Teddy Goldsmith
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Les êtres vivants cherchent à comprendre leurs rapports avec leur environnement

Chapitre 31 du livre Le Tao de l'écologie : Une vision écologique du monde, Editions du Rocher (30 juin 2002).
« Dans le comportement animal et humain, les essais ne sont pas faits au hasard. »
   Keith Oatley
« Le rôle de l'apprentissage ne se limite pas à fournir une réponse nouvelle en cas d'erreur. Il implique aussi la compréhension de la nature particulière de l'erreur et la décision de la prochaine action à entreprendre. »
   Keith Oatley

L'être vivant appréhende son environnement en y détectant les données pertinentes pour sa structure de comportement et en les interprétant en fonction du modèle mental de ses relations au milieu. C'est-à-dire qu'il cherche à déterminer leur signification et, donc, à les comprendre.

Cette thèse est inconciliable avec les idées actuellement en vigueur en la matière. Les psychologues du comportement se répartissent en diverses écoles: le behaviorisme est celle qui a longtemps dominé. Elle est associée aux noms de Edward Thorndike (1874-1949) et E. R. Guthrie (1886-1959), et aussi, en particulier, à celui de John Broadus Watson (1878-1958) et plus récemment de B. F. Skinner (1904-1990). Bien que, notamment, les adeptes de la Gestalt, et plus récemment les écoles « cognitive » et « mentaliste » auxquelles est associé le nom de R. W. Sperry, ne se réclament pas du behaviorisme, ses caractères essentiels sous-tendent encore beaucoup de leurs conceptions.

C'est l'interprétation qui s'accorde le mieux au paradigme scientifique, celui-ci rationalisant la méthodologie que les psychologues expérimentaux et les éthologues sont contraints d'adopter pour être pris au sérieux par la communauté scientifique. Cette théorie extrêmement réductionniste du comportement est en gros la suivante: l' « atome » de comportement est le réflexe, mécanisme par lequel un événement qui se produit dans l'environnement, appelé « stimulus », déclenche une réaction automatique.

Dès 1906, Sherrington [1] écrivait que « le simple réflexe n'est probablement qu'une conception abstraite (...) si ce n'est une fiction ». Herrick [2] de son côté y voyait une pure abstraction, « une simple manifestation de ce qui d'évidence est un schéma de comportement très coordonné ». Cela n'a pas empêché d'autres chercheurs de presenter le processus en termes - plus mécanistes encore - d'entrées et de sorties, le stimulus étant ce qui entre et la réaction ce qui sort, comme dans une machine, quand on appuie sur le bouton.

Le processus d'apprentissage mérite bien sûr une explication, et les scientifiques en ont trouvé une qui présente toutes les caractéristiques - aléatoire, atomiste et mécaniste - exigées par le paradigme en vigueur. A leurs yeux, le processus d'apprentissage ne se déroule pas selon un ordre nécessaire, les êtres vivants étant censés réagir à l'environnement de façon purement aléatoire. Pour sortir d'un labyrinthe, par exemple, un rat essaiera plusieurs itinéraires par tâtonnements, conformes aux variations aléatoires darwiniennes et aux mutations génétiques aléatoires des néo-darwinistes.

Si l'une des tentatives est couronnée de succès, on la dit « renforcée », synonyme darwinien de « sélectionnée ». Dans les expériences en laboratoire, les rats qui effectuent ce que l'expérimentateur estime être le bon choix reçoivent une récompense, et sont punis d'une décharge électrique, par exemple, lorsqu'ils opèrent le mauvais choix. Récompenses et punitions sont, dans la tradition benthamienne, les deux seules motivations des êtres vivants.

Comme les néo-darwinistes à propos de la sélection, les behavioristes attribuent au renforcement des pouvoirs extraordinaires. Skinner [3] apprend ainsi au lecteur que « l'individu se parle à lui-même (...) en raison des renforcements qu'il en retire »; que la pensée n'est qu'un comportement qui agit automatiquement sur le comportement [4], et de ce fait possède un effet « renforçateur » [5] ; que, de même que le musicien, compose et joue ce dont l'audition le renforce et que le peintre peint ce qui le renforce visuellement, l'orateur qui compose formule ce dont l'écoute le renforce, écrit ce dont la lecture le renforce; l'artiste créateur, quant à lui, est « entièrement dominé par les contingences du renforcement » [6].

On a peine à croire que des personnes tant soit peu sérieuses puissent attribuer l'incroyable subtilité et complexité du comportement vivant à un mécanisme aussi rudimentaire et grossier. Comme le remarque Michael Polanyi [7], si l'on croit à cela, il faut aussi admettre que

« si un chien recevait systématiquement de la nourriture à chaque fois qu'on lui montre une radio de poumons malades, et s'en voyait privé à la vue d'une radio de poumons sains, il apprendrait à diagnostiquer les cancers des poumons. »

L'apprentissage par simples tâtonnements, excepté peut-être pour les formes de vie les plus rudimentaires, n'est que chimère. Même dans les rangs de la psychologie expérimentale, certains en ont pris conscience. Karl Lashley (1890-1958) soutient avec insistance que les animaux normaux ne se comportent pas de façon aléatoire. Keith Oatley [8] le confirme: « Dans le comportement animal ou humain, souligne-t-il, rien n'est tenté au hasard ». Au contraire, comme l'écrit Herrick [9], « le processus d'apprentissage est directif, c'est une activité organisée et non de simples tâtonnements aléatoires ». Pour I. Krechevsky [10] « il nous faut révisen notre conception du processus d'apprentissage pour admettre l'existence de réponses organisées et systématisées à chacune des étapes du processus ». De fait, le rat,

« place dans une situation sans issue, ne réagit pas n'importe comment, mais explore intelligemment toutes les solutions possibles. Ces réponses systématiques sont en partie imaginées par l'animal et ne sont pas uniquement la résultante des circonstances exténieures immédiates. »

Les animaux ne se contentent donc pas de réagir aveuglément aux divers stimuli, mais cherchent à les interpréter pour en comprendre la signification. Cela signifie pour eux établir le rôle de l'événement qui attire leur attention par rapport à leur comportement au sein d'un système spatio-temporel plus vaste.

Quand les Tahitiens ont vu pour la première fois des chevaux, débarqués sur l'île par les marins de Bougainville, ils les rangèrent immédiatement parmi la categorie des mammifères qu'ils connaissaient le mieux et auxquels ils ressemblaient le plus... celle des cochons, qui étaient manifestement plus proches du cheval que les autres mammifères qui leur étaient familiers: le chien et le rat polynésiens. Avec bon sens, ils baptisèrent le cheval « cochon qui porte l'homme ». Ce n' était pas une réaction mécanique, mais une tentative intelligente pour comprendre cet animal étrange à partir d'autres similaires qui leur étaient familiers. Rien n'interdit de supposer que les rats en font autant.

Certaines experiences de Lashley éclairent particulièrement le problème. Il a montré que des rats souffrant de lésions importantes du cortex apprenaient à résoudre un problème aussi vite que les autres, mais par un comportement simplifié. Ils tombaient sur la solution davantage qu'ils ne la trouvaient de façon systématique ou logique, et de façon moins souple. Autrement dit, ils ne comprenaient pas la nature du problème qu'ils avaient à résoudre.

Cela rappelle le comportement des enfants élevés dans un isolement complet, chez qui le modèle de representation du monde est resté rudimentaire, amputé. Peter de Hanovre, le célèbre « enfant sauvage » du XVIIIe siècle qui fut amené à Londres et exhibé comme une curiosité, a fini comme employé de ferme. Il accomplissait convenablement son travail, mais ne parvint jamais à en comprendre véritablement le sens. Quand on lui demandait de charger une brouette avec de l'engrais, il s'exécutait avec une grande efficacité, mais, ne comprenant pas ce qu'il faisait, il entreprenait alors de la vider et de la remplir à nouveau jusqu'à ce qu'on lui dise d'arrêter.

Si comprendre quelque chose consiste à en déterminer la fonction dans un système spatio-temporel, plus nous élargissons le contexte d'étude, mieux nous comprendrons cette fonction. C'est de cette façon qu'un détective procède pour tenter de comprendre un crime. Chaque indice est relié à un ensemble d'événements de plus en plus étendu, et sa signification augmente progressivement. Tous les autres indices sont ainsi examinés jusqu'à ce que le crime soit reconstitué, et le détective peut alors dire qu'il a compris ce qui s'est passé. C'est la seule façon de procéder. Il est impossible d'interpréter un indice en dehors d'un contexte toujours plus large, car il ne signifie pas grand-chose à lui seul. Il constitue une donnée, non une information.

Pour conclure, à l' exception des plus simples, les êtres vivants ne se comportent pas en robots. Ils sont intelligents et, que cela plaise ou non aux scientifiques orthodoxes, ils tentent désespérément de comprendre les relations qui les unissent au monde alentour.

References

1. Sherrington, Sir Charles., The Integrative Action of the Nervous System; p.8. London 1906.
2. Herrick, C. J., The Evolution of Human Nature, pp.253-254. Harper & Bros, New York, 1961.
3. Skinner, B. F., Verbal Behaviour, p.163; New York, 1957. Cité par Koestler, Janus - a Summing Up; p.169, Hutchinson, London, 1978.
4. Skinner, ibid., p.438, cité ibid., p.169.
5. Skinner Ibid., p.439, cité ibid., p.169.
6. Skinner Ibid., p.150, cité ibid., p.169.
7. Polanyi, Personal Knowlege - Towards a Post-Critical Philosophy; p.150. Routledge & Kegan Paul, London, 1978.
8. Oatley, Keith, Perceptions and Representations, p.116. Methuen, London, 1978.
9. Herrick, C. Judson, The Evolution of Human Nature, p.358.
10. Krechevsky, I., « Hypothesis Versus Chance in the Pre-Solution Period in Sensory Discrimination », en C. C. Crawford, F. H. Leitzell eds., Learning a New Language, 1932; p.44. Cité par Herrick op.cit., p.358.
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