Interview de Percy Schmeiser par Teddy Goldsmith
Publié dans l'Ecologiste vol 4 n° 2, juin 2003.
Pour en savoir plus et soutenir l'action de Percy Schmeiser, voir www.percyschmeiser.com.
Teddy Goldsmith : Racontez-nous toute l'histoire !
Percy Schmeiser : Monsanto m'a attaqué en justice en 1998, et ils m'ont d'abord accusé de m'être procuré illégalement leur colza transgénique pour le semer et d'avoir ainsi violé leur brevet. Mais au cours des deux années du procés, Monsanto a retiré ces accusations-là, sans autre forme d'explication.
Vous voulez dire qu'à la fin, Monsanto ne vous accusait même plus d'avoir semé du colza illégalement ?
Plus du tout ! Ce qui comptait pour la multi-nationale, c'était de m'avoir fait condamner pour avoir trouvé du colza transgénique dans mon champ, peu importe comment il était arrivé là. Le juge a abondé dans le sens de Monsanto : peu importe comment arrive et d'où provient le colza, que ce soit par la pollinisation croisée ou par des graines issues d'ailleurs. Or c'est ce dernier phénoméne qui a contaminé mon champ, car le paysan du champ d'a côté cultivait du colza transgénique fourni par Monsanto, et un autre non loin de là a semé son colza un jour de grand vent. Résultat, toute ma récolte a dû revenir à Monsanto, sans que je ne sois responsable de quoi que ce soit !
Ils vous ont vraiment pris votre récolte ?
En théorie, ils peuvent vous demander de la brûler ou de la leur céder.
Que s'est-il passé ?
Les bénéfices de ma récolte de 1998 sont allés à Monsanto. Le Juge a dit que le fait d'avoir des plantes transgêniques dans mon champ ou dans le fossé était équivalent à un viol de brevet. Il a également dit que si seulement 2 % de mon champ avait été contaminé, cela reviendrait au même ! A la question : si l'agriculteur ne sait pas que son champ est contaminé, viole t-il le brevet ? La réponse est... oui.
A partir de 1998, j'avais huit champs de colza différents et j'ai envoyé des semences à l'Université de Manitoba pour tester leur degré de contamination, résultat : la moitié de mes terres n'était pas contaminée. Le reste présentait un degré de contamination allant de 1 a 3 %. Scion le juge, même sur des terres non contaminées, le fait que je conserve mes semences d'une année sur l'autre suffit à établir une probabilité de contamination ; il a ainsi décidé que tous les profits de ces terres devaient aller à Monsanto !
C'est difficilement imaginable
C'est ce qui a fait réagir les gens en ma faveur. Autre chose : je n'avais plus le droit de réutiliser mes semences, car le brevet de Monsanto l'emporte sur le droit du paysan de réutiliser ses semences d'une année sur l'autre, pourtant inscrit dans le droit fédéral canadien depuis 1891. Monsanto veut voir jusqu'où il est possible d'aller dans le contrôle et le profit qu'il peut tirer de l'usage de leurs semences brevetées.
C'est ce qui intéressait la multinationale
Oui, set représentants l'ont dit devant les tribunaux, ce procés était pour eux un test.
Est-ce déjà arrivé à quelqu'un d'autre ?
II y avait d'autres affaires similaires en cours, en l'attente du résultat de mon procés.
Et ces affaires utiliseront la votre comme jurisprudence ! Dites-nous en un peu plus sur les pratiques de Monsanto.
Par exemple, ils envoient leurs agents dans le champ d'un paysan qui recueillent quelques échantillons sans son autorisation. Si ces agents sont pris sur le fait, ils vous rient au nez : « Vous pouvez toujours nous faire un procés, on va faire durer l'affaire jusqu'à ce que vous n'ayez plus d'exploitation, on vous fera ce qu'on a fait à Percy Schmeiser ». Qui risquerait 100 000 dollars et de trois à cinq années de galère et de stress à combattre une multinationale ?
En plus, Monsanto passe des petites annonces dans les journaux locaux appelant à l'en informer si l'on croit qu'un agriculteur fait pousser dans set champs des cultures transgéniques non-autorisées. Si la délation est fondée, le délateur reçoit en cadeau une veste en cuir. Monsanto envoie ensuite sa police privée harceler et intimider l'agriculteur, le menaçant des tribunaux. Inutile d'insister sur le climat de suspicion généralisee qui règne entre les agriculteurs !
Monsanto envoie également des lettres de menace du genre : « Nous avons toutes les raisons de croire que vous cultivez 100 ou 200 hectares de blé transgénique sans licence. Envoyez-nous 100 000 dollars si vous voulez éviter un procés... Ne dévoilez à personne le contenu de cette lettre, sinon on vous poursuivra ». Les nombreux paysans qui ont témoigné en ma faveur à mon procés sont arrives porteurs de ce genre de lettre.
Ils peuvent également répandre d'un avion de l'herbicide Roundup Ready sur les champs suspects pour revenir dix jours après afin de verifier si la zone a dépéri. Si le champ n'a pas résisté au traitement, c'est qu'il n'était pas transgénique !



