Agriculture bio au Brésil - entretien avec José Lutzenberger
Publié dans L'Ecologiste n°4, été 2001.
Teddy Goldsmith : Lutz, parmi tes multiples occupations, tu es producteur d'agriculture biologique dans l'Etat du Rio Grande Do Sul. Comme nous le savons tous deux, les multinationales cherchent non seulement à s'étendre horizontalement - en accaparant de nouveaux marchés dans d'autres pays - mais aussi verticalement, en éliminant petites et moyennes entreprises pour s'emparer du marché intérieur. Ce phénomène concerne-t-il aussi les petits producteurs du Rio Grande Do Sul?
José Lutzenberger : Malheureusement, oui. Notre exploitation produit environ cinquante douzaines d'oeufs par semaine, mais il nous serait possible d'en produire dix fois plus puisque nous engraissons nos poulets surtout à partir de plantes aquatiques, très prolifiques sur notre domaine. Tout cela nous dispense d'avoir à acheter pour nos poulets de la nourriture hors de prix.
Pourquoi alors ne pas augmenter la production ?
Eh bien, nos réseaux beaux suffisent à écouler nos cinquante douzaines d'oeufs. Toutefois, pour en vendre plus, il faudrait les vendre sur le marché, chose impossible, à moins de figurer sur les registres du ministère de la Santé. Sinon, les inspecteurs viendraient tout bonnement les détruire. Ils en ont récemment détruit des dizaines de milliers sous ce prétexte. Résultat, on ne trouve maintenant plus d'oeufs biologiques dans les petits marchés de produits biologiques.
Mais pourquoi alors ne vous faites-vous pas enregistrer ?
Cela signifierait beaucoup de paperasse et des mois de travail laborieux pour se mettre en conformité avec les exigences du ministère de la Santé. Les frais d'enregistrement sont très élevés. Pire, Le ministère considère que tout ce qui est produit à petite échelle est douteux d'un point de vue hygiénique et impropre à la consommation, à moins d'accepter de se conformer à ses normes abracadabrantes. Dans l'Etat voisin de Santa Catarina, dans la région d'elevage de poulets en batterie, le ministère a interdit les élevages de poulets de plein air dans les exploitations familiales sons prétexte qu'ils transmettent des maladies aux autres animaux de l'exploitation. Pour répondre aux normes, il faudrait par exemple construire une pièce destinée à l'emballage des oeufs, aux dimensions requises et aux murs carrelés, hauts de quatre mètres.
Pire encore, les oeufs ne pourraient plus être emballes sur des tables en bois mais sur des tables en acier inoxydable, matériau hors de prix. II faudrait ensuite embaucher un vétérinaire à plein temps pour qu'il inspecte les lieux régulièrement et s'assure que nous respectons bien les normes. Si nous nous mettions en conformité, pour notre petite ferme ne produisant que cinquante douzaines d'oeufs par semaine, le coût de chaque oeuf serait prohibitif, et plus encore pour le paysan qui n'en produit que dix ou douze douzaines par semaine. Comment pourrait-il s'en sortir?
Comment sais-tu que ce sont les grandes firmes qui ont fait pression pour que le ministère de la Santé entérine ces normes absurdes?
Il n'y a bien sûr pas de preuve formelle mais tout porte à croire que les grands producteurs de poulets tirent les ficelles. Ces normes ont été adoptees il y a longtemps mais elles n'ont jamais été vraiment appliquées. Si elles le sont aujourd'hui, c'est parce que la concurrence est devenue très rude entre grands producteurs. Ils doivent s'agrandir et devenir plus compétitifs pour survivre dans le contexte de l'économie mondialisée. Voilà pourquoi ils doivent coûte eliminer les petits producteurs et reprendre leurs exploitations.
Ce genre de probléme se pose-t-il aussi dans d'autres secteurs d'activité ?
Oui. En ce moment je me bats pour la protection des pépinières d'agrumes. Nos plantations d'agrumes sont, dans notre Etat, prospères : soixante dix d'entre elles vendent des semis de très bonne qualite et des greffons de semis dans tout le Brésil, en Argentine et en Uruguay. Le ministère de l'Agriculture, de mèche avec les grands producteurs, a mis en place un stratagème astucieux pour essayer de se débarrasser des pépinières, dès les années 70 dans l'Etat du Parana et dès les années 80 au Rio Grande Do SuL
Le ministère fit savoir qu'il était nécessaire d'exterminer la bactérie responsable du chancre citrique (Xanthomonas citri), et se lança dans une campagne visant à détruire toutes les plantations d'agrumes y compris les arbres isolés dans des jardins sur lesquels il prétendait avoir trouvé la maladie Les plantes ont été soit arrachées soit abattues et brûlées. Le combat fut rude. J'avais presque tous les agronomes contre moi, tous d'accord avec la thèse officielle selon laquelle le problème venait de la bactérie et non de la fragilité de la plante. Ils disaient que j'allais être responsable de la fin de la culture des agrumes dans notre Etat. Mais le chancre citrique, comme la plupart des maladies touchant nos cultures est bien le résultat des méthodes agricoles modernes. On peut incrimmer les engrais chimiques, la destruction de la structure du sol et de ses micro-organismes, les pesticides comme les carbamates actuels que les agriculteurs ont dû utiliser à la place des fongicides traditionnels relativement peu nocifs. Pour financer la campagne du ministère, comme nous l'avons découvert plus tard, les grands producteurs ont apporté une contribution équivalente à la valeur de toutes leurs exportations.
Mes collègues et moi avons gagné un procès contre eux. Malgré tout ils ont récidivé l'année suivante, s'imaginant que le vieux Lutz serait devenu sénile et inoffensif. Mais cette fois j'avais de mon côté le gouvemement de l'Etat et une fois de plus, nous avons gagné le procès. Dans les années soixante dix, presque toutes les exploitations d'agrumes furent détruites dans l'Etat de Parana et un interdit avait frappé les nouvelles plantations.
Toutefois, suite à notre victoire au Rio Grande Do Sul dans les années quatre vingt, un nouveau ministre de l'Agriculture plus favorable à nos positions a été nommé, de telle sorte que l'interdiction fut levée. Mais la campagne bat aujourd'hui encore son plein dans l'Etat de Sao Paulo, où les exploitants d'agrumes possèdent des exploitations immenses de mille hectares et exportent leur jus, d'une valeur de plusieurs milliards de dollars, aux Etats-Unis et au Japon. Bien entendu, le ministère n'avait découvert le chancre incriminé que dans des petites exploitations familiales, alors que sur les très grandes exploitations la destruction avait été très limitée.
La meilleure preuve dela fausseté de l'idée selon laquelle la maladie de la plante serait provoquée par les bactéries, les virus, les champignons et les insectes est que depuis que la campagne d'éradication a cessé, nos producteurs d'agrumes n'entendent plus parler du chancre.
Nous avons maintenant une association de producteurs d'agrumes qui promeut l'agriculture biologique.
Comment avez-vous réussi à empêcher la propagation de maladies ?
Là où c'était possible, nous avons réduit l'agression mécanique et laissé le sol en jachère, où pousse une végétation naturelle, et même certains légumes. Les arbres malades ont été traités avec des méthodes écologiques telles que l'aspersion au petit-lait, obtenu chez les producteurs de fromage biologique, et aussi l'épandage de boues de biogaz issues de centrales au biogaz. Ainsi, nous obtenons des arbres sains et bien plus résistants à des maladies comme le chancre.
J'ai en l'occasion de m'occuper d'arbres tellement atteints que leurs fruits ne pouvaient même pas être vendus aux usines produisant du jus. Après ces traitements, la maladie a disparu comme par miracle, mais le ministère de la Santé et les grandea firmes ne se sont pas montrés impressionnés pour autant et entonnent toujours le même refrain.
Quelles compagnies sont derrière tout cela ?
La campagne d'éradication a d'abord été financée par les grands producteurs d'agrumes de I'Etat de Sao Paulo. Bien sûr, ils ne voulaient pas de la concurrence des plantations des autres Etats du Brésil. Ce sont eux qui ont eu la riche idée de se servir de l'incidence relativement élevée de la maladie des agrumes, dana le Parana et dans le Rio Grande Do Sul, pour faire détruire les petites exploitations, sachant fort bien que sans compensation financière, elles ne survivraient pas. Paradoxalement, notre climat est bien plus favorable à la culture des agrumes que dans les Etats du sud et nous produisons des fruits de qualité mellieure qu'à San Paulo.
J'ai aussi l'impression que les producteurs de Sao Paulo ne sont pas les seuls à militer pour l'éradication de la bactérie, les firmes biotechnologiques sont aussi impliquées. On le sait, le rachat systématique de toutes les entreprises produisant des graines a été leur premier pas vers le contrôle de toute la chaîne alimentaire. Et le pas suivant, le rachat des pépinières. Si les industries biotechnologiques sont capables d'en éliminer 90%, elles peuvent obtenir des agriculteurs restants de travailler pour eux sous contrat. Ils sont alors liés par des contrats stricts qui les obligent à leur acheter les intrants et leur revendre leurs productions. Ces agriculteurs sont pratiquement des esclaves qui gagnent le peu que ces entreprises veulent bien leur accorder.
Tout porte à croire que les industries du tabac sont également impliquées. En ce moment elles connaissent des problèmes financiers à cause des milliards de dollars d'amende qu'elles doivent verser aux fumeurs atteints du cancer du poumon et d'autres maladies respiratoires. Comme on s'y serait attendu, cette industrie est en train de se diversifier dans des plantations gigantesques d'agrumes au Rio Grande Do Sul. Elle ne veut absolument pas de la concurrence des petits producteurs de notre Etat.
Nous avons malgré tout déjà gagné un procès contre eux et j'espère que cette fois nous allons pouvoir en gagner un autre. Comme je l'ai souligné le gouvernement fédéral est beaucoup plus sensible qu'auparavant à nos arguments : il est donc permis d'espérer.





