Peut-on contrôler la pollution ?
Par Teddy Goldsmith, publié dans L'Ecologiste n° 18, mars-avril-mai 2006.
Il est difficile d'imaginer que sur les 100,000 chimiques actuallement commercialisées en Europe, 100,106 pour être précis, n'aient fait l'objet d'à peu prés aucune étude sanitaire ou toxicologique sérieux. [1] C'est pourtant la cas, et c'est précisément la raison d'être du projet de directive REACH en préparation depuis plusieurs années, qui a été adopté en premiere lecture au Parlement européen le 17 novembre et en Conseil des ministres le 13 decembre 2005.
Ce projet tentait d'augmenter le nombre de substances étudiées à 30 000 - le lobbying de l'industrie chimique en l'état actuel du texte a fait descendre ce chiffre à quelques milliers et a supprimé le principe de substitution. [2] Le projet de directive retournera devant les députés européens en seconde lecture a l'automne 2006. Il est évident que toute augmentation du nombre des substances étudiées marquerait un progrés par rapport à la situation actuelle. Mais est-il vraiment possible de contrôler la pollution ? Il est permis d'en douter.
Notion de seuil
En effet, la réglementation de la pollution repose sur le principe selon lequel les produits chimiques ne deviennent dangereux qu'à partir d'un certain niveau de concentration. On suppose qu'il existe un seuil en dessous duquel le produit chimique considéré est biologiquement inoffensif. S'il en est ainsi, il suffit de s'assurer que ce seuil n'est jamais dépassé pour éviter tout dommage biologique.
Or, plus nous connaissons les effets biologiques des substances chimiques, plus il apparaît que cela est faux. Il est admis aujourd'hui qu'iI n'existe pas de seuil d'effet pour les cancérogènes génotoxiques et us sont très nombreux. Le risque existe dés qu'il y a contact même avec une seule molecule, même si bien sûr plus la dose et le temps d'exposition augmentent, plus le risque croît.
Variations internationales
Inutile de le dire, les niveaux acceptables varient considérablement d'un pays a l'autre, en grande partie à cause des différentes pressions exercées par les services gouvernementaux et les groupes d'intérêts commerciaux. Ainsi, le niveau acceptable de monochlorure de vinyle a longtemps été de 550 ppm aux Etats-Unis alors qu'il n'était que de 100 ppm en Allemagne. La raison de ces différences tient en grande partie aux pressions exercées par les fabricants américains, qui se sont fortement opposés aux nouvelles normes proposées.Variation individuelle
Le probléme le plus évident posé par la définition d'un niveau acceptable pour un polluant quelconque est que la sensibilité aux diverses substances chimiques varie d'un individu à l'autre et plus encore d'un groupe d'âge à un ature. La raison est souvent génétique et liée à la presence ou l'absence de l'enzyme nécessaire à la décomposition du produit chimique. Les enfants sont particulièrement sensibles à la plupart des polluants, les foetus plus encore. Ainsi, alors que les adultes absorbent semble-t-il 10% du plumb qui pénètre dans leur corps, le reste étant éliminé, le chiffre serait de 50% pour les jeunes enfants.
Mesures
Autre probleme, il est difficile de fixer des seuils réglementaires inférieurs à ceux qui peuvent actuellement être mesurés grâce aux techniques disponibles, et pourtant de nombreux polluants risquent d'être biologiquement actifs au-dessous de ces niveaux de mesure.
Effets synergétiques
Nous ne devons pas prendre en compte seulement les effets de ces innombrables polluants mais aussi de possibles effets synergétiques entre polluants specifiques. Le chlore, utilisé comme désinfectant dans l'eau potable, peut exercer toute une série d'effets synergétiques avec les produits chimiques souvent présents dans celle-ci. Associé, par exemple, au benzène, il peut, en présence de lumière ultraviolette, produire de l'hexachlorocyclohexane (HCH), un insecticide particuliérement toxique.
Il va de soi que si des doses minimes de différents polluants sont nocives, la nocivité ne peut être réduite qu'en limitant le nombre de polluants relâchés dans l'environnement. Une telle politique ne serait évidemment pas compatible avec nos priorités économiques actuelles ! Rappelons que la production mondiale de substances chimiques est passée de 1 million de tonnes dans les années 1930 a 400 millions de tonnes aujourd'hui.
Produits dérivés
Fixer une concentration acceptable d'un produit chimique exigerait que l'on prenne en considération la nature et la toxicité des substances qui en dérivent dans certaines conditions : les dérivés chimiques et métaboliques, les produits pyrolytiques (dégagés lors d'une combustion), les nouveaux composés issus d'une réaction avec d'autres substances ... Les cyclamates ne semblent pas dangereux en eux-mêmes, mais parce qu'ils se dégradent en cyclohexylamine cancérigêne. Le NTA (acide nitrilotriacétique), que les fabricants de détergents ont mis sur le marché pour remplacer les détergents à base de phosphate, se décompose également en produits aux propriétés toxiques.
Effet à retardement
Autre complication, l'effet des polluants sur les organismes vivants peut mettre trés longtemps à se manifester. Ainsi, sept ans aprés le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, on a observé une forte incidence de la leucémie chez les survivants. Parce que celle-ci s'est mise à diminuer après quelques années, on a suppose que le pire était passé.
Une quinzaine d'années plus tard, un taux anormalement élevé de cancers est apparu parmi les survivants. Cela tendait à confirmer un fait désormais bien établi : les tumeurs peuvent se développer très longtemps aprés qu'on a été exposé à une substance cancengene. On a aussi constaté que certains cancers n'apparaissent qu'à la génération suivante, avec le tristement célébre distilbéne par exemple.
L'identilication des produits chimiques
Le probléme qui consiste à determiner des concentrations acceptables des divers polluants est encore compliqué par le fait que nous n'avons identifié qu'une partic d'entre eux. Il y a sans doute encore des centaines de polluants non reconnus uniquement dans les gaz d'échappement des automobiles. La question se pose aussi même pour des produits industriels apparemment chimiquement plus simple comme les emballages.
Ainsi, la découverte en novembre 2005 d'une contamination du lait pour bébé de Nestlé par une substance chimique, connue sous le nom d'isopropylthioxanthone (ITX), a conduit à la saisie par la police italienne de 30 millions de litres de lait de la marque ‘ « Nidal Novaia 1 er et 2e âge », dont la date de péremption est juin 2006. La compagnie suisse a retiré les produits incriminés en Italie, en France, en Espagne et au Portugal.
La substance en cause est un composant des encres de l'emballage en carton, à partir desquels elle parvenait semble-t-il à se diffuser dans les produits laitiers. Trés peu d'informations sont disponibles sur cette substance, mais l'Agence américaine pour l'environnement (EPA) a néanmoins classé certains de ses isomères comme très dangereux pour l'environnement.
Variation des concentrations avec le temps
La definition et la surveillance de niveaux de concentration acceptables sont encore compliquées par le fait que les niveaux observables dans un organisme vivant ou dans un écosystème varient constamment. On a ainsi constaté que les huîtres américaines accumulent deux lois plus de cadmium que l'eau environnante pendant les mois de juillet et d'août qu'en hiver et au printemps. La raison est, semble-t-il, que la température élevée de l'eau pendant l'été active leur métabolisme. Elles absorbent alors davantage d'eau de mer et donc de cadmium.
Le nombre de polluants
Le problème est encore compliqué par le nombre littéralement incalculable de substances chimiques que nous avons introduites dans notre environnement. Si nous prenons en compte le nombre immense de produits chimiques potentiellement nocifs auxquels les habitants des pays industrialisés sont exposés ainsi que leurs effets cumulatifs et synergétiques possibles, cela rend le problème insoluble. Notons simplement que le nombre de combinaisons trois à trois des 100 000 substances chimiques sur le marché s'élève à 166 000 milliards !
Approche globale
Il est devenu évident qu'une approche globale est nécessaire pour que la société puisse maîtriser et minimiser les risques toxicologiques et genétiques encourus par la population. Il est improductif et vain de s'attaquer dans l'urgence à un produit chimique isolé tout simplement parce qu'il fait la une des journaux. La répétition de ces alertes ponctuelles distrait le public et le gouvernement du probléme d'ensemble, qui est de s'atteler globalement à la myriade de substances chimiques auxquelles la population est exposée.
Interdire les polluants
Il n'y a donc d'autre alternative que de réduire considérablement la charge polluante totale de notre environnement. Cela ne se fera pas en examinant les polluants individuellement par la méthode réductionniste dans les conditions d'expérience contrôlées d'un laboratoire, mais seulement sur la base d'un modèle qui prenne en compte non seulement les facteurs théoriques mais aussi des fàcteurs empiriques.
Mentionnons notamment le fait qu'il a fallu plusieurs milliards d'années d'évolution pour que la biosphère, le monde des êtres vivants, dont nous faisons partie intégrante, procure un habitat idéal pour les humains et les myriades d'autres espèces vivantes. La biosphère ne peut fonctionner comme un système naturel autorégulé et entretenir sa structure de base, dont depend la survie de ses composants vivants, que si les interactions critiques entre tous ses composants - à tous les niveaux d'organisation, y compris atomique et moléculaire - sont préservées. Il n'est dès lors pas étonnant de constater la toxicité d'une forte proportion des produits chimiques de synthèse.
Le degré de preuve requis pour interdire une substance chimique doit varier avec l'étendue des dommages qu'un polluant donné est soupçonné de causer. S'il risque de provoquer le cancer, des mutations génétiques ou des changements climatiques, alors la plus légère probabilité de sa culpabilité doit être considérée comme suflisante pour assurer son retrait du marché.
Notes
1. « Appel de Paris contre la pollution ». L'Ecologiste n° 13, août-septembre 2004, p.25-29.
2. « Le principe de substitution », Nadia Haiama Neurohr. L'Ecologiste n° 13, août-septembre 2004, p.52-53.





