Teddy Goldsmith
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Dans une économie écologique, l'argent est homéotélique vis-à-vis de Gaïa

Chapitre 58 du livre Le Tao de l'écologie : Une vision écologique du monde, Editions du Rocher (30 juin 2002).
« Notre argent est impersonnel et purement commercial, tandis que l'argent primitif avait fréquemment un pedigree et une personnalité, des usages sacrés, des connotations morales et affectives. »
   George Dalton
« Seul ce qui est homogène peut être quantifié. »
   Serge Latouche
« La monnaie (d'usage général) représente l'une des idées les plus simplificatrices de tous les temps, et comme toute idée réellement novatrice, elle engendre sa propre révolution. »
   Paul Bohannan

Dans notre monde, l'argent est le moyen d'échange par lequel s'exprime la valeur de toutes les marchandises destinées à être échangées sur le marché. Il contribue indubitablement à faciliter le commerce des biens et services, quelle qu'en soit l'utilité sur les plans social, écologique, spirituel ou moral. L'argent, sous cette forme, est inconnu des sociétés stables. Tout d'abord, sauf circonstances exceptionnelles, les marchandises ne sont pas produites en vue de l'échange, mais de l'usage. D'autre part, le système d'évaluation est different: les choses ne sont pas évaluées en fonction de leur valeur d'échange éventuelle, mais de leur rôle dans la préservation de la stabilité du système social, de la biosphère et du cosmos lui-même.

Les sociétés traditionnelles utilisent certaines formes d'argent, mais plutôt que d'être conçu, comme le nôtre, pour faciliter les échanges économiques, il sert des fins sociales, à maintenir les structures de la société, à en resserrer les liens, et donc à créer la richesse sociale. Bien sûr, les économistes modernes critiquent invariablement ce qu'ils considèrent comme le caractère irrationnel de la monnaie primitive. Ils la jugent trop encombrante et difficile à manier; pis encore, elle n'est pas divisible, à la manière dont le franc, par exemple, l'est en centimes.

Ainsi, les habitants de l'île Rossel (Pacifique) utilisent deux catégories différentes de coquillages, les Ndaps et les Nkas. Il y a 22 catégories de Ndaps et un nombre limité de coquillages disponibles dans chaque catégorie, guère plus d'un millier dans chacune des 13 premieres. Chaque coquillage est connu, il possède une identité et une valeur propres. Il n'est pas concevable d'en échanger un d'une catégorie contre un appartenant à une autre. Autrement dit, lorsqu'un objet est évalué en coquillages Ndaps, disons de la vingtième categorie, il n'est payable qu'en coquillages de cette categorie. Avec ces dispositions, si Untel veut acheter un objet évalué en Ndaps de la vingtième categorie, il doit emprunter un objet évalué dans la même catégorie de devises.

W. E. Armstrong [1], économiste qui étudia la monnaie de l'île Rossel, voulait absolument montrer aux insulaires comment " rationaliser " leur monnaie afin de faciliter leurs transactions commerciales. Il expliqua comment ce système d'emprunt complexe pouvait être évité, ou du moins réduit, en établissant un rapport entre la valeur des différentes categories de coquillages. Il ne parvint jamais à comprendre que le fait qu'ils fussent inadaptés à l'économie moderne de marché n'était pas le problème, puis-qu'ils étaient destinés à remplir une fonction tout à fait différente.

Les brassards en coquillages utilisés dans la kula, le fameux système d'échange décrit par Marcel Mauss [2] et Bronislaw Malinowski [3], les cuivres (grands disques de cuivre à usage cérémoniel) employés par les chefs indiens de la côte nord-ouest lors du potlatch, les coquillages de l'île Rossel et toutes les autres devises en usage dans les sociétés tribales ne sont peut-être pas pratiques, faciles a transporter ni divisibles, mais, comme le souligne Dalton, ils ne sont pas non plus des moyens d'échange commercial. Il faut plutôt y voir les pièces d'un trésor ou des bijoux de famille, des joyaux de la couronne ou des trophées sportifs. A en croire Dalton [4],

« Ces trésors peuvent jouer des rôles particuliers en tant que monnaie non commerciale; leur acquisition et leur usage sont soigneusement codifiés et considérés comme des événements extrêmement importants; ils changent de mains en fonction de règles particulières, au cours de transactions à fortes implications morales. Ils sont souvent utilisés pour nouer de nouvelles relations sociales (mariage, admission dans des sociétés secrètes), empêcher la rupture de relations existantes (prix du sang, dédommagement des parents de la victime) ou pour conserver ou élever son rang social (potlatch). Leur fonction "monétaire" se limite à être le moyen de paiement obligé (réciproque ou redistributif). »

Mary Douglas estime que Ia monnaie primitive ressemble davantage à des coupons qu'a notre monnaie moderne, simple outil d'échange commercial. Leur rôle « n'est pas comme celui de l'argent moderne de pousser à la production des biens et services ». Il est plutôt de modérer la propension à satisfaire les besoins individuels.

L'essence de l'argent est d'être transferable. Il circule, alors que les coupons (sorte de monnaie primitive), une fois dépensés, retournent à leur lieu d'émission. Leur acquisition est surveillée et contrôlée en permanence. On sait qu'il existe une différence importante entre les coupons modernes et les coupons primitifs. Dans une économie moderne, les billets une fois dépensés sont retournés à leur lieu d'émission pour y être décomptés et détruits. Mais les coupons tels qu'ils sont utilisés chez les primitifs retournent après chaque transfert entre les mains des membres les plus âgés de la communauté qui deviennent effectivement l'autorité émettrice. Cela rend l'acquisition de coupons impossible sans l'accord des anciens qui les détiennent. Les coupons ne "circulent" pas; ils sont émis et retournés pour être émis à nouveau [5].

En allant plus loin, Mary Douglas suggère qu'ils senvent plutôt à autoriser qu'à rationner. Rationner a pour but de garantir une distribution égale de ressounces rares, tandis qu'autoriser c'est, au contraire, protéger. Accorder une autorisation a notamment pour objet

de garantir une utilisation responsable de pouvoirs potentiellement dangereux; c'est ainsi que nous avons des licences pour les armes à feu et les alcools. L'octroi de permis aide à définir les responsabilités, c'est pourquoi nous avons des autorisations de mariage et de possession d'animaux domestiques. Les permis aident à protéger des secteurs vulnérables de l'économie, raison pour laquelle nous avons institué les licences d'importation, etc.

Mais l'octroi de licences engendre évidemment des positions de monopole, tant pour ceux qui les délivrent que pour ceux qui les acquièrent, les deux parties devenant « liées dans une relation patron-client, renforcée par l'intérêt puissant de chacune des parties à voir le système se perpétuer ».

Comme le montre Mary Douglas, c'est précisément ce qui se produit chez les Leles du Zaïre. Grâce au fonctionnement du système, les anciens de la tribu acquièrent le monopole de l'émission de la toile en raphia, devise utilisée pour payer les dots. Grâce à ce monopole, les anciens établissent une relation de clientèle, au sens antique du terme, avec les jeunes gens, lesquels doivent acquérir le raphia auprès d'eux s'ils veulent se marier.

Le système revient à émettre des autorisations de mariage, et donc à exercer un contrôle sur la population, dont l'augmentation peut provoquer la dégradation de l'environnement biotique; c'est aussi le moyen de préserver la structure de base de la société, et donc l'intégrité de ses schémas culturels, dont les autorisations de mariage sont un élément essentiel.

References

1. Armstrong, W. E., « Rossel Island money ». The Economic Journal 34, 1925; pp.424-429.
2. Mauss, Marcel., The Gift: Forms and Functions of Exchange in Archaic Societies. Cohen and West, London, 1954.
3. Malinowski, Bronislaw., Argonauts of the Western Pacific, p.87. E. P. Dutton, New York, 1961. First published 1922.
4. Dalton, George (éd)., Tribal and Peasant Economics, pp.44-65. University of Texas Press, Austin TX, 1967.
5. Douglas, Mary., « Raffia cloth distribution in the Lele Economy », en Dalton, op.cit., pp.103-122.
DESSUS284609   

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