Telle société, tel écosystème
Publié dans L'Ecologiste n°12, printemps 2004.
Un écosystème pionnier, autrement dit un écosystème aux premiers stades de son développement, ayant subi une discontinuité naturelle (éruption volcanique ... ), ou anthropogène (développement industriel, déboisement, construction d'un grand barrage ... ) présente un ensemble de traits étroitement liés. En un sens, il est le moins vivant des écosystémes, celui où les caractères distinctifs de la vie apparaissent le moins évidents, pour la bonne raison qu'ils n'ont pas eu le temps de se déployer.
Entre autres choses, un écosystème pionnier se montre très productif, ce qui est appréciable pour la société moderne productiviste, qui peut en prélever la biomasse apparemment en excès, la transformer et la mettre à l'encan sur le marché international. La raison pour laquelle il est si productif est que les plantes pionniéres, très vigoureuses, croissent dans un milieu très simplifié, relativement aléatoire, libre des contraintes propres aux écosystèmes organisés. Dès le départ, les processus naturels de guérison sont à l'oeuvre, permettant à l'écosystème de franchir les différentes étapes de la succession écologique en direction du climax.
Lécosystème climacique, en revanche, est fort peu productif. Il doit en être ainsi à la fois parce que le climax est l'état le plus stable dans les conditions particulières ; et parce que, lorsqu'il est atteint, la succession s'arrête peu ou prou. Dans le monde naturel en effet, aucun processus ne se poursuit indéfiniment, tons se trouvent circonscrits dans une boucle de contre-réaction negative. Dans l'écosystème parvenu au climax (autrement dit à maturité), les changements se réduisent au strict minimum pour l'entretien et les réparations. Le but n'est pas la production.
Les écosystèmes pionniers présentent d'autres traits si étroitement liés que la présence des uns implique celle les autres. On y trouve peu de diversité et d'organisation. Par conséquent, leurs constituants semblent disposés en désordre, au hasard. De plus ils paraissent isolés, susceptibles d'une étude réductioniste. c'est à dire individuelle. Ces composants sont aussi competitifs, puisque affranchis des contraintes de la participation à la cohesion du tout, qui sont des contraintes internes, auto-imposées. Seules s'exercent les pressions extérieures : compétition, prédation et la soi-disant gestion (management), ni fine, ni efficace.
L'histoire des écosystèmes pionniers se trouve donc ponctuée de discontinuités notables, souvent imprévisibles, auxquelles ils ne s'adaptent que par des changements structurels de grande ampleur (effondrement on explosion de populations). En d'autres termes, ils se révèlent instables.
Hasard, individualism, compétition, contrôle externe approximatif et instabilité , tels sont les caractères typiques de l'écosystème pionnier ; ceux d'un monde où les propriétes des êtres vivants demeurent en germe. Ces raits distinguent aussi la société et l'environnement dégrades d'aujourd'hui, résultats inéluctables de l'avancée de l'industrie, que l'on nous apprend à tort à identifier au progrès. Ce sont en réalité les caractères de ce qu'Eugene Odum appelle un disclimax. [1]
Les attributs d'un écosystème au climax diffèrent au point d'être diamétralement opposés. Un tel écosystème est ordonné et son comportement, téléologique, c'est-à-dire orienté vers un but, en l'occurrence de maintenir l'ordre général de l'écosphère. Les individus s'y intègrent à différents niveaux d'organisation : dans le cas de notre espèce, la famille, la communauté locale puis la société. [2]
Lécosystème au climax, en outre, dispose de remarquables capacités de régulation interne pour amortir l'impact des discontinuités, extérieures ou intérieures, soit en modifiant l'environnement afin de se protéger de ses rigueurs, soit en augmentant sa propre résistance à la rupture. Les deux stratégies préservent sa structure de base à travers le changement, augmentant la stabilité - ou homéostasie - [3] de l'écosystème. Son sort, par conséquent, dépend bien moins d'un jeu brutal de forces extérieures.
Ordre, téléologie, intégration, coopération, contribution au mantien de l'écosphère, stablilité et conttrôle interne signalent l'écosystème au stade du climax. Ils caractérisent de même les sociétés humaines climaciques, capables de satisfaire toutes leurs aspirations sociales et spirituelles dans un écosystème au climax sans le dégrader. Celles qui répondent le mieux à cette description, sont, paradoxalement, les communautés des chasseurs-cueilleurs. Les peuples forestiers qui pratiquent l'agriculture itinérante sur brûlis savent presque aussi bien se couler dans un écosystéme proche du climax sans le détruire. Ceux-là même qui passent pour les plus arriérés se trouvent donc à la pointe de l'évolution écologique, biologique et sociale.
Notes
1. Eugene Odum. "The Strategy of Ecosystem Development", dans Science n° 164. p.260-70.
2. Ceci vain surtout pour les peuples premiers, non les socétés divisées par le développement économique.
3. L'homéostasie ou régulation de la stabilité du milieu interne des organismes vivants, a été conceptualisée par le physiologiste Walter Cannon dans les années 1920.





