Pour se maintenir sur le Chemin, la société doit être capable de corriger toutes les déviations qui l'en écartent
« Face aux forces naturelles il n'y a, suivant Ies dispositions divines, qu'une attitude possible: l'usage régulier, respectueux et prudent des forces naturelles. Tout abus contre nature de ces forces, toute profanation ontologique réclame reparation. L'ordre doit être restauré. La ville souillée doit être purifiée. »
R. P. Placide Tempels
« L'homme s'est égaré dans le maquis de la chimie et de la technique et se verra contraint de rebrousser chemin, même si c'est pénible. Il lui faudra découvrir à quel moment il s'est fourvoyé et faire la paix avec la nature. Ce faisant, il pourra peut-être retrouver le rythme de la vie et l'amour des choses simples, ce qui lui sera source d'une joie toujours renouvelée. »
Richard St. Barbe-Baker
« Grand-père,
Regarde où nous sommes tombés.
Nous savons que dans toute la création
Seule la famille humaine
S'est écartée du Chemin sacré.
Nous savons que nous sommes ceux
Qui sont divisés
Et nous sommes ceux qui doivent retourner en aerrière
Pour retrouver le Chemin sacré.
Grand-père,
Eternel,
Enseigne-nous l'amour, la compassion et l'honneur
Afin que nous puissions guérir la Terre
Et nous guérir les uns les autres. »
Prière Ogibway
L'évolution des systèmes naturels ne peut suivre son cours normal le long de leur constellation de chréodes que dans la mesure où ceux-ci sont cupables de faire face aux pressions internes ou externes susceptibles de les en écarter. Pour ce faire, il leur faut soit se protéger (stabilité par résistance), soit corriger les écarts par rapport à leur trajet normal ou Chemin (stabilité par resilience), ce qui implique une interprétation correcte des causes de ces divergences.
Comme le fait remarquer Hughes [1], dans un monde qui n'était pas encore bouleversé, l'homme traditionnel avait compris qite « la faim, la maladie, l'érosion des sois, la pauvreté et la débâcle générale » n'étaient pas autre chose que les formes différentes « que pouvait prendre la vengeance de la Terre pour le terrible traitement que l'homme lui avait fait subir » - des punitions pour s'être écarté du Chemin et avoir suivi l'anti-Chemin ou ce que les Grecs de l'Antiquité appelaient ou Thernis. Le seul moyen de combattre ces maux était donc de traiter la Terre avec le plus grandes précautions, autrement dit de retrouver le Chemin des ancêtres qui vivaient à l'Age d'or, quand ces maux étaient inconnus.
En particulier, l'homme traditionnel interprétait invariablement la maladie de cette manière. Ainsi, chezs Tukanos tie Colombie, selon Reichel-Dolmatoff. [2]
La maladie est considérée comme la conséquence d'une rupture partielle de l'équilibre écologique, provoquée par l'individu. Chasser au-delà de ses besoins et aussi gaspiller certaines ressources naturelles relativement rares par une cueillette excessive font partie de ses causes ordinaires. Le fragile équilibre qui existe dans un environnement naturel entre Ia nature et la societé, et au sein de la société elle-même, est nécessairement lié au tout.
En d'autres termes:
Quand il s'emploie à guérir, le chaman n'intervient pas tant au niveau individuel qu'à celui des structures supra-individueIles qui ont été désorganisées par l'individu. Pour être efficace, il lui faut appliquer son traitement aux parties perturbées de l'écosystème. On peut dire que le chaman tukano ne soigne pas le malade individuellement : sa Tâche consiste à rétablir le bon fonctionnement de la société.
Il le fait en réaffirmant les règles [3] qui « empêcheront la chasse excessive, l'épuisement de certaines ressources végétales et un accroissement incontrôlé de la population ». D'évidence le chaman est donc autre chose qu'un simple praticien de la médecine. Il est un « agent réellement efficace du contrôle et de la gestion des ressources », car il est capable de réduire effectivement la fréquence et la gravité de maladies que jusqu'ici la médecine moderne n'a en aucune façon réussi à vaincre.
Victor Turner [4] montre que, parmi les Ndembus d'Afrique de l'Est, le médecin envisage sa fonction à peu près de la même manière. Elle consiste
Moins à soigner un malade individuellement qu'à soulager les maux du corps social dans son ensemble. La maladie individuelle signifie avant tout que " quelque chose est corrompu " dans ce dernier. L'état du patient ne s'améliorera pas tant que les tensions et les agressions dans les relations internes du groupe n'auront pas été mises en lumière et soumises à un traitement rituel. La tâche du médecin est de drainer les courants d'affect liés à ces conflits et aux querelles sociales et interpersonnelles par les quelles ils se manifestent - et de les canaliser dans une direction socialement positive. Les énergies conflictuelles brutes sont ainsi domestiquées au service de l'ordre social traditionnel.
La philosophie sous-jacente à cette approche et à ce traitement de la maladie est encore plus explicité dans le cas des devins qollahuayas de la communauté du Kaata des Andes boliviennes. Ils voient dans leur communauté, une partie intégrante de l'Ayllu - représentation de leurs montagnes sous la forme d'un corps humain, avec ses communautés sur les hautes, basses et moyennes terres. D'après Joseph W. Bastien [5], la tête du Ayllu est la « région humide de la puna » où les bergers font paître alpacas, lamas, moutons, et cochons; les herbes qui y poussent sont ses cheveux, les lacs d'Apacheta ses yeux. Le tronc est formé par les champs en terrasses de pommes de terre, d'oca et d'orge.
Le Kaata possède également un coeur et un foie, qui produisent le sang et la graisse qui sont " les principes de la vie et de la force ". Les devins se chargent de les faire circuler à travers la communauté, et notamment vers " les sanctuaires de la terre ", grâce à des rites et des cérémonies au cours desquels les malades « mangent avec la montagne ». Pour le peuple kaata, la santé de l'homme s'identifie donc avec l'intégrité du Ayllu: il s'ensuit que lorsque les hommes, la société et l'environnement « travaillent ensemble pour former un seul corps, le corps des individus malades redevient sain » et ainsi se produisent les guérisons. La métaphore corporelle fournit donc « un modéle systémique qui offre une analogie entre le corps humain, le corps social et celui formé par l'environnement ». Les maladies sont diagnostiquées comme « signes de désordre entre l'homme et sa terre, ou entre son Ayllu vertical et le Ayllu du Kaata ». La maladie est ensuite combattue « non pas en enfermant l'individu dans un hôpital éloigné de sa terre », mais en rassemblant les membres du groupe social dans des rites pour qu'ensemble ils nourrissent toutes les parties du Ayllu du kaata.
C'est là pour Bastien [6] l'approche caractéristique de la maladie de tous les peuples des Andes. Pour eux, celle-ci
« est un phénomène a la fois organique, culturel, écologique et social. (...) Grâce à la métaphore corporelle, les devins non seulement examinent, mais relient ensemble les réseaux complexes des facteurs écologiques et de la structure sociale avec le mal physique. Ceci parvient souvent à empêcher le retour de la maladie, car ils prennent des mesures pour agir sur les causes sociales et écologiques qui la provoquent. »
L'homme traditionnel parvient ainsi à diagnostiquer les maladies les plus diverses comme symptômes déséquilibres écotogiques et sociaux qui apparaissent lorsque le Chemin est délaissé et qu'une violation des lois du cosmos en perturbe l'ordre spécifique: l'equilibre ne peut être rétabli, qu'en corrigeant ces écarts et en retrouvant le Chemin.
L'homme moderne aborde au contraire ces problèmes selon un schéma de relations de cause à effet, d'après lesquelles la maladie est perçue comme le résultat d'un événement ponctuel, par exemple l'action d'une bactérie, d'un virus ou autre pathogène - qui devra être éliminé, généralement en lui livrant une guerre chimique. Pour ce faire, nous construisons les usines pour fabriquer les produits chimiques en question, les magasins pour les vendre, les hôpitaux où les dispenser et les universités où former les ingénieurs chimistes, pharmaciens, médecins et autre spécialistes qui se chargeront de les produire, de les vendre et de les prescrire. Nous plaçons donc notre confiance dans le développement scientifique, technologique et industriel - ou progrès - que notre société est programmée pour fournir. Cela peut éventuellement servir à soulager quelque malade ; cela servira toujours les intérêts des industriels et de leurs alliés politiques ; mais, cela n'agira en rien sur la fréquence des maladies.
Tous les autres problèmes encore plus angoissants qui nous assaillent aujourd'hui sont interprétés de manière semblable. On s'efforce de faire croire qu' ils peuvent être résolus grâce aux expédients inventés par la science, la technologie et l'industrie, rationatisés et légitimés par la scientisme moderniste. La pauvreté, par exemple, est envisagée essentiellement comme une carence de biens matériels, de moyens techniques et d'argent. Le développement économique semble de ce fait à même de résoudre le problème, puisqu'il permettrait de construire les usines nécessaires pour produire ces marchandises et créerait les emplois qui permettraient aux gens de gagner l'argent indispensable à leur acquisition.
La Banque mondiale et d'autres banques multilatérales de développement (BMD) prétendent avec insistance que le but du développement économique destructeur qu'elles financent est l'éradication de la pauvreté. Ainsi, dans son allocution de 1987 au conseil des gouverneurs, le président de la Banque mondiale a déclaré que son intention ce jour-là était
« d'esquisser la stratégie de la Banque pour l'avancement vers une reprise de la croissance économique générale et le progrès dans la lutte contre la pauvreté. »
Les organismes d'aide bilatérale s'ingénient a perpétuer le même mythe. « Le principal objectif » de l'Agence américaine pour le développement international (USAID), affirmait un ancien secrétaire d'Etat [7] devant le comité sénatorial des Affaires étrangères de son pays, est « de répondre aux besoins des pauvrcs des pays en voie de développements. » - affirmation difficilement conciliable avec le fait que quelque 75 % de l'aide bilatérale est liée à l'achat de biens manufacturés en provenance des Etats-Unis, et sert avant tout à subventionner les exportations américaines.
Pour les gouvernements et les organisations internationales, la dégradation rapide de ce qui reste des terres agricoles de a planète est systématiquement imputable aux techniques agricoles traditionnelles. Ainsi, l'USAID attribue la cause de la détérioration accélérée des sols dans les régions arides à une mauvaise gestion, basée sur l'utilisation « d'une technologie et de pratiques agricoles traditionnelles » - techniques qui pourtant ont fait la preuve de leur viabilité pendant des millénaires. Brooke G. Schoepf [8] raconte le cas d'un chercheur envoyé au Zaïre pour le programme « L'homme et la biosphère » (MAB), qui considérait les paysans locaux comme « les ennemis de l'environnement ».
En revanche, pur lui, les grosses sociétés pratiquant une agriculture intensive dans les plantations qu'elles détiennent « contribuent largement au développement - ce sont des forces avec lesquelles il convient de s'allier et de s'entendre ». Dans son discours devant l'Assemblée générale de l'ONU en 1989, Margaret Thatcher a imputé la dégradation des terres agricoles à ce qu'elle appelle l'agriculture [9] « de la terre brûlée », et préconisail d'« améliorer les méthodes - par une bonne culture qui, par le labour, restitue les éléments nutritifs au sol », vision passablement idyllique de l'agriculture moderne.
La responsabilité de la malnutrition et de la famine se voit elle aussi attribuée aux pratiques agricoles archaïques et, notamment, à un recours insuffisant aux engrais. Un rapport fondé sur une étude menée pendant vingt ans, conjointement par l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture [10] (FAO) et d'autres organisations, stipule que la quantité de nourriture produite dans le monde est directement fonction de la masse d'engrais utilisés; sans même mentionner les rendements décroissants, consécutifs à leur application répétée, constatés partout où les méthodes de l'agriculture moderne ont été adoptées. Inutile de le dire, la FAO insiste aussi sur le fait que la malnutrition et la famine sont dues à la pauvreté. Les gens ont faim parce qu'ils n'ont pas de quoi acheter à manger. C'est pourquoi « le revenu des populations pauvres doit être augmenté, afin que leurs besoins fondamentaux puissent se traduire en demande effective ». La solution est done une fois de plus le développement économique - même si, en dépit de la croissance sans précédent des années d'apres-guerre, le nombre des victimes de la malnutrition et de la famine n'a jamais été aussi élevé.
L'explosion démographique est également attribuée avant tout à la pauvreté. Les pauvres éprouvent un sentiment d'insécurité qui les pousse à faire davantage d'enfants, sources de revenu potentiel lorsqu'ils seront en âge de travailler. Autrement dit, la maîtrise de la croissance démographique passe par un developpement économique rapide, qui leur fournira l'argent dont ils ont besoin pout garantir leur sécurité, et permettra ainsi la « transition démographique » telle qu'elle a déjà eu lieu dans le monde industriel. On ne memtopmme pas le fail que dans les pays industrialisés cette transition ne s'est opérée que lorsque le revenu per capita y eut atteint un niveau bien plus éléve que celui auaquel le tiers monde ne pourra jamais accéder. On ne rappelle pas non plus qu'en détruisant les familles et les communautés, en ravageant leur environnement naturel et en les chassant de leurs terres pour venir grossir les bidonvilles, le développement économique est la première cause de l'insécurité.
L'explosion demographique est aussi considérée comme la conséquence d'une insuffisance de planning familial - à tel point, estime la Banque mondiale, que pour parvenir à une diminution rapide de la fertilité dans les régions de l'Afrique sub-saharienne, les sommes consacrées au « planning familial » devront étre multipliées par 20 d'ici la fin du siècle - approche du problème tout à fait satisfaisante pour les fabricants de pilules contraceptives, préservatifs et autres moyens anticonceptionnels.
Il en est ainsi pour tous les problèmes auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés, qu'il s'agisse de chômage, de criminalité et de délinquance, de drogue, d'alcoolisme, de pollution et d'épuisement des ressources naturelles, de déforestation ou du réchauffement de la planète. Chacun d'eux est interprété de manière a rationaliser les politiques déjà adoptées: celles qui contribuent le plus au développement économique et répondent donc le plus exactement aux exigences des firmes et des institutions qui ont la haute main sur notre société. En d'autres termes, au lieu de percevoir dans tous ces problèmes les conséquences inévitables du développement économique ou progrès - le processus antiévolutif qui nous écarte toujours davantage du Chemin - ils sont interprétés comme la preuve que le développement économique n 'a pas été assez rapide ni assez poussé, que nous ne nous sommes, en fait, pas encore assez écartés du Chemin.
Telle est l'essence même de cette gigantesque erreur d' interprétation - manifestation ultime de la désadaptation cognitive de l'homme moderne par rapport, au monde industrialisé qu'iI a créé. Elle nous a entraînés dans un engrenage de destruction sociale et écologique de plus en plus dramatique, dont nous devons nous extraire sans plus tarder si l'humanité veut conserver un avenir sur cette planète.
References
| 1. | Hughes, J. D., « Gaia: an ancient view of the planet », pp.54-60. |
| 2. | Reichel-Dolmatoff, G., « Cosmology as ecological analysis », pp.4-11. |
| 3. | Ibid., pp.4-11. |
| 4. | Turner, V., « A Ndembu doctor in practice », in Kiev, (éd.), Magic Faith and Healing, pp.230-263. |
| 5. | Bastien, J. W., « Metaphorical relation between sickness, society and land in a Qollahuaya ritual », pp.19-37. |
| 6. | Ibid., pp.19-37. |
| 7. | Derman, W., « U.S. Aid in the Sahel, development and poverty », in Barker (éd.), The Politics of Agriculture in Tropical Africa, p.88. |
| 8. | Schoepf, B. G.. « Man and biosphere in Zaire », in Barker (éd.), The Politics of Agriculture in Tropical Africa, p.284. |
| 9. | Thatcher, M., discours sur l'environnement devant I'Assemblée générale de l'ONU, 1989. |
| 10. | Food and Agricultural Organization of the United Nations (FAO), Agriculture Towards 2000, p.94. |





