonniers de guerre pour les amener à confesser les crimes qu'ils n'ont pas commis. Le traitement par électrochocs pratiqué dans les hôpitaux psychiatriques remplit apparemment une fonction similaire. Ceci explique pourquoi les conversions religieuses sont souvent précédées par des cérémonies physiquement et mentalement éprouvantes, l'absorption de drogues ou d'alcools et la misc en état de transe, comme dans les fameux rites dionysiaques. Tout cela crée un état mental qui, sur le plan fonctionnel, pourrait bien être analogue à la dépression nerveuse et dans lequel li devient possible d'inculquer à l'individu une nouvelle vision du monde.

II se pourrait que le même processus s'accomplisse - quoique de manière moins spectaculaire - dans le chaos créé par le développement économique, lorsqu'un modèle culturel traditionnel se révèle mal adapté, ce qui entraîne les gens à remettre en question, puis à rompre avec la conception du monde dont euxmêmes et leurs ancêtres étaient imprégnés depuis des siècles, voire des millénaires. Ils passent alors par une épreuve très pénible - en fait, pratiquement intolérable -, car le psychisme humain abhorre le vide culturel tout autant que le terrible désordre social que celui-ci engendre.

L'effondrement du paganisme - à savoir la religion ou vision du monde traditionnelle de la société romaine des débuts - s'accompagna d'une situation de ce genre. Dans le chaos qui s'ensuivit, il y eut une quête éperdue pour remplacer cette religion par une nouvelle vision du monde, qui puisse au moins répondre aux besoins psychologiques des masses de plus en plus atomisées et aliénées des métropoles de l'Empire romain. Elles cherchèrent naturellement leur inspiration vers I'Orient, où des conditions de vie similaires existaient déjà depuis Iongtemps. Franz Cumont [5] montre comment les cultes importés d'Orient, ont alors pro!iféré au sein des masses romaines, en état de privation culturelle. Les dieux orientaux - Attis, Adonis, Mithra, Osiris et Isis notamment -avaient leurs dévots, mais c'est la religion prêchée par saint Paul, celle de Jesus-Christ, qui l'emporta.

Wallace tente d'expliquer le processus en question. Il pense que chaque personne « se forme une image mentale de la société et de sa culture, comme de son propre corps et de ses constantes de comportement, afin d'agir de façon à minimiser les tensions à tous les niveaux du système ». Il appelle « grille » cette image ou modèle. Cependant, lorsqu'une personne soumise à des tensions constate de manière répétée « que son fil conducteur ne lui permet pas une action susceptible de réduire le niveau de tension, il doit choisir entre conserver sa grille et subir les tensions, ou bien le modifier pour tenter de les réduire ». Cela implique de « modifier l'ensemble de sa Gestalt, son image de lui-même, de la société et de la culture, de la nature et de son corps, et de ses modalités d'action » - c'est ainsi qu'une nouvelle culture émerge. On qualifie en général de millénaristes les cultures nées dans de pareilles conditions, parce qu'elles ont proliféré dans l'Europe au Xe siècle, période de bouleversements socio-économiques qui provoquèrent de graves tensions sociales; leurs adeptes étaient convaincus que l'an 1000 présageait la fin du monde, à laquelle il fallait se préparer spirituellement. Ces mouvements sont également qualifiés de messianiques, parce qu'ils sont souvent guidés par un prophète qui se considère comme inspiré par Dieu - comme la réincarnation d'une grande figure religieuse ou, lorsque ces mouvements naissent chez les Juifs, le messie lui-même. Des mouvements de ce genre ont fleuri à travers le tiers monde, surtout au cours de la période coloniale. À Lagos, les cultes messianiques sont si nombreux que les messies en sont arrivés à fonder le premier syndicat de messies au monde. Wallace [6] qualifie ces mouvements de revitalistes et définit les « mouvements de revitalisation » comme

« un effort délibéré, organisé et conscient des membres d'une société pour bâtir une culture plus satisfaisante. Sur le plan culturel, la revitalisation est donc une forme spéciale de mutation: il faut que les individus impliqués dans un processus de revitalisation perçoivent leur culture, ou des secteurs importants de celle-ci, comme un système (à juste titre ou non); qu'ils considèrent que ce système culturel n'est pas satisfaisant; et qu'ils innovent non seulement sur des points particuliers, mais inventent un système culturel nouveau, en impliquant de nouveaux rapports et parfois de nouvelles caractéristiques. »
Wallace [7] estime que le christianisme, comme l'islam et peutêtre le bouddhisme, sont nés de mouvements de revitalisation. Il semble en réalité que toutes les religions organisées soient des « vestiges » d'anciens mouvements de revitalisation, « qui survivent sous une forme institutionnalisée dans les cultures stabilisées ».

L'incapacité de plus en plus patente de toutes les politiques fondées sur la conception moderniste du monde et ses paradigmes dérivés, scientifique et économique, à répondre aux besoins psychologiques les plus profonds, ou même à résoudre aucun des problèmes qui menacent notre survie sur cette planète, crée des conditions de plus en plus propices à l'émergence de mouvements revitalistes. Il y a de grandes chances que ces mouvements soient touchés par les idées écologiques, qui sont dans l'air du temps et dont la pertinence est chaque jour davantage apparente, même aux plus aveugles d'entre nous. Certains signes donnent à penser que ces mouvements pourraient prôner un retour à un mode de vie traditionnel. Ainsi, alors même que la montée du fondamentalisme dans les pays musulmans et en Inde apparaît comme une poussée très antipathique de chauvinisme, de fanatisme et d'intolérance, c'est aussi indéniablement une réaction contre l'impérialisme économique occidental et la dislocation des cultures et des traditions musulmanes et hindoues provoquée par le développement scientifique, technologique et industriel occidental.

Il est aussi révélateur qu'une proportion importante des mouvements revitalistes qui ont surgi dans le tiers monde soient « nativistes » - c'est-à-dire qu'ils attribuent à juste titre la responsabilité des maux contre lesquels ils réagissent au mode de vie imposé par les colonisateurs, et prônent un retour à la voie ancestrale. Certes, bon nombre de ces mouvements se sont montrés violents et n'attirent guère la sympathie. Mais, considérés comme une menace pour l'ordre établi, ils sont souvent en butte à une repression, tout aussi antipathique et violente. Il y a cependant des raisons d'espérer que les mouvements revitalistes à tendance écologique de l'avenir s'efforceront d'atteindre leur but par des moyens pacifiques, dans la vraie tradition gandhienne. « L'Ecologie profonde », avec ses préoccupations éthiques et métaphysiques, pourrait devenir un mouvement de ce genre. C'est peut-être le cas de Earth First, né aux Etats-Unis, dont les fondements religieux et métaphysiques ont été décrits récemment par Bron Taylor. [8]

Nous ne pouvons nous permettre d'attendre de voir si ces mouvements sont appelés ou non à se développer en cultes revitalistes assez puissants pour transformer notre société. Nous devons oeuvrer à cette transformation et créer les conditions dans lesquelles ils auront des chances de se développer. Souvenonsnous que la conception écologique du monde est d'abord celle de sociétés fondées sur la famille et la communauté, tandis que la conception moderniste et industrielle est fondée sur l'Etat et les grosses entreprises. Il nous faut donc lutter pour affaiblir systématiquement les principales institutions du système industriel -l'Etat, les firmes géantes et la science et la technologie qu'elles mettent à profit pour transformer la société et le monde naturel. Parallèlement, nous devons recréer autant que possible la famille et la communauté, et l'économie localisée et diversifiée qui lui fournissent sa base matérielle, desserrant ainsi l'emprise quasi universelle d'un système économique destructeur, qui est en tout cas sur le déclin et peut-être proche de l'effondrement.

En multipliant les efforts dans cette direction, nous préparons du même coup le terreau dans lequel les idées écologiques pourront s'enraciner et prospérer. Puissent-elles inspirer ceux qui nous remettront sur le Chemin, et par là même régénérer et protéger ce qui reste encore de ce monde merveilleux dont nous avons le privilège d'hériter.

References

1. Stent, G., Paradoxes of Progress, p.97.
2. Polanyi, M., Personal Knowledge, p.293.
3. Ibid., p.151.
4. Sargant, communication personnelle.
5. Cumont, F., Oriental Religions in Roman Paganism, pp.20-72.
6. Wallace, « Revitalization Movements », pp.264-281.
7. Ibid., pp.64-281.
8. Taylor, B., « The religion and politics of Earth First », pp.58-266.
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