
Le monde des Kogis
Eric Julien, l'auteur de cet ouvrage, c'est lié d'amitié avec l'une des dernières communautés indienne du continent Sud américain à avoir su préserver sa culture et son regard sur le monde. Il s'agit de la communauté des indiens Kogis, largement décrite en son temps par le célèbre ethnologue Gerardo Reichel-Dolmatoff,
Depuis sa première rencontre en 1985, et pour remercier les Kogis de lui avoir sauvé la vie, Eric Julien c'est lancé dans un pari fou. Les aider à reprendre possession de leurs terres ancestrales dont ils ont été dépossédés par les pilleurs de tombes, les narcotrafiquants, la guérilla et les colons etc. Pour cela, il a crée une association Tchendukua : Ici et Ailleurs, qui tente de collecter des fonds en Europe pour racheter et restituer leurs terres ancestrales aux Indiens Kogis. A ce jour, ce sont près de 1400 hectares qui ont été racheté et restitués.
Mais qui sont ces Kogis, derniers représentants de ces peuples « racines », encore reliés à la terre. Pourquoi nous disent-ils qu'un peuple sans mémoire est un peuple mort ? Leur pensée rejoindrait-elle celle de Mircea Eliade, lorsqu'il évoquait l'idée selon laquelle le plus grand crime de l'homme, reste l'oublie ?
Car c'est bien contre l'oublie que luttent les Kogis, lorsqu'ils refusent de cultiver du café, ou les Massa du Nord Cameroun et du Tchad qui se refusent à cultiver le sorgho pendant la saison sèche, alors même que cela leur permettrait de doubler leur production. Oublie de ce qu'ils sont, de leur identité et des règles sociales qui fondent leurs sociétés - « car il est plus important de conserver notre identité, de savoir qui nous sommes que d'augmenter notre production », rappel l'ethnologue Garine. On peut se passer de café, de Sorgho, mais sans règles partagées désordre et chaos s'installe et l'homme est perdu
Pour les membres de telles sociétés qu'une activité soit « économique » ne les concerne que très peu. C'est ce que rappel l'ethnologue américain Marshall Sahlins, cité par Eric Julien, pour qui non contente d'être des sociétés sans économie, les sociétés « primitives » sont des sociétés contre l'économie, entendu au sens d'une logique qui détruirait l'équilibre social du groupe. Pourquoi avoir besoin d'un lien économique, alors même que les membres de ces sociétés, sont étroitement liés les uns aux autres par de nombreuses règles et obligations réciproques qui contribuent à l'équilibre social. Comme l'évoquait Julius Nyerere, ancien premier ministre de Tanzanie - La solidarité qui règne dans un village africain est telle, «qu'il est impossible qu'un villageois puisse mourir de faim, ou alors, il faudrait que le village entier ne meurt de faim »
Mais ce que les peuples « racines », ont préservé, que nous avons sans doute perdu, c'est une connaissance approfondie des liens subtiles, multiples que les êtres humains entretiennent entre eux et avec leur milieu naturel. Des liens qui ne sont pas conçus pour permettre la transformation et la domination du monde, mais au contraire pour favoriser son équilibre et sa préservation. Nous transformons la matière à un rythme accéléré, ils travaillent l'esprit et la pensée, afin que chacun puisse trouver un juste équilibre.
De fait, les Kogis n'ont que peu d'intérêt pour les connaissances et les savoirs développés par les sociétés modernes, puisqu'elles mènent les « petits frères », ceux qui ne pensent pas, vers la destruction de la Sierra et du monde.
-« Ils tuent le monde » explique Miguel, un Mamu (Chaman) Kogi, « ils détruisent la terre, lui enlève son sang. Le sang c'est un peu comme l'eau des torrents, elle vient des sommets, comme le sang qui vient du cœur. Si nous ne faisons rien, bientôt il ne restera qu'une peau vide et quelque os. Nous ne pouvons pas laisser mourir la terre, nous devons la sauver pour nos enfants, nous devons étudier et étudier encore pour savoir comment réparer ses blessures ».
C'est pour se préserver et préserver leur vision du monde que les Kogis ont choisi de vivre en reclus, à l'écart de la modernité .Sinon « Nous allons perdre notre force, notre énergie » dit Miguel « On acceptera les maisons en ciment, les toits de tôles les écoles en ciment, et nous disparaîtrons. Tout est connaissance, tout peut être étudié. Pour nous la nature est comme vos livres, tout y est écrit. Si nous perdons ces connaissances, si les jeunes n'apprennent plus, ils vont devenir sourdes et aveugles. Ils ne sauront plus parler avec la nature »-
« La finalité de la société Kogi c'est l'équilibre, entendu au sens de la justice entre les choses et les êtres. Sans équilibre, la vie est perdue et les Kogis disparaîtront » continue Miguel. « Les petits frères ne savent pas ce que signifie la justice, l'équilibre. Ils font des trous, ils causent des dégâts partout, ils coupent es arbres, sans savoir, sans comprendre. Ils sont aveugles. Ils ne voient pas et n'entendent pas Alors les problèmes arrivent, les enfants sont malades, les animaux commencent a mourir. Les petits frères nomment des chefs, des capitaines, mais ils se font la guerre, ils se tuent, ils se disputent en permanence, pourquoi, parce qu'ils vivent seuls, sans règles, sans personne avec qui partager »
La vision du monde des Kogis est une vision éminemment cosmique , qui relie l'homme à la terre et au cosmos, comme l'était celle de tous les peuples racine, pour qui l'homme n'est ou n'était que l'une des composantes d'un tout, immense et mystérieux. A ce titre, comme l'ensemble des autres composants, il a une responsabilité, un rôle précis à jouer dans le bon fonctionnement de sa famille, de sa communauté, de la société, de la nature et du monde. L'égoïsme qui tend à s'étendre dans nos sociétés, n'est finalement qu'un symptôme de la dégradation sociale, cognitive et morale qui gagne nos sociétés modernes. Un égoïsme qui na pas cours dans les sociétés racines, dont font partie les Kogis.
Alors, qui sont ces peuples « racines » dont font partie les Kogis ? Ne sont-ils que les témoins archaïques, emportés par l'histoire, de ce que nous ne sommes plus, ou sont-ils les gardiens d'une mémoire, d'un « savoir être ensemble », dont la redécouverte, pourrait bien être l'une des clés de notre futur ?
Peut être pourrions nous dialoguer pour apprendre les uns des autres ? C'est en tout cas ce que nous propose Eric Julien à travers ce livre, Il nous montre aussi que tout reste possible que notre responsabilité est totale, et que notre futur, celui de nos enfants, reste entre nos mains.




