Teddy Goldsmith Ecrivain, philosophe, l'un des grands penseurs de l'écologie
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Small photograph of Teddy Goldsmith by Oliver Tickell. Licenced for general reproduction with attribution and link / reference to this website.

Comment survivre?

Teddy Goldsmith retrace ici l'histoire de la notion de « progrès » depuis Bacon jusqu'aux mythes du « développement » moderne. Il montre que, pour agir autrement pour un monde meilleur - et tout simplement pour survivre à la crise climatique annoncée - il faut penser le monde autrement, en s'inspirant de l'expérience des sociétés traditionnelles.

Publié dans L'Écologiste n° 8, octubre 2002.

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La terrible situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui ne provient pas d'une mauvaise mise en oeuvre des politiques actuelles : elle en est plutôt le triste résultat. Si nous ne nous en apercevons pas, c'est parce que ces politiques nous semblent tout à fait rationnelles dans le cadre de la vision du monde, dont nous sommes, nous Occidentaux, totalement imprégnés.

Nous nous proposons d'examiner ici cette véritable religion séculière, car son rejet sans condition et son remplacement par une vision plus réaliste sont un nécessaire préalable à la résolution de nos problèmes actuels.

Tout d'abord, le présupposé fondamental de la vision occidentale du monde est que Dieu (ou encore l'Évolution) a mal fait son travail. Il incombe alors à l'homme, grâce à son intelligence et à son ingéniosité tant vantées, à l'aide de la science, de la technologie, de l'industrie et aujourd'hui du libre-échange, de redessiner ce monde selon ses propres plans - bien supérieurs. Cela nous permettra ainsi de créer alors un paradis terrestre technologique et matériel, où tous les problèmes que nous connaissons depuis les débuts de notre séjour sur terre seront éradiqués une fois pour toutes.

Ce qui rend crédible cette infantile vision du monde, c'est le fait qu'elle repose sur la science moderne, notre religion séculière. Une proposition déclarée « scientifique » est indiscutable, alors que si elle ne bénéficie pas de cette appellation, elle ne peut être que tissu d'ignorance ou charlatanerie. En somme, les déclarations de nos scientifiques bénéficient de l'aura, hier réservée aux textes sacrés, leur donnant tout pouvoir pour prévenir le moindre écart de l'orthodoxie dont ils sont les gardiens.

Fausses utopies

L'idée de progrès a été vigoureusement élaborée par Francis Bacon (1560-1626) - considéré comme l'un des fondateurs de la science moderne, avec René Descartes (1596-1650) et Galilée (1564-1642) - dans son œuvre utopique, La Nouvelle Atlantide. [1] Aucun d'eux ne considérait la science comme une discipline objective mais plutôt comme une entreprise de nature impérialiste, dont le but était de soumettre, de dominer et de contrôler le monde naturel. Dans l'ouvrage de Bacon, l'académie scientifique de la Nouvelle Atlantide s'appelle « la Maison de Salomon ». Elle a pour objectif de « reculer les bornes de l'Empire Humain en vue de réaliser toutes les choses possibles », [2] ce qui suppose que toute intrusion scientifique dans le tissu de la nature est nécessairement bénéfique et qu'on ne peut lui imposer aucune limite.

La religion du progrès

Pour Bacon, cette entreprise devait créer « une seconde nature », autrement dit, un univers de substitution ou ersatz scientifique et technique, considéré sans ambiguïté comme supérieur au monde naturel qu'il viendrait à remplacer. Les scientifiques de la Maison de Salomon seraient capables de « prolonger la vie », « rendre la jeunesse », « retarder le vieillissement », réguler le climat, et de « fabriquer de nouvelles espèces ». [3] Ces personnages n'imaginent pas de limites possibles à leurs réalisations et songent encore moins aux implications sociales, écologiques, climatiques et morales de leur rêve infantile et mégalomaniaque. Or, à l'aide d'installations élaborées et de technologies ingénieuses, la science moderne, de façon superficielle et lacunaire, a réalisé ce rêve dont le coût est... notre situation actuelle.

Nos économistes, également, sont imbus de la religion du « progrès ». La science économique, telle qu'on l'enseigne dans les universités, existe pour rationaliser et légitimer la croissance économique qui s'appelle « développement » lorsqu'elle est imposée au Tiers-Monde. Si les scientifiques sont les nouveaux prêtres de la société technologique, les économistes en sont bel et bien les grands prêtres ! En effet, il est encore plus rédhibitoire pour un projet de se voir taxer de « non économique » que de « non scientifique ».

Or l'économie moderne est fondée sur un échantillon infime, non représentatif, totalement aberrant et nécessairement éphémère de l'expérience humaine : l'ère industriel. Les économistes, tout comme les sociologues et politologues, présupposent que 99 % de l'expérience humaine sur notre planète n'offre aucun intérêt pour étudier et résoudre nos problèmes. Il s'agit d'un acte d'une extrême arrogance : nous savons en tout cas que nos ancêtres savaient très bien résoudre les leurs, et l'on sait également pourquoi.

Toutes les sociétés, jusqu'à très récemment, étaient fondées sur la famille élargie et la communauté : ceci n'est certainement pas un hasard ! Leurs membres étaient unis par de nombreuses obligations réciproques, ce qui leur fournissait la base même de leur « système économique » ; la production et la distribution de nourriture et d'objets s'y effectuaient sans aucun échange monétaire. Point besoin d'argent non plus pour élever les enfants, donner des soins aux vieillards et aux malades, accomplir les rites religieux, et exercer la justice.

Ces considérations sont fondamentales, car le principal argument en faveur de la croissance économique et du développement est que l'argent est indispensable pour assurer le bien-être des peuples. La FAO défend l'idée que si les gens ont faim, c'est parce qu'ils sont pauvres et qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter leur nourriture. [4]

L'Organisation mondiale de la santé (OMS), quant à elle, assure que c'est parce que les gens n'ont pas les moyens de se procurer des médicaments qu'ils sont condamnés à tomber malades et à mourir. La faim et la maladie, cataloguées comme deux des nombreuses formes que revêt la pauvreté ou « sous-développement », auraient comme seule solution la croissance ou le développement nécessaires pour que les victimes puissent disposer de l'argent prétendument indispensable. C'est en tout cas ce qu'on a essayé de nous faire croire à Johannesburg.

Le mythe de la pauvreté

Personne ne semble avoir fait remarquer aux promoteurs de ce processus mortifère que, jusqu'à récemment, les gens pouvaient se nourrir convenablement et se maintenir en bonne santé sans argent, comme The Ecologist le montre depuis plus de trente ans.

On pourrait même aller jusqu'à dire que la pauvreté n'a pas beaucoup de sens dans le contexte d'une communauté « pré-développée ». Ce que nous savons, c'est que ses membres ne se considèrent pas comme « pauvres ». Si l'on en croit l'économiste français Serge Latouche, [5] les sociétés africaines occidentales qu'il a cotoyées et étudiées n'ont pas de terme pour désigner la pauvreté. Il en va de même pour le peuple ladakhi, société tibétaine dans laquelle Helena Norberg Hodge a vécu pendant trente ans. [6]

Pour Marshall Sahlins, [7] l'anthropologue américain, la pauvreté est une invention de la civilisation. Selon Serge Latouche, le terme qui se rapproche le plus de « pauvre » désigne « l'orphelin », celui qui n'a pas d'appui social. Cela n'a rien d'étonnant, étant donné que dans une société « pré-développée », la famille et la communauté à laquelle appartiennent une personne ainsi que ses terres constituent les deux principales sources de richesse et de sécurité. Feu Julius Nyerere (1922-1999), alors qu'il était encore Premier ministre de la Tanzanie, nous a dit que :

« Dans une société africaine, même si l'on ne possédait pas de richesse propre, personne ne mourait de faim ou ne vivait dans des conditions indignes, puisque l'on pouvait dépendre de la richesse détenue par sa communauté. »

La tour d'ivoire des économistes

Une autre racine du problème posé par cette science économique moderne est qu'elle est étudiée en dehors du contexte de la société et du monde vivant en général, dont les promoteurs ignorent presque tout. Comme le disait Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994), économiste dissident à l'université de Vanderbilt du Tennessee :

« Les économistes modernes décrivent le processus économique comme un schéma circulaire, un mouvement pendulaire entre la production et la consommation dans un système totalement clos. »

En conséquence : « Le fait qu'il y ait une influence permanente entre le processus économique et l'environnement ne rentre pas dans le schéma d'un économiste classique ». [8] En d'autres termes, le développement n'est considéré que d'un point de vue économique, alors qu'il entraîne nécessairement de graves transformations sociales, écologiques et cognitives. Or une compréhension globale nous ferait considérer ces dernières comme composants intégrés de ce processus mortifère.

Les dangers du développement

La raison pour laquelle le développement économique est si destructeur socialement, c'est qu'il a conduit les entreprises et les organismes étatiques à se substituer aux familles et à la communauté pour remplir des fonctions que ces dernières remplissaient parfaitement bien auparavant - et gratuitement ! Aujourd'hui, ces services sont monnayés. Ce qui, bien entendu, permet à ces entreprises de contribuer au Produit national brut (PNB), ou plutôt au Coût national brut, faudrait-il dire.

Ainsi les unités sociales, privées de leurs fonctions, se sclérosent et laissent place à une société de masse atomisée faite d'individus socialement orphelins et aliénés, avec à la clef, montée de la délinquance et de la drogue. Parallèlement, de nombreuses personnes dans le Tiers-Monde sont privées de tout et dans les pays occidentaux, l'accès à ces bienfaits est devenu aujourd'hui payant. Si la vague de privatisations mondiales de biens et de services continue comme il est prévu, la pauvreté ne fera que s'étendre.

La croissance économique ou développement est tout aussi destructrice pour les écosystèmes constituant l'écosphère ou monde naturel, dont la vie humaine et son bien-être ainsi que celui des autres créatures ont toujours dépendu.

Le développement, par le biais des multinationales et des États, a rendu payants des bienfaits naturels et gratuits. Par exemple, on utilise du nitrate produit à fort coût pour fertiliser les sols, et l'on délaisse la culture des légumineuses permettant la fixation naturelle de l'azote sur leurs racines par les bactéries. Quant à l'eau, au lieu d'être conservée gratuitement dans des aquifères souterrains, elle est stockée à un coût très élevé dans des réservoirs artificiels qui, sous les Tropiques, s'envasent en quelques décennies, si ce n'est plus rapidement.

Le développement entraîne également dans son sillage un bouleversement de la vision du monde et des repères culturels ou encore de la religion cosmique auxquels les sociétés traditionnelles adhéraient. Ainsi, au lieu de voir notre bien-être et notre survie dépendre de la préservation de la structure essentielle du cosmos, cosmos que le monde « pré-développé » considérait comme englobant la société, le monde naturel et le monde des dieux (cf. mon ouvrage Le Tao de l'Écologie [9]), nous voyons notre bien-être dépendre tout au contraire de la destruction systématique du monde qui se trouve remplacé par un monde anthropique rudimentaire et par essence profondément non durable.

Au fur et à mesure que le développement s'étend, nous devenons de plus en plus dépendants de cette expansion cancéreuse du monde artificiel, la « nouvelle nature » de Bacon. Ce monde se développe non parce qu'il satisfait nos besoins réels, mais parce qu'il nous prive de plus en plus du monde réel dont nous étions dépendants.

Malheureusement, tous ceux qui nous gouvernent interprètent les problèmes que nous connaissons à travers le prisme d'une vision du monde aberrante, ou plus précisément des paradigmes fallacieux de la science réductionniste et de l'économisme moderne. Cela leur permet de justifier par avance la solution à tous les problèmes, la seule en laquelle la société moderne croit : une solution « développementiste », intégrant toujours plus de science, de technologie et de capitaux. Cette solution profitera bien sûr aux ventes et aux profits des multinationales qui, avec la mondialisation de l'économie, contrôlent nos gouvernements et les organismes internationaux. Ainsi, les problèmes causés par le développement économique se transforment en affaires juteuses.

Mais de telles pseudo solutions ne font que masquer les symptômes des problèmes qui ne seront résolus que si l'on défait le développement, ce qui est loin d'être « acceptable » par ceux qui nous dirigent aujourd'hui. Mais sans cela, la situation ne fera que s'aggraver et l'argent requis pour financer les pseudo-solutions « développementistes » constituera une proportion toujours croissante de notre PNB... ou plutôt de notre Coût national brut!

Repenser l'agriculture moderne

Pour donner un exemple représentatif, l'économiste agricole Philip Raup nous dit que :

« Il ne peut exister aucun manque de terre agricole. Affirmer le contraire reviendrait à considérer à tort la disponibilité des ressources en termes physiques et non économiques. En effet si des terres ne sont pas cultivées, cela reflète les conditions du marché. Si nous en avions besoin, alors la science, la technologie et le capital les rendraient productives. »

Si cela était vrai, nous n'aurions pas à abandonner sept ou huit millions d'hectares de terres arables chaque année, en raison de leur compaction, érosion, désertification, salinisation par l'agriculture industrielle. Pas plus que sa population, la société moderne ne sait gérer ses ressources naturelles, contrairement aux peuples traditionnels dont les stratégies de contrôle étaient intégrées dans leur culture. S'il existe une pénurie de terres, c'est aussi parce que, pour permettre le développement, il faut faire place aux infrastructures matérielles.

Significativement, le Japon, Taïwan et la Corée, les trois pays modèles de l'Asie du Sud-est les plus développés, comme le dit Lester Brown dans son livre Who Will Feed China ?, [10] ont vu leur surface de cultures de céréales chuter entre 40 et 50 % en moins de quarante ans. On ignore comment ces pays vont pouvoir à l'avenir se nourrir si cette tendance, associée à d'autres, se poursuit, surtout si elle se poursuit également dans les autres pays dont les trois pays en question compteraient importer la nourriture qu'ils ne produiraient justement plus.

La seule façon de s'en sortir est de renverser ces tendances, qui sont toutes les conséquences de la croissance économique. Cela paraît aujourd'hui difficile, à moins que l'économie mondiale très instable ne s'effondre de son propre fait.

J'ai parlé des problèmes de délinquance et de drogue causés par l'effondrement de la famille, de la communauté et des repères culturels, engendrés par le développement économique. Là aussi, il faut inverser la tendance. Construire encore plus de prisons n'est qu'une façon de masquer les symptômes d'une société malade, et de fournir par la même occasion des marchés à un « complexe carcéro-industriel », sans rien faire pour traiter le mal à la racine.

Une action efficace contre la pauvreté entendue dans un sens non purement matériel requiert de démonétiser la satisfaction de nos besoins réels en reconstituant les communautés réelles ainsi qu'une économie basée sur les obligations réciproques. Cela ralentira par la même occasion le rythme effarant du changement climatique. Car le jour où nous avons su mobiliser l'énergie contenue dans le pétrole, dans le contexte d'une économie de marché, nous étions condamnés au changement climatique. Cela seul suffirait à condamner cette société industrielle que le monde entier cherche cependant à imiter.

Si nous voulons survivre sur cette planète, il faut nous inspirer des sociétés traditionnelles : vivre dans des villages presque autosuffisants, se consacrant à la production de leur propre nourriture et à la manufacture d'objets techniquement simples. Notre vie sociale et culturelle jouerait alors un rôle d'autant plus important. Cela requiert, il va sans dire, l'adoption d'une autre vision du monde à la lumière de laquelle nous considérerons notre prospérité et survie dépendantes de la préservation des communautés et du monde naturel dont elles font partie, au lieu de survivre dans cet ersatz de monde créé par le développement économique.

Notes

1Francis Bacon, « La Nouvelle Atlantide ». GF Flammarion, 1995.
2. Op.cit., p.119.
3. Op.cit., p.133-134.
4. Cf « Comment nourrir l'humanité ? ». Dans L'Ecologiste, n° 7.
5. Serge Latouche, L' Autre Afrique. Albin Michel, 1998.
6. Helena Norberg Hodge, Comment le Développement crée la pauvreté. Fayard, 2002.
7. Marshall Sahlins, Age de pierre, âge d'abondance. Gallimard, 1976.
8. Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance : Sang de la Terre, 1995. Voir également « L'économie de la décroissance ». Dans ce numéro, p.69-70.
9. Edward Goldsmith, Le Tao de l'Écologie. Éditions du Rocher, 2002, réédition du Défi du XXIè siècle.
10. Lester Brown, Who will feed China ?. W. W. Norton & Company, 1995.
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