Teddy Goldsmith
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Gaïa, considérée comme processus spatio-temporel, est l'unité de l'évolution biologique et sociale

Chapitre 21 du livre Le Tao de l'écologie : Une vision écologique du monde, Editions du Rocher (30 juin 2002).
« Pour Freud, l'inconscient est avant tout le réceptacle des refoulements. Il l'interprète uniquement au travers des expériences de la petite enfance. Pour moi, il est plutôt semblable à de vastes archives historiques. »
   Carl G. Jung (1875-1961)
« Il est douteux qu'une vie qui a un sens puisse être vécue sans relation consciente à une tradition. Ceux qui en sont privés sont en quelque sorte moralement prolétarisés, sans racines ni rapports de loyauté. »
   Dorothy Emmett
« Un pays qui a perdu le sentiment de son passé ne peut ni comprendre son présent ni choisir son avenir. »
   Winston Churchill (1874-1965)
« Le vrai péché, c'est l'oubli. »
   Mircea Eliade (1907-1986)
« Des plus lointains ancêtres à la dernière génération, la famille [en Chine] constitue une seule unité. »
   Ralph Linton

Voir dans l'organisme individuel l'unité de base de l'évolution est une des faiblesses essentielles de la thèse néo-darwiniste. En quoi cet organisme serait-il si particulier? Y a-t-il une difference si fondamentale entre ses strategies adaptatives et celles des autres systèmes naturels qu'il faille le considérer comme tout à fait distinct? Sans aucun doute, la réponse est non.

A tous les niveaux d'organisation, y compris celui de Gaïa lui-même, les processus du vivant sont conçus selon le même plan et se révèlent intentionnels, dynamiques, créatifs et intelligents. Qui plus est, toutes leurs stratégies adaptatives visent à préserver la stabilité ou homéostasie de l'ensemble de la hiérarchie gaïenne - condition sine qua non du maintien de leur propre homéostasie.

De plus, tous les systèmes dirigent et coordonnent les comportements de leurs parties constitutives, Gaïa elle-même coordonnant ceux de tous les membres de la hiérarchie, et veillant en outre à ce qu'ils continuent à assurer sa propre homéostasie d'ensemble, processus que j'appelle homéoarchie. Pour toutes ces raisons, l'individu ne peut en aucun cas être considéré comme l'unité de l'évolution. Celle-ci ne peut être que Gaïa elle-même et l'évolution ne peur être mieux définie que comme le processus gaïen.

Un processus n'est cependant qu'une abstraction s'il n'a pas de dimension temporelle, tout comme l'est une entité lorsqu'on la considère hors du temps. Nous sommes habitués à penser à Gaïa en termes d'abstractions temporelles ou spatiales, mais celles-ci ne sont en fait que différentes facettes d'une même réalité: le système spatio-temporel formé par Gaïa. Il en résulte qu'il doit y avoir une adéquation parfaite entre les abstractions gaïennes temporelles et spatiales, tout comme il y a parfaite adéquation entre le processus digestif et le système digestif physique.

A l'inverse, la thèse néo-darwinienne postule une séparation radicale entre la structure de la biosphère, envisagée dans l'espace, et la biosphère en tant que processus - la première étant considérée dans toute sa complexité et sa sophistication, tandis que le second est réduit à une interaction grossière entre deux machines - l 'une génératrice de variations aléatoires, l'autre une simple trieuse. Cela suffit à invalider la thèse darwinienne.

Les caractères essentiels de Gaïa, en tant qu'abstraction dans l'espace, doivent correspondre à ses caractères essentiels en tant qu'abstraction dans le temps, ou encore de Gaïa continuum spatio-temporel. L'un de ces caractères est que Gaïa, abstraction dans l'espace, composée de systèmes de plus en plus petits, est hiérarchisée. Il doit en être de même de Gaïa, abstraction temporelle ou processus spatio-temporel, composée d'une hiérarchie de systèmes vitaux à longue durée de vie divisés en d'autres à longévité de plus en plus réduite.

Ainsi, la durée de vie d'un organisme représente plusieurs dizaines de milliers de fois celle de ses cellules. L'individu lui-même a une longévité beaucoup plus faible que celle de la famille dont il est membre, a la fois dans le temps et dans l'espace. Les communautés survivent aux familles, les sociétés et les groupes ethniques aux communautés et l'espèce humaine aux sociétés - l'espèce humaine elle-même ayant peu de chances de perdurer au-delà d'un court moment de l'histoire de la biosphere.

Un autre trait essentiel de la biosphère, en tant qu'abstraction spatiale, est l'existence d'un ordre. Comme nous le verrons, l'ordre dans l'abstraction spatiale correspond à l'intention dans celle du temps. Dans un système spatio-temporel hiérarchisé, cela signifie que les parties doivent se comporter homéotéliquement vis-à-vis de l'ensemble de la hiérarchie gaïenne afin d'en préserver la stabilité, et par là même leur propre stabilité. James Lovelock voit dans le développement de Gaïa et dans le maintien de sa stabilité depuis des centaines de millions d'années le résultat d'une action coordonnée des êtres vivants -des bactéries en particulier.

L'évolution des espèces, au contraire du processus évolutif gaïen dans son ensemble, ne peut se manifester qu'à travers des changements qui affectent la succession des ontogenèses. Ces ontogenèses ne peuvent être comprises comme des processus séparés et individuels. Elles sont des composantes différenciées de la phylogenèse, à son tour étroitement intégrée a la multitude des autres phylogenèses qui forment le processus gaïen.

Quel est donc le rôle des ontogenèses et de leurs sous-processus - morphologie, physiologie, comportement? La seule réponse possible est: fournir au processus évolutif dans son ensemble l'information localisée et à court terme dont il a besoin pour s'adapter aux circonstances changeantes dans lesquelles il se déroule. En langage moderne, ils constituent les mécanismes de rétroaction sans lesquels aucun processus cybernétique n'est possible.

La théorie de l'évolution de Lamarck l'admettait, implicitement du moins, mais la science orthodoxe, qui considère que le changement évolutif résulte exclusivement de variations affectant les gènes des organismes individueis, le nie avec véhémence. Ni la morphogenèse, ni le développement de l'enfant en un adulte, pas plus que son expèrience physiologique et comportementale, n'étant censés affecter aucunement son matériel génétique, ces processus sont considérés comme totalement isolés du processus évolutif (voir Annexe 4).

Le contrôle et la coordination des entités constitutives les plus petites par les plus importantes - Gaïa elle-même contrôlant l'ensemble de la hiérarchie qu'elle constitue - est encore un des caractères marquants de la hiérarchie gaïenne, en tant qu'espace abstrait, ou plus exactement en tant qu'ensemble de phénomènes simultanés. On peut montrer qu'il en est ainsi du processus gaïen, autrement dit de l'évolution, c'est-à-dire que le passé et le futur doivent nécessairement déterminer le present.

Dans l'évolution, comme dans tous les processus naturels, le tout précède la partie: en d'autres termes, plus les caractères d'un système naturel sont généraux, plus tôt ils ont dû être fixés. Ainsi, la décision que tel ou tel organisme serait un oiseau et non un reptile ou un mammifère a été prise il y a plusieurs millions d'années. Les decisions nécessaires pour déterminer respectivement sa famille, son genre, son espèce et sa variété ont été prises plus tard, et dans ce même ordre. Plus les caractères qui distinguent l'individu de ses congénères sont superficiels et différenciés, plus tardive aura été la période de leur apparition.

Le philosophe et naturaliste allemand Ernest Haeckel [1] (1834-1919) a montré de manière très révélatrice que, à différents stades de leur développement, les embryons de divers vertébrés tels que la poule, la tortue et l'être humain sont si semblables qu'il est impossible de les distinguer, alors même que, par la suite, ils se développent très différemment. Cela le conduisit à formuler sa loi biogénétique selon laquelle l'ontogenèse récapitule la phylogenése, loi qui, bien qu'ayant été critiquée et reformulée par Sir Gavin de Beer (1899-1972), reste vraie sur le fond.

La similitude de forme entre ces divers embryons à des stades spécifiques de leur développement reflète leur histoire commune à ses débuts. Les débuts de cette histoire sont en grande partie indélébiles. La raison tient à ce que l'information transmise d'une génération à l'autre reflète toute l'expérience accumulée par l'espèce, et non pas seulement celle de cette génération. Voilà qui est essentiel, du fait que cette expérience acquise sur une courte période pourrait ne pas être significative, pourrait même être aberrante: les processus vitaux qui se fonderaient sur elle seraient hétérotéliques et ne serviraient qu'à satisfaire les besoins à court terme des individus d'une génération particulière, sans servir en même temps ceux de la hiérarchie de systèmes spatio-temporels dont ils font partie - le processus gaïen perdant, dans ces conditions, sa continuité ou stabilité.

Si le comportement se fonde sur une information reflétant l'expérience totale de l'espèce, cette information n'est donc pas modifiable (« non plastique »). Seule l'expérience la plus récente et à plus court terme est malléable, modifiable, et donc susceptible de varier aim d'empêcher des changements plus importants et plus destructeurs qui affecteraient les caractères généraux du système.

L'information transmise d'une génération à l'autre doit nécessairement refléter l'expérience entière de l'espèce pour une autre raison, c'est que l'évolution est cumulative. Au cours de celle-ci, l'information nouvelle ne remplace pas l'ancienne, elle ne fait que s'y ajouter. Par exemple, le système nerveux a évolué suivant un processus d'accroissements successifs, le second système nerveux, puis le troisième, étant venus s'ajouter au plus ancien sans l'éliminer. Paul MacLean et Arthur Koestler déplorent que, le néo-cortex ne dominant pas complètement le cerveau reptilien, l'homme ne soit pas véritablement « rationnel ». Comme l'écrit MacLean, « le cerveau reptilien contient un savoir et des souvenirs ancestraux et accomplit fidèlement ce que lui dictent ses ancêtres, mais n'est pas un bon instrument pour faire face aux situations nouvelles ». [2] Aucun des deux ne réalise que la rationalité pure n'amènerait que chaos et que le contrôle de notre « raison », précisément par « le savoir et les souvenirs ancestraux » reflétant l'expérience entière de l'espèce, est une condition préalable, à sa stabilité et à sa continuité.

Le même principe s'applique à l'évolution sociale. Les sociétés vernaculaires, en particulier les sociétés chthoniennes, dépourvues d'institutions politiques formelles, sont réellement gouvernées par le conseil des anciens. Ils sont les gardiens vivants de la sagesse culturelle de leur société, qui reflète la totalité de son expérience passée. C'est pourquoi la société chthonienne est souvent décrite comme une gérontocratie ou gouvernement par les vieux.

Cependant, les véritabies gardiens de la sagesse traditionnelle sont les esprits des ancêtres qui l'ont forgée. Ces sociétés devraient donc plutôt être qualifiées de nécrocratie ou gouvernement par les morts. Le culte des ancêtres est l'un des traits essentiels de leurs religions; l'influence des valeurs dont les ancêtres sont les dépositaires est souveraine. Lafcadio Hearn [3] (1850-1904) montre combien ceci est vrai pour la société japonaise traditionnelle. « Dans tous les domaines, écrit-il, les morts, plutôt que les vivants, ont gouverné la nation et modelé sa destinée » - et on peut en réalité en dire autant de toutes les sociétés chthoniennes.

Aucune voix ne s'élève des tombes avec plus d'autorité que celles des ancêtres mythiques - les « Etres de l'Aube », comme les nomme A. R. Radcliffe-Brown [4], qui ont vécu la période sacrée que certaines tribus d'Australie appellent l'« Aube du monde », le in illo tempore de Mircea Eliade [5]. Ils ont, dans ces temps sacrés, donné corps à la loi traditionnelle qui gouvernerait à jamais leur société, le monde naturel et même le cosmos. Pour toutes ces raisons, la loi traditionnelle était sacrée et l'immuabilité relative de l'information traditionnelle, reflet de la longue expérience de la société et de sa transmission d'une génération à l'autre, était assurée.

L'adaptation aux variations de l'environnement s'opérait, à travers les changements que le chaman, ou le conseil des anciens, pouvaient concilier avec la mythologie de la société, en accord avec la loi traditionnelle que celle-ci rationalisait. Il faut donc considérer une telle société comme gouvernée par la totalité de l'entité hiérarchique spatiotemporelle remontant a l'« Aube » où elle est née. Ainsi, les principes qui gouvernent la transmission de l' information culturelle sont précisément les mêmes que ceux qui gouvernent la transmission de l'information génétique assurant la stabilité des systèmes naturels au niveau biologique d'organisation.

Le présent est déterminé non seulement par le passé mais aussi par le futur, car les processus les plus éphémères servent les desseins des processus plus généraux qui les englobent et leur survivent. Dans le développement gaïen, les processus vitaux individuels sont réglés de telle sorte qu'ils préservent indéfiniment l'ordre spécifique de Gaïa - du moins jusqu'a ce qu'un changement géophysique colossal fasse apparaître des conditions dépassant sa « marge de tolérance ».

Rien dans le processus gaïen n'est entrepris en vue de satisfaire des besoins à court terme qui mettraient en péril sa continuité ou sa stabilité, et donc sa perpétuation. C'est l' inverse qui est vrai dans le cas du développement économique ou du progrès (voir Chapitre 65): ils ne visent qu'à procurer des avantages politiques et économiques immédiats, leurs promoteurs ne se préoccupant en aucun cas des conséquences pour les générations futures, incapables d'agir sur la scène politique et économique d'aujourd'hui; ces générations futures ne votent pas, n'épargnent pas, ne produisent pas et ne consomment pas: pourquoi donc auraient-elles voix au chapitre?

Si l'évolution s'identifie au processus gaïen, elle ne peut être comprise grâce à l'étude du comportement de cette tranche actuelle de l'écosphère en évolution dont nous faisons partie. Car cette tranche n'évolue pas pour conserver sa propre stabilité, mais plutôt celle d'une entité-processus spatio-temporelle beaucoup plus vaste, dont la naissance remonte à celle de la vie sur Terre, et dont le passé se trouve reflété dans l'information sur laquelle elle se fonde pour évoluer.

En fait, seule cette entité évolue. La tranche est insignifiante. D'un point de vue cybernétique, tout le passé gaïen depuis la nuit des temps existe aujourd'hui au même titre que le présent et le futur, puisque à eux trois ils déterminent son évolution et constituent donc le processus gaïen, unité de l'évolution. On dit qu'une société tribale est composée des morts, des vivants et de ceux qui ne sont pas encore nés - c'est précisément ainsi qu'il faut voir Gaïa.

References

1. Haeckel, E., Histoire de la création des êtres organisés, pp.204-229.
2. MacLean, cité dans Koestler, 1989. pp.277-278.
3. Hearn, L., Japan: an Attempt at Interpretation p.38.
4. Radcliffe-Brown, a. R., Structure and function in primitive society p.166.
5. Eliade, M., Le Mythe de L'éternel retour.
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