Teddy Goldsmith
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portrait de Teddy

Gaïa est la source de tous les bienfaits

Chapitre 34 du livre Le Tao de l'écologie : Une vision écologique du monde, Editions du Rocher (30 juin 2002).
« La terre entièrement laissée à la nature (...) est qualifiée de terrain vague, ce qu'elle est effectivement. »
   John Locke (1632-1704)
« Vous pouvez mesurer la richesse d'un pays, sa richesse véritable, à sa couverture forestière. »
   Richard St Barbe-Baker (1889-1982)
« Je le pansai, Dieu le guérit. »
   Ambroise Paré (V. 1509-1590)
« La nature est la banque sur laquelle tous les chèques sont tirés. »
   John Aspinall
« Toute cette vaste étendue de pays dénudé qui s'étend maintenant au sud du Gange - cette vaste friche ou la sécheresse règne en permanence et que la famine hante comme Shiva hante les cimetières - était jadis une forêt quasi impénétrable. Une végétation luxuriante la recouvrait; naturellement irriguée, elle retenait les générosités des pluies estivales jusqu'à l'hiver, tandis que les douces pluies hivernales y étaient précieusement conservées jusqu'à ce que revienne la nouvelle mousson de juin. Encore à la période épique, il fallait la bravoure d'un héros pour s'aventurer dans cet océan forestier du sud de la Nerbudda, à l'époque un large fleuve aux flots intarissables, dont les sources étaient sans cesse alimentées par la forêt. Elle a maintenant disparu, les collines sont dénudées, la vallée n'est plus abritée et la Nerbudda s'assèche comme un ruisseau, tandis que le bétail affamé vient se coucher pour mourir sur l'argile brûlée par le soleil, qui fut autrefois le lit de la rivière. »
   E. Washburn Hopkins (1857-1932)

Dans la vision moderniste du monde, tous les bienfaits viennent essentiellement de l'homme et sont les produits du progrès scientifique, technique et industriel, rendus disponibles grâce au système du marché.

Ainsi la santé est considérée comme étant dispensée dans les hôpitaux, ou du moins par la profession médicale, avec le renfort des dernières découvertes pharmaceutiques et des gadgets technologiques les plus récents. L'éducation est envisagée comme une marchandise qu'on ne peut acquérir que dans les écoles, les lycées et les universités. Le droit et l'ordre public, plutôt que des caractères naturels de la société humaine, émaneraient des forces de police conjointement avec les tribunaux et le système cancéral.

La société elle-même est considérée comme fabriquée par l'homme, issue d'un « contrat social ». Selon les mêmes critères, la richesse d'un pays est mesurée par le Produit National Brut (PNB) par habitant, qui permet d'évaluer grossièrement sa capacité de fournir aux citoyens toutes les marchandises produites par l'homme, principe fidèlement reflété par l'économie moderne.

Pour les économistes formés à cette approche, les bienfaits naturels dispensés par le fonctionnement normal des processus biosphériques qui garantissent la stabilité du climat, la fertilité des sols, la reconstitution des reserves d'eau souterraines, l'intégrité et la cohesion des familles et des communautés, ne sont pas considérés comme des richesses; les économistes ne leur attribuent en effet aucune espèce de valeur. La privation de ces non-bénéfices ne peut donc pas constituer un « coût » et les systèmes naturels qui les fournissent peuvent être détruits en toute impunité économique.

Parmi les économistes, même ceux qui voient toute l'absurdité de ce système comptable persistent à nier que la destruction de l'environnement soit problématique, car ils ont appris à penser que le marché, en conjonction avec la science, la technique et l'industrie, est capable de pallier toute « pénurie de ressources ».

Ainsi, les agriculteurs de la vallée de San Joaquin, au sud de la grande vallée de la Basse-Californie, sont confrontés à un grave problème d'approvisionnement en eau qui pourrait en réduire un grand nombre à la faillite, mais ils ne paraissent guère s'en inquiéter et ne font rien pour adapter leurs méthodes de culture coûteuses en eau à la nouvelle situation. Ils tiennent pour acquis que, tôt ou tard, un nouveau plan de derivation de grande envergure leur amènera, comme par le passé, l'eau dont ils ont besoin d'une autre partie des Etats-Unis, voire du Canada.

On a recours au même argument, pour tenter de nous convaincre que la dégradation de nos terres agricoles n'est pas un problème. Pour nos économistes, elles ne sont qu' une « ressource » parmi d'autres. Gale Johnson, professeur d'université et économiste bien connu, spécialiste des questions agricoles, affirme avec insistance que les ressources naturelles ne jouent qu 'un rôle relativement secondaire dans la création de la richesse des nations.

Emery Castle [1] de Resources for the Future, l'un des plus prestigieux organismes de recherche américains, a déclaré à l'occasion d'un congrès sur les terres cultivables disponibles, en 1980, que la perte de terre agricole n'était pas pour le pays un problème urgent. Philip Raup, autre économiste spécialiste des questions agricoles, nous assure qu'il ne peut y avoir de pénurie durable de terres cultivables.

Supposer le contraire est une erreur qui vient d'une définition erronée de la disponibilité des ressources, en termes physiques plutôt qu'en termes économiques. En effet, estimer qu'une terre ne se prête pas à un usage agricole ne fait que refléter les conditions actuelles du marché. S'il y avait un réel besoin de terre, une injection suffisante de savoir scientifique, de technique et de capital la rendrait productive.

Cette attitude aberrante est encore davantage justifiée par la science orthodoxe, qui s'attache à dénigrer systématiquement les processus naturels. Ainsi Medawar [2] parle des « improvisations maladroites » de la nature et Lester Ward stigmatise son inefficacité:

« Au lieu de couler directement vers la mer et, donc, de l'approvisionner en eau avec la dépense d'énergie minimum, les rivières serpentent paresseusement à travers plaines et vallées. » [3]

Il déplore la « fertilité redondante » du monde vivant: les harengs pondent 10000 oeufs, dont 2 seulement parviendront à maturité, tandis qu'un grand châtaignier produit jusqu'à une tonne dé pollen. Pour Ward [4], les insuffisances de la nature sont une incitation pour l'homme à devenir son grand ingénieur et à créer un paradis sur Terre selon son dessein, dont il puisse prévoir et gouverner le fonctionnement dans le moindre détail.

Un principe de base de la vision écologique du monde est que les bienfaits véritables, et donc la richesse réelle, proviennent au contraire du bon fonctionnement du monde naturel et du cosmos. Nos plus précieuses richesses sont le climat favorable et stable, les forêts, les savanes et les terres agricoles fertiles, les rivières et ruisseaux, les sources et réserves d'eau souterraines, les marais et récifs coraliens, les mers et océans et les myriades d'espèces vivantes qui les peuplent - voilà ce qu 'il faut considérer comme notre veritable richesse.

Nos lointains ancêtres, qui vivaient de cette extraordinaire richesse sans la piller, sont fréquemment décrits comme pauvres et malheureux. On les dépeint souffrant de malnutrition chronique, vivant en permanence au bord de la famine. Rien n'est plus éloigné de la vérité. L'inimaginable richesse biologique offerte par l'immense territoire que recouvrent maintenant les Etats-Unis est bien décrite par John Bakeless. Dans les grandes plaines, où l'agriculture moderne a fait disparaître la plus grande partie de la végétation d'origine, et dont la couche d'humus subit une érosion si rapide que dans moins de trente ans il n'en restera plus que des pâturages appauvris, on voyait

« des prairies pleines de bisons qui défilaient en troupeaux des journées entières, des élans majestueux sur les rives des lacs, et des daims en tout lieu. La vigne sauvage couvrait une grande partie de la forêt orientale; on trouvait des fruits sauvages de toutes sortes, des poissons en abondance dans les lacs et les rivières; des huîtres de 25 centimètres de long ou plus en grappes énormes, que les heureux habitants de l'île de Manhattan n'avaient qu'à sortir des eaux claires devant leur porte, des langoustes de plus de 10 kilos, faciles à capturer; les dindons sauvages étaient si nombreux que leur glouglou matinal était assourdissant; les vols de pigeons voyageurs assombrissaient littéralement le ciel. II y avail des coqs de bruyère, des faisans de la prairie, des canards de toutes espèces, des oies sauvages si intrépides qu'elles essayaient parfois d'attaquer les chasseurs. » [5]

Ce serait pousser les choses un peu loin que de vouloir nous faire accroire que les habitants du Manhattan d'alors souffraient de malnutrition et de famine. Ils étaient au contraire certainement bien mieux nourris que sa population d'aujourd'hui. En Afrique, le continent où la famine est devenue chronique, où, pour la seule année 1991 27 millions de personnes étaient menacées de mourir de faim, les disettes sembient avoir été jadis inhabituelles. L'ethnologue Richard Lee [6] certifie que les Bochimans Kungs du désert du Kalahari avaient une alimentation très satisfaisante, souffrant rarement de privations. James Woodburn affirme qu'il en était de même des Hadzas, chasseurs-cueilleurs de Tanzanie.

Mungo Park [7] (1771-1806), dans ses Voyages dans l'intérieur de l 'Afrique, raconte que le fleuve Gambie regorgeait de poisson et que, « d'une main généreuse », la nature avait dispensé aux habitants de la région " les bénédictions de la fertilité et de 1' abondance ".

Deux voyageurs français du XVIIIe siècle, Poncet et Brevedent, signalent dans la région de Gezira, au Soudan, aujourd'hui recouverte de champs de coton appauvris par l'érosion, « de belles forêts d'acacias en fleurs emplis de petits perroquets verts », et « des plaines fertiles et bien cultivées »; le nom de cette région était le Pays de Dieu (Belad-Allah), « en raison de sa grande abondance ». Au Kenya, où une population à croissance explosive doit maintenant se nourrir d'un environnement de plus en plus dégradé, les pénuries alimentaires étaient rares. Comme l'écrit B. D. Bowles,

« Au cours de leurs voyages dans cette région, les explorateurs et les commerçants arabes n'avaient aucune difficulté à se procurer de la nourriture. Les conquérants européens avaient en réalité brûlé les cultures qu'ils avaient rencontrées et réussissaient néanmoins à subsister sans importer de nourriture. Ils se procuraient par la force des excédents qu'ils n'auraient jamais pu obtenir s'ils n'avaient pas été disponibles. » [8]

Le Bengale, qui incluait l'actuel Bangladesh, devenu l'une des régions les plus surpeuplées et les plus misérables de la planète, passait lui aussi jadis pour un pays de cocagne. Dans ses Voyages dans l'Empire Moghul, Francois Bernier (1656-1688) s'émerveillait de cette « richesse »:

« Tous les siècles ont parlé de l'Egypte comme du meilleur et du plus fertile pays du monde (...) mais selon que j'ay pu reconnoître du royaume du Bengale dans deux voyages que j'y ay faits, je crois que cet avantage lui est bien plutost dû qu'à l'Egypte. » [9]

Rien ne permet davantage de penser que les aborigènes australiens aient connu la faim. Sir George Grey (1812-1898), qui séjourna longuement parmi eux au début du XIXe siècle, affirmait avoir toujours « trouvé dans leurs huttes la plus grande abondance ».

Même si nous devons reconnaître que la malnutrition et la famine n'étaient pas le sort commun de l'homme tribal, nous persistons à croire qu'il était pauvre car privé des biens matériels et de la technologie. C'est encore une illusion. Durant environ 95 % de son séjour sur terre, l'homme a vécu en chasseurcueilleur, en agriculteur itinérant ou en pasteur nomade. Pour le nomade, les biens matériels que nous assimilons à la richesse sont avant tout un fardeau qu'il trouve « cruellement gênant », et ce d'autant plus, qu'il doit le transporter longtemps.

Lorsque Laurens Van den Post voulut donner un cadeau à ses amis Bochimans en témoignage de gratitude pour leur hospitalité, il ne trouva rien à leur offrir:

« Nous étions humiliés de réaliser combien il y avait peu d'objets que nous puissions offrir aux Bochimans. Presque tout semblait de nature à leur rendre la vie plus difficile, en ajoutant au fardeau qu'ils avaient à transporter chaque jour. Ils n'ont pratiquement aucun bien propre: un pagne, une couverture de peau et une sacoche de cuir. Ils ne possèdent rien qu'ils ne soient capables de rassembler en un clin d'oeil, d'emballer dans leurs paniers et de porter sur leurs épaules pendant un voyage de 1000 kilomêtres. Ils n'ont aucun sens de la propriété. » [10]

C'est se fourvoyer que de les qualifier de pauvres, car les Bochimans, vivant dans leur milieu naturel, ne se sentent pas du tout privés de biens matériels. Leurs priorités sont simplement différentes.

Mais elles étaient différentes aussi à la cour des empereurs mandchous avant que le pays ne subisse l'influence occidentale. Ainsi, l'empereur Ch'ien Lung [11] (1711-1799) ne fut pas le moins du monde impressionné par les biens manufacturés qui lui furent offerts par les émissaires britanniques du roi George III, désireux de nouer des relations diplomatiques avec la Chine. Il rejeta la requête britannique et envoya une lettre au roi George, qu'il concluait par ces mots:

Régnant stir le vaste monde, mon seul but est d'assurer la perfection de mon gouvernement et d'assumer les devoirs de 1'Etat. Les objets coûteux et bizarres ne m'intéressent pas. Comme votre ambassadeur peut le constater par lui-même, nous possédons tout. Je n'attribue aucune valeur aux objets étranges ou ingénieux et n'ai aucun besoin des manufactures de votre pays.

Nous ne saurions être plus éloignés que nous le sommes de cette attitude. Notre appétit de biens matériels et de gadgets technologiques paraît insatiable. De fait, c'est à leur possession que nous évaluons généralement notre richesse et même notre bienêtre. Il est sans conteste vrai qu'une grande quantité de biens matériels et de technologie nous sont aujourd'hui nécessaires; pourtant cela n'est pas dû à un besoin intrinsèque, mais au fait que, dans les conditions de vie aberrantes qui sont les nôtres, nous jugeons ces biens indispensables pour satisfaire nos besoins biologiques, sociaux, spirituels et esthétiques - nos besoins réels.

L'automobile était un luxe à l'epoque où elle fut inventée. Mais, à partir du moment où chacun en possède une, il apparaît normal de parcourir des distances de plus en plus grandes pour se rendre au travail, conduire les enfants à l'école, faire ses achats au centre commercial ou aller se distraire. La voiture devient une nécessité.

Ce n'est pas la religion qui est l'opium du peuple, comme le déclarait Marx, mais le matérialisme. L'homme a toujours été religieux. La possession de biens matériels n'est sa préoccupation dominante que depuis très peu de temps. On peut même considérer ces biens matériels et techniques comme de vulgaires pots-de-vin verses en compensation de l'anéantissement systématique de la richesse veritable, qui survient immanquablement avec le développement économique, ou " progrès ".

Aucun produit humain, aussi perfectionné soit-il, ne peut soutenir la comparaison avec le produit naturel qu'il est censé remplacer. La raison en est que ce dernier doit satisfaire les innombrables besoins des systèmes plus petits qu'il contient, comme ceux des systèmes plus vastes dont il fait partie - tandis que les artefacts humains ne sont conçus qu'en fonction de quelquesunes de ces exigences. Un excellent exemple en est la tentative de substituer le lait de vache au lait maternel.

Inutile de dire qu'on trouvera toujours des experts qui, sur la base d'une conception simpliste de la nutrition, garantiront la supériorité du premier, affirmant, par exemple, que le lait de vache est plus riche en protéines. Or, comme le remarque le nutritionniste Ross Hume Hall, un veau a des besoins en protéines plus élevés pour la bonne raison qu'il se développe plus vite qu'un bébé humain.

Plus important encore, comme le soulignent S. H. Katz et M. V. Young [12], le lait de vache contient moins de matières grasses polyinsaturées - nécessaires à la formation des tissus cérébraux - que le lait maternel, parce que le cerveau du veau croît moins vite que celui du bébé. Pour des quantités d'autres raisons, le lait de vache est un piètre substitut du lait maternel.

Les teneurs en calcium et en phosphore du premier sont à peu près égales, ce qui convient mal au bébé, dont les besoins en calcium sont supérieurs. Sa teneur en sodium est trop forte, ce qui peut provoquer une hypertension chez l'enfant. La faible teneur en cuivre du lait de vache expliquerait la moindre absorption du fer, dont la déficience, ou anémie, est si fréquente chez les petits Américains. Le lait humain a pour autre avantage de contenir une plus forte proportion d'acides gras à longue chaîne, qui favorisent le stockage et la conversion d'énergie chez le bébé.

En outre, le système gastro-intestinal de l'enfant nourri au sein est colonisé par la bactérie Lactobacillis bifidus. Le rôle de ce bacille semble largement sous-estimé. Sa presence serait essentielle à l'absorption des protéines et autres éléments nutritifs contenus dans le lait. II y a, par ailleurs, de plus en plus lieu de penser que la relation intime entre la mère et l'enfant au cours de l'allaitement a un effet positif sur les capacités digestives du petit.

Le lait maternel contribue aussi efficacement à l' immunisation de l'enfant face aux maladies. Le placenta transmet certains anti-corps auxquels il est perméable, tandis qu'il empêche le passage de certains autres. Il en résulte qu'à la naissance, l'enfant n'est pas immunisé contre les maladies devant lesquelles le placenta a fait barrière - celles notamment d'origine gastro-entérique, qui se trouvent être la cause principale de mortalité infantile à travers le monde. Ces anticorps sont en revanche présents dans le lait maternel en quantités suffisantes pour assurer l'immunisation contre bon nombre de ces maladies gastro-intestinales, bien qu'il semble que cette immunisation ne soit efficace que si les antigènes correspondants se trouvent présents dans l'environnement immédiat de l'enfant.

Katz et Young [13] considèrent qu'il existe probablement une synergie réelle entre les influences nutritionnelle, immunologique, psycho-endocrinologique et maternelle qui favorisent le développement du bébé. Il est à la fois naïf et irresponsable de croire qu'un processus naturel aussi incroyablement sophistiqué que l'allaitement, qui a évolué au cours de millions d'années, puisse être avantageusement remplacé en alimentant le bébé avec un lait conçu par l'évolution pour satisfaire les besoins d'un jeune ongulé, placé dans une bouteille équipée d'une tétine qui imite grossièrement le sein maternel.

Tout comme le lait maternel, les forêts naturelles qui naguère recouvraient une grande partie des terres émergées du globe, les forêts tropicales en particulier, font partie des produits de la nature dont nous ne pouvons pas nous passer. La liste des services irremplaçables que nous rendent les forêts tropicales serait presque interminable. Grâce à leur système de racines complexe, elles maintiennent littéralement le sol en place et empêchent l'érosion, sur les pentes les plus escarpées.

Même dans les forêts qui reçoivent jusqu'à 8 metres de précipitations annuelles, l'eau qui s'écoule jusqu'aux rivières a la limpidité du cristal. Grâce à leurs systèmes de racines, la terre y est spongieuse, ce qui lui permet de retenir au maximum les eaux de pluie et, en même temps, de ne libérer qu'une fraction de l'eau qu'elles retiennent vers les rivières, et d'en réguler ainsi le débit.

Une fois les forêts coupées et les racines détruites, la terre se durcit et n'est plus capable de retenir l'eau. La plus grande partie s'en écoule immédiatement dans les rivières - dont le lit envasé par l'érosion des collines déboisées remonte, en provoquant des inondations de plus en plus catastrophiques. Les nappes phréatiques baissent, les rivières se transforment en torrents qui ne coulent plus qu'a la saison des pluies, ruisseaux et sources sont taris.

Ces forêts offrent en outre l'habitat le plus parfait pour les êtres vivants - on estime qu'entre 50 et 80 % des espèces vivantes de Ia planète, c'est-à-dire des dizaines de millions d'entre elles, habitent dans les forêts tropicales. Même aprés être devenus agriculteurs sédentaires, les habitants de ces régions continuent de tirer la plus grande partie de leurs ressources alimentaires des forêts environnantes. Ils y trouvent aussi les matériaux nécessaires à la construction de leurs maisons ou de leurs huttes, à la fabrication de leurs objets quotidiens et de leurs outils, les herbes médicinales et les teintures végétales dont ils ont besoin - elles leur fournissent la base matérielle même de leur culture, qui se désagrège inévitablement lorsque les forêts disparaissent.

Ces foréts constituent également un piège à gaz carbonique important, tout en produisant l'oxygène nécessaire à la respiration animale. Le brûlage des forêts à grande échelle aujourd'hui pratiqué est responsable d'une fraction non négligeable du réchauffement planétaire provoqué par le dégagement excessif de gaz carbonique. Là où la destruction est irréversible, elle amoindrit l'efficacité de ce piège à gaz carbonique et aboutit inévitablement à réduire aussi la quantité d'oxygène disponible.

Grâce à la respiration des feuilles des arbres ou évapotranspiration, les forêts entretiennent l'essentiel de l'humidité atmosphérique, qui se transforme en nuages et absorbe une bonne partie de la chaleur solaire, créant ainsi une sorte de système de refroidissement planétaire. Entre 30 et 70 % des pluies qui tombent sur les 3 millions de kilomètres carrés de forêt amazonienne sont produites de cette façon. D'énormes quantités d'eau sont ainsi précipitées sur cette region et vaporisees par elle, la forêt jouant là encore le rôle de système de refroidissement. James Lovelock [14] a tenté de calculer la dépense d'énergie annuelle qui serait nécessaire pour produire le même rafraîchissement par des moyens artificiels:

« Si l'on postule que les nuages formés par les forêts réduisent la surface de réchauffement de la canopée par les rayons solaires de 1 %, le refroidissement exigerait pour chaque hectare an réfrigérateur d'une puissance de 6 kilowatts. En supposant une efficacité parfaite, et aucun frais financier, la dépense énergétique annuelle nécessaire s'élèverait à quelque 13000 F par hectare. »

Stir la base de ces calculs, il estime la valeur du « système de refroidissement de la totalité de 1'Amazonie » à environ 150000 milliards de dollars. C'est probablement là une estimation modeste et ne prenant en compte que l'un des nombreux services fournis par la forêt. Le pâturage de bétail sur cette même terre médiocre ne fournirait qu'un revenu total inférieur au trentième de cette somme, et pendant quelques années seulement, après lesquelles ce sol particulièrement vulnerable serait pratiquement réduit a l'état de poussière.

Même en y mettant le prix, il va sans dire qu'il serait impossible de mettre en place tous les dispositifs nécessaires pour fournir ces services qui le sont gratuitement par les forêts intactes. Rien d'étonnant à ce que, malgré cent cinquante ans de développement économique, la plus grande part des services nécessaires au maintien du bon fonctionnement de notre planète soit toujours dispensée par les processus d'autorégulation de l'écosphère. Carroll Wilson [15] le dit explicitement dans son édifiant rapport du MIT (Massachussets Institute of Technology) L'Impact de l'homme sur l'environnement global (1967).

« Presque tous les parasites potentiels des plantes sont naturellement contrôlés. Les insectes pollinisent la majeure partie des légumes, des fruits, des baies et des fleurs. La végétation limite les inondations, empêche l'érosion des sols, climatise l'atmosphère et agrémente les paysages. Les champignons et les microorganismes oeuvrent de concert sur les débris végétaux et les roches désagrégées pour produire l'humus. Les poissons commercialisés sont presque entièrement la production des écosystèmes naturels. Les écosystèmes recyclent la matière à travers les plantes vertes, les animaux et les décomposeurs en éliminant les déchets. Les organismes régulent le nitrate, 1' ammoniaque et le méthane dans l'environnement. A l'échelle géologique du temps, la vie régule les quantités de gaz carbonique, d'oxygène et d'azote qui composent l'atmosphère. »

Seule une infime fraction de ces fonctions autorégulatrices écosphériques essentielles pourraient être remplacées, et encore tres imparfaitement, par des dispositifs technosphériques régulés de l'extérieur.

Qu'il doive en être ainsi apparaît clairement si nous comparons le sort des Indiens de la côte nord-ouest de l'Amérique avant l'arrivée de l'homme blanc et celui d'un astronaute. La région était couverte de forêts tempérées luxuriantes où le gibier abondait, et regorgeait de toutes sortes de fruits sauvages, de baies, d'herbes et de racines. A marée basse, les coquillages sur les plages étaient si nombretix que selon un dicton des Tlingits: « Lorsque la mer se retire, la table est servie »; et il n'y avait, affirmait-on, aucun besoin de construire des ponts sur les rivières, car on pouvait les traverser à dos de saumon. Sauf catastrophe totalement imprévue, comme l' arrivée de l' homme blanc, les Indiens jouissaient de toute cette richesse écologique gratuitement offerte par les processus autorégulateurs de l'écosphère, et ce sans aucunement en hypothéquer l'avenir par des prélèvements excessifs.

Les conditions de vie d'un astronaute enfermé dans une petite boîte de métal en orbite autour de la Terre ne sauraient être plus différentes qu'elles le sont de celles des Indiens. II est privé de la plus modeste des richesses écologiques. Aucune plante comestible ne pousse dans sa cabine spatiale, il n'a aucun gibier à chasser, aucun poisson à attraper, aucune grève où ramasser des coquillages, aucune rivière, aucun ruisseau, aucun torrent où boire.

Même l'oxygène qu'il respire doit lui être amené de loin. Les conditions de sa survie dans la capsule ne peuvent être maintenues qu'au moyen des procédés techniques les plus perfectionnés. Le coût de son entretien dans des conditions aussi piètres et artificielles est incalculable. L'homme le plus riche du monde ne pourrait s'offrir cette vie dégradée que pendant quelques jours, et seuls les pays à 1' apogee de leur prospérité économique pourraient en faire profiter une poignée de leurs ressortissants quelques jours, quelques semaines, quelques mois au plus.

Si le gouvernement des Etats-Unis prend au sérieux la récente publication de la National Academy of Sciences [16] PoIicy Implications of Greenhouse Warming (Les implications politiques de l'effet de serre), nous pourrions être tous condamnés à vivre en astronautes sur notre propre planète. En effet, si nous n'acceptons pas de réduire de 60 à 80 % les émissions globales de gaz de serre, comme le recommande la Commission intergouvernementale sur le changement climatique (IPCC), le seul moyen restant d'empêcher le désastre climatique global pourrait être d' installer des dispositifs techniques ad hoc.

Parmi les stratégies de géo-ingénierie proposées à cette fin, la National Academy of Sciences suggère de mettre en orbite « 50 000 miroirs de 100 kilomètres carrés chacun pour réfléchir la lumière solaire ». Une autre solution proposée consiste à « se servir de canons ou de ballons pour créer un nuage de poussière dans la stratosphere, afin d'augmenter la réflexion de la lumière solaire ». D'autres encore consistent à utiliser des avions pour « maintenir an nuage de poussière dans la basse stratosphère afin de réfléchir la lumière solaire », à diminuer « le rendement de la combustion des moteurs d'avions volant en basse atmosphère, de manière à former un fin nuage de suie ».

Mais comment savoir si ces techniques ridicules ci grossières de géo-ingénierie vont fonctionner? Que se passerait-il d'ailleurs en cas de grève générale ou de guerre civile dans le pays responsable de leur mise en oeuvre? Ou en cas d'accident nucléaire du genre Tchernobyl qui obligerait à évacuer des populations entières? Ou encore, tout simplement lors d'une crise économique comme celle de 1929, plus que probable dans la décennie à venir?

Et même sans krach économique, sommes-nous certains que l'économie mondiale pourrait continuer à supporter le coût de ces strategies de géo-ingénierie? Qui nous dit que les ressources nécessaires seront toujours disponibles, ou que la planète en supportera le prix social et écologique? Ou même que la dégradation climatique provoquée par l'émission de gaz carbonique provenant de la combustion des carburants fossiles, nécessaire pour fournir l'énergie exigée par une entreprise aussi gigantesque, ne risque pas d'annuler tout éventuel effet climatique bénefique?

Que les scientifiques puissent seulement envisager que des expédients aussi aberrants remplaceront les mécanismes homéostatiques de l'écosphère, qui jusqu'ici régulaient le climat, montre à quel point ils vivent dans leur propre sphère - de plus en plus isolés des réalités sociales, écologiques et même économiques.

References

1. Castle cité dans Sampson, R. Neil, Farmland or Wasteland, Rodale Press, PA 1981, p.82.
2. Medawar, P. B., The Hope of Progress, pp.244-261. Wildwood House, London, 1974.
3. Ward, L., The Psychic Factors of Civilization, pp.244-261, 1893. Cité par Worster, D., Nature's Economy, p.175. Sierra Club, San Francisco, 1977.
4. Ward Ibid 2., pp.244-261, cité par ibid 3., p.175.
5. Bakeless, J, « Our land as it was ». The Ecologist Vol. 7 No. 2, 1977, pp.247-249.
6. Lee, Richard B., « Man the Hunter », in Vayda, Andrew P., Environment and Cultural Behaviour, pp.47-79. American Museum of Natural History, New York, 1969.
7. Park, Mungo., Voyages dans l'intérieur de l'Afrique (Travels in the Interior of Africa); p.5. Folio Society, London, 1984 (1799).
8. Bowles, B. D., « Underdevelopment in agriculture in colonial Kenya », en Bethwell et Ogot, Ecology and History in East Africa, pp.195-215. Nairobi, 1976.
9. Bernier, François, Voyages de François Bernier : Contenant la Déscription des Etats du Grand Mogul, de l'Hindoustan, du Royaume de Kachemire; p.437. Paul Marret, Amsterdam, 1699. Edition anglaise : Archibald Constable, London, 1941.
10. Post, Laurens van der, Venture into the Interior; p.276. Hogarth, London, 1958.
11. Ch'ien Lung, cité par Toynbee, A., A Study in History, p.161. Royal Institute of International Affairs, London, 1935.
12. Katz, S. H., et Young, M. V, « Biological and social aspects of breast-feeding ». The Ecologist Quarterly, printemps 1978; pp.75-85.
13. Katz et Young, ibid.
14. Lovelock, J., The Practical Science of Planetary Medicine, p.183. Gaia Books, London, 1991.
15. Wilson, Carroll, et alia, Man's Impact on the Global Environment: A Study of Critical Environmental Problems; pp.123-6. MIT Press, Cambridge Mass, 1971; pp.123-126.
16. National Academy of Sciences, Policy implications of Global Warming, pp.57-63. National Academy Press, Washington DC, 1991.
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