En augmentant sa diversité, un système élargit la gamme des pressions écologiques auxquelles il est capable de faire face
« Il n'y a pas d'organisme qui puisse utiliser toutes les formes d'énergie et de ressources en nutriments, attaquer tous les génotypes hôtes, survivre dans toutes les conditions de température et d'humidité ou se défendre contre toutes les formes de prédation. »
David Pimentel
« Les monocultures sont presque toujours prédisposées à la maladie. »
Miguel Altieri
Le terme « diversité » est employé par les écologistes orthodoxes pour désigner le nombre d'espèces différentes qui habitent un écosystème complexe. La diversité est généralement considérée comme ayant une double composante. La première est la « richesse spécifique », appelée aussi « densité spécifique », mesure du nombre total d'espèces présentes dans un écosystème. La seconde est l'« équitabilité », mesure de l'abondance relative des espèces présentes, et donc du degré, auquel les plus abondantes dominent. L'intérêt de ranger sous la même rubrique « diversité » ces deux notions différentes et pas nécessairement connexes est difficile à saisir. Comment un tel concept pourrait-il nous aider à comprendre le rôle des êtres vivants dans le maintien de l'ordre de l'écosphère?
Le monde nature! fait preuve d'une énorme redondance apparente. Mouches, tiques, harengs et bien d'autres espèces ont une progéniture innombrable, dont seule une infime proportion survivra et se reproduira. Seule une minime proportion des gènes qui forment le génome humain est utilisée dans la synthèse des protéines. Les autres, les gènes en sommeil, souvent qualifies de « rebut » (junk genes), sont jugés redondants. Même privé de la moitié des neurones de son néo-cortex, un être humain est capable de mener une vie apparemment normale. Pourquoi ne pas les considérer comme des neurones de rebut et redondants? Une population peut elle aussi être réduite drastiquement sans que sa capacité de survie ne soit compromise, du moins à court terme.
Il serait toutefois présomptueux d'en déduire que les systèmes concernés n'ont pas été affectés d'une manière ou d'une autre par la diminution du nombre de leurs parties constitutives. C'est manifestement ce que pense Eugene Odum, qui estime que l' augmentation de la redondance d' un système accroît sa stabilité, car plusieurs espèces seront alors capables de remplir une fonction spécifique, et si l'une d'elles est frappée d'extinction, les autres pourront prendre la relève.
Le terme « redondance » prête cependant à confusion. Une des techniques de base en biotechnologie est le clonage. Il consiste à faire pousser in grand nombre de plantes génétiquement identiques. Cependant, comme l'exprime Patrick Mooney, « uniformiser génétiquement les cultures, c'est littéralement inviter l'épidémie à les détruire ». L'histoire nous a déjà enseigné les terribles conséquences qu'entraîne une agriculture à base génétique trop étroite.
Ainsi, au XIXe siècle, la majorité des habitants de l'Irlande se nourrissaient principalement de pommes de terre, la production de céréales étant surtout destinée à l'exportation vers l'Angleterre. Toutes les pommes de terre cultivées appartenant à la même variété, il était ineluctable que, tôt ou tard, l'ensemble de la récolte soit frappé de maladie. Quand cela se produisit, il y eut une terrible famine qui provoqua la mort de peut-être 2 millions de personnes, et un nombre similaire d'émigrations vers l'Amérique du Nord.
En 1970, ce danger nous a été remis en mémoire quand les Etats-Unis ont perdu 15 % de leur récolte de maïs à la suite d'une attaque de nielle. Heureusement, le maïs n' est pas la nourriture de base des Américains; dans bien des pays du tiers monde, une telle épidémie aurait été catastrophique.
L'uniformité génétique affaiblit également la capacité adaptative d'une population. Ainsi, après avoir exposé au DDT pendant deux ans et demi des souches obtenues par croisements consanguins de mouches à fruit (Drosophila melanogaster), D. J. Merrell et J. C. Underhill [1] n'ont pas réussi à les rendre résistantes à ce poison. En revanche, il fallut moins de six mois pour que des populations normales à l'état sauvage acquièrent cette résistance. Waddington [2] lui aussi avait constaté que l'« assimilation génétique échoue complètement, du moins sur quelques générations, chez les souches provenant de croisements consanguins, auxquelles la variabilité génétique fait défaut ».
Comme on aurait dû s'y attendre, la « redondance uniforme » ne fait pas partie de la stratégie de la nature. La redondance naturelle est extrêmement diversifiée et l'écosphère manifeste un pouvoir phénoménal dans la creation de cette diversité. Nous savons tous qu'il est possible de construire des mots à l'infini avec un alphabet de 26 lettres. De même, le code génétique des 4 nucléotides de base permet d'émettre un nombre apparemment sans limite d'instructions. De ce fait, différentes formes de vie en nombre quasi illimité peuvent être engendrées à partir des 20 acides aminés nécessaires à la fabrication des protéines. Non seulement l'écosphère est capable de créer un nombre incroyable d'espèces, mais aussi de sous-espèces, de variétés et d'individus différents.
Cette diversité organisée permet à un système naturel de répondre à un large éventail d'agressions, qu'elles soient internes ou externes - éventail non pas aléatoire, mais bien specifique: celui qui, d'après l'expérience phylogénétique et ontogénétique du système, regroupe les principales menaces auxquelles il est exposé. Plus la diversité d'un système est grande, mieux il pourra faire face aux défis les plus improbables et les moins graves.
A cette fin, les sous-systèmes doivent être peu intégrés et capables de beaucoup d'indépendance. Chacun doit se spécialiser de manière à pouvoir affronter une certaine gamme d'agressions. Par contre, des systèmes complexes non diversifies, organisés pour répondre avec précision à des conditions écologiques particulières, ne seront capables de faire face qu'aux menaces les plus graves et les plus courantes, sauf, naturellement, à développer leur complexité mentale, comme notamment l'homme l'a fait (cerveau).
On peut utilement comparer le rôle de la diversité à celui d'une assurance contre les discontinuités. Ainsi le caractère le plus marquant de l'agriculture vernaculaire est l'incroyable diversité des plantes cultivées (et des variétés de chacune d'elles). D'après l'écologiste Peter Freeman, chez les agriculteurs d'Afrique centrale
« les champs de sorgho et de mil sont couramment composes non seulement de variétés différentes, mais aussi de diverses espèces appartenant au même genre. Quant aux cultures de riz, de maïs, d'arachide et de voandzeia, ce sont davantage des mélanges de types différents que des variétés précises. » [3]
Le même principe vaut pour la paysannerie en general. Les paysans sont imprégnes de ce que l' on a appelé l'« éthique de la subsistance ». Leur préoccupation principale n'est pas de maximiser les rendements mais de réduire la vulnérabilité et donc l' impact des discontinuités (sécheresses, inondations ou épidémies). Comme l'écrit James Scott:
« La préservation de la variété des semences, les techniques et le calendrier de mise en culture se sont traditionnellement affinés par tâtonnements au fil des siècles pour permettre le rendement le plus constant et le plus sûr, compte tenu des circonstances. (...) D'une manière caractéristique, le paysan s'efforce d'éviter la mauvaise récolte qui provoquerait sa ruine plutôt que de tenter un gros coup risqué. » [4]
Cette prudence va cependant à l'encontre de l' expansion du marché et donc des intérêts des industriels et des politiciens. Pour satisfaire à ceux-ci, la production et la consommation doivent être maximisées, et la sécurité est cherchée dans les mécanismes du marché. Cela pousse les agriculteurs à adopter des méthodes - biologiquement, socialement et écologiquement destructrices - qui vont maximiser, et non pas minimiser, les risques. Les résultats ne peuvent qu'être désastreux car, comme garantie contre les ruptures, il n'y a pas de substitut efficace à la diversité.
Il est souvent difficile de discerner quels sont les composants d'un système qui augmentent sa complexité et quels sont ceux qui contribuent à sa diversité. La culture d'un grand nombre de plantes différentes, pratiquée par les agriculteurs traditionnels, augmente non seulement la diversité mais aussi la complexité d'un écosystème agricole.
Dans un système d'association méticuleux, les premières espèces semées ont tendance à abaisser la température du sol et à créer le microclimat convenant aux suivantes. Les différentes espèces végétales se complètent par ailleurs sur le plan des cycles de nutriments: ainsi, les plantes à racines profondes agissent comme « pompes à nutriments » en puisant les sels minéraux dans les profondeurs du sous-sol pour les amener à la surface. Les minéraux libérés par la décomposition des plantes annuelles sont absorbés par les plantes vivaces. L'importante consommation de substances nutritives de certains végétaux est compensée par l'apport de matières organiques effectué par d'autres.
Ainsi, les céréales gagnent à être cultivées en association avec des légumineuses, dont les racines plus profondes permettent une meilleure utilisation des nutriments et de l'humidité du sol, et comportent des nodules où vivent des bactéries spécialisées dans la fixation de l'azote. Toutes ces cultures jouent donc un rôle dans le métabolisme de l'écosystème agricole, et contribuent par là même à augmenter sa complexité. Par ailleurs, elles conservent leur capacité de reaction individuelle face à un grand nombre d'agressions du milieu. Parce que le système n'est pas trop fortement intégré, elles peuvent remplir une double fonction: contribuer à la fois à la complexité et à la diversité de l'écosystème.
Il est intéressant de remarquer que certains systèmes naturels très diversifiés, pour faire face à des modifications de l'environnement, peuvent transformer cette diversité en complexité et vice versa. Un exemple typique en est fourni par les myxomycètes que l'on rencontre dans la vase, créatures minuscules semblables à des amibes, qui vivent généralement en colonies extrêmement diversifiées. En cas de pénurie d'Enterechia coli - la bactérie dont elles se nourrissent - elles subissent une métamorphose impressionnante: elles se réunissent pour former un organisme multicellulaire hautement différencié et qui présente un degré de complexité correspondant. Dès que la nourriture redevient abondante, cet organisme se décompose en ses parties constitutives et, là encore, la complexité redevient la diversité.
Il se produit la même chose dans les sociétés humaines vernaculaires. Lorsqu'elles doivent faire face à une agression extérieure, elles s'organisent pour former des groupes sociaux plus importants - comme le faisaient les Bochimans quand ils se battaient contre les envahisseurs bantous, et parfois les Indiens d'Amérique du Nord pour tenter de résister à l'avance de l'homme blanc. Il y a tout lieu de croire que si ces peuples avaient remporté la victoire et repoussé l'envahisseur, ils auraient repris leur mode de vie habituel au sien des groupes sociaux traditionnels qui le favorisent - et la complexité se serait une fois de plus transformée en diversité.
References
| 1. | Merrell, D. J. et Underhill, J. C., « Selection for DDT resistance in inbred laboratory and wild stocks of Drosophila melanogaster ». Journal of Economic Entymology 49, 1956; pp.140-142. |
| 2. | Waddington, C. H., The Evolution of an Evolutionist, p.69. Edinburgh University Press, Edinburgh, 1975. |
| 3. | Jurion, F et Henry, J., « Can Primitive Farming be Modernized? », pp.44-49. Cité par Freeman, P., Subsistence Agriculture: an exploration of environmental and development problems; p.36. The Conservation Foundation, Washington DC, 1971. Rapport non-publié pour la Banque Mondiale. |
| 4. | Scott, J., « The Subsistence ethic »,The New Ecologist No. 3, May / June 1978; pp.75-76. |




