Teddy Goldsmith
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Le gène du chômage

Pour quelqu'un qui a un marteau dans la tête, le monde est un immense clou. Pour l'industrie des biotechnologies, qui aura bientôt breveté tout gène transgénique aux promesses thérapeutiques lointaines, le monde n'est rien moins qu'un gène défectueux. Par Teddy Goldsmith.

Publié dans L'Ecologiste n°19, été 2006.

Au tournant du millénaire en juin 2000, l'industrie des biotechnologies vantait le décryptage du génome comme une avancée scientifique et même religieuse « unique » . Souvenons nous que pour Bill Clinton, promoteur fanatique du génie génétique, il s'agissait bien plus que « du triomphe de la science et de la raison ». « Le code que nous apprenons, déclara-t-il pieusement, est le langage avec lequel Dieu a créé la vie ». La carte du génome est décrite comme « le livre de vie », et les gènes, comme le note Genewatch, observatoire indépendant du génie génétique, « sont la parole divine qui détermine notre avenir ». (1)

Car les scientifiques prétendent découvrir les gènes responsables des caractères les plus divers. Ainsi le professeur Robert Plomin de l'Institute of psychiatry du Royaume-Uni a annoncé avoir découvert le gène de l'intelligence. Les scientifiques travaillant pour le Projet du génome humain annonçaient déjà en 1993 avoir découvert le gène de l'homosexualité. Le professeur Grimley Evans de l'université d'Oxford dit quant à lui avoir identifié le gène de la longévité, alors que le Dr Robert Freeman de l'université du Colorado prétend avoir isolé le gène de la calvitie. Egalement découverts par nos éminents scientifiques : le gène de l'alcoolisme, de l'adultère, de la timidité, et, croyez-le ou non, le gène de la difficulté à se lever le matin !

Tout cela est divertissant, mais cela le devient moins lorsque des maladies graves sont interprétées de cette manière. Ainsi certains docteurs nous disent que le cancer du sein et de l'ovaire sont d'origine génétique, causé par un défaut dans les gènes BRCA1 et BRCA2. Certains médecins ont pu conseiller à des jeunes femmes porteuses de ces gènes de se faire retirer la poitrine afin d'éviter d'être atteintes d'un cancer, diagnostiqué comme inévitable.

Or un défaut dans ces gènes peut effectivement être lié à une forme rare de cancer. Mais elle ne représente qu'entre 5 et 10% des cancers du sein. Le fait que les femmes soient porteuses de ces gènes ne signifie pas qu'elles développeront un cancer. D'autres facteurs entreront nécessairement en compte. Seule une faible proportion de maladies est due à un seul gène (la maladie de Huntington ou la beta-thalassémie par exemple).

Qui plus est, la thérapie génique, en dépit de tout un battage médiatique, a donné peu de résultats. Les quelques traitements ayant réussi sont douteux, et on soupçonne le traitement d'avoir causé des cas de leucémies. Encore plus dramatique, la thérapie génique a provoqué la mort de certains patients, ce que l'on entend moins. Toutefois, le décryptage du vivant afin d'identifier les gènes défaillants est devenu un commerce juteux. Tout comme la production de médicaments préventifs qui empêcheront un patient porteur d'un gène supposé défectueux de développer la maladie associée.

Pire, tout cela détourne de plus en plus l'attention des politiques des vrais problèmes : la misère et la pollution, problèmes essentiels à résoudre pour une vraie prévention des maladies. C'est le cas du cancer, causé non seulement par la cigarette mais aussi par un nombre croissant de cancérigènes auxquels nous sommes exposés. Cela a été bien documenté par le Dr Epstein de l'université de l'Illinois, même si l'establishment du cancer qui a des liens avec l'industrie chimique, le nie. [2]

En ce qui concerne les troubles psychologiques, une équipe de scientifiques a annoncé le 2 novembre 1994 avoir trouvé le gène maniaco-dépressif alors qu'en décembre 1996, la mutation génétique liée à l'anxiété et la dépression était aussi « découverte » . Peut-être le plus irresponsable est-il encore l'identification génétique par des scientifiques de Trinity College à Dublin en août 1997 des « troubles déficitaires de l'attention avec hyperactivité » (AHDH), une expression inventée dix ans plus tôt par l'Association des psychiatres américains. Les symptômes incluent « l'inattention, l'incapacité à fournir un effort mental, l'hyperactivité, l'agitation, le bavardage et l'entêtement ». Mais ces symptômes sont également ceux de « l'instabilité émotionnelle » frappant les enfants qui n'ont pas connu les structures et l'amour qu'une famille peut donner.

Bien entendu, si les troubles dans le comportement psychologique ont une origine génétique, alors les conditions économiques, sociales et environnementales dans lesquelles les enfants sont élevés ne comptent pour rien, du moment qu'il y a de largent pour financer les bons « tests génétiques » et la thérapie génique !

Les nombreux maux qui nous affligent aujourd'hui sont malheureusement souvent abordés de cette façon. Ils sont toujours attribués à un problème qu'un groupe industriel puissant va pouvoir résoudre, sans traiter les vrais causes. Voilà bien un processus non « durable ».

Notes

1. www.genewatch.org
2. Voir les dossiers de L'Ecologiste n° 1 et de L'Ecologiste n° 13.

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