Teddy Goldsmith
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portrait de Teddy

L'agriculture traditionnelle au Sri Lanka - entretien avec Mudiyanse Tennekoon

Mudiyanse Tennekoon est devenu ces dernières années l'une des figures de la defense des paysans et de l'agriculture traditionnelle au Sri Lanka. Teddy Goldsmith l'a rencontré en 1982. Upali Senanayake, (neveu de Dudley Senanayake, fils du premier Premier Ministre de Sri Lanka), et Gunasekara, un fonctionnaire qui consacre son temps disponible à étudier la vie traditionnelle au Sri Lanka, étaient également présents.

L'entretien a été publié en Anglais dans The Ecologist [1] et fait figure de véritable classique.

Publié en francais dans L'Ecologiste n°14, automne 2004.

Teddy Goldsmith : Quelle est la taille moyenne d'une ferme dans la région où vous habitez ? [le district de Kurunegala]

Mudiyanse Tennekoon : Un peu moins d'un hectare environ.

Votre ferme suffit-elle à fournir tous les biens dont vous avez besoin ?

Hélas non. Quand mon père était jeune, c'était encore le cas ; aujourd'hui, je dois acheter du kérosène pour l'éclairage, le sel et les vêtements.

Vous est-il arrivé de produire ces biens vous-mémes ?

Je me souviens que ma grand-mère fabriquait les vêtements pour toute la famille. Nous cultivions et cultivons toujours du coton gris dans le Chenna, l'aire boisée derrière le village réservée à la culture sur brûlis. Dans le passé, on n'avait pas besoin de kérosène et l'on produisait de l'huile de Mee, extraite des noix de l'arbre du même nom.

Et l'huile de cuisson ?

On utilisait cette huile egalement à cet effet, elle était également appréciée pour ses vertus médicinales. On recourait aussi à l'huile de noix de coco.

Faisiez-vous du troc avec des artisans locaux comme on le voit parfois en Inde?

Oui, il y a dix ans, il y avait un potier et un forgeron au village. Nous les fournissions en nourriture en échange de pots et d'outils en argile ; aujourd'hui nous devons acheter tous ces biens en ville. Sauf qu'on ne trouve plus ces pots en argile : ils étaient pourtant fort utiles.

Pour quoi faire ?

Pour stocker l'eau. Nous les remplissions avec les cendres chaudes issues de la paille brûlée récoltée sur les champs de riz (paddy), nous les rincions et les remplissions d'eau. Ces pots gardaient alors l'eau les remplissions d'eau. Ces pots gardaient alors l'eau au frais.

Ce savoir-fàire remarquable, vous le tenez de père en fils ?

Bien entendu. Tout paysan est un chercheur et un enseignant, sinon, il ne serait pas paysan !

Gunasekara: Combien de variétés de riz cultivez-vous ?

Upali Senanayake: Il fut un temps où nous en cultivions ... 280 ! Il n'en reste aujourd'hui qu'une vingtaine. A cause de la politique gouvernementale, toutes les autres ont disparu.

Je me souviens de 123 variétes de riz rouge, il n'en reste que trois ou quatre !

En quoi ces variétés différaient-elles les unes des autres ?

Avant tout, nous avions besoin de variétés différentes en fonction des deux saisons : la saison Maha associée à la mousson du nord-est et la saison Yala associée à la mousson du sud-ouest. Pendant la première, nous plantions les variétés dites de quatre mois. Comme leur nom l'indique, elles ont besoin de quatre mois pour pousser. Lors de la saison Yaha, on utilise des variétés de trois mois. Parmi ces variétés, je me souviens de Murungakayam, qui était brun et blanc, de Wella illangaliya, Hondarawara, Gangala et Beruwee. Parmi les variétés de trois mois, je me souviens de Heenati, Dahanala, Kokkali, Kanni Murunga, Pachha Perumal, Kuruwee et Suvandel. On avait aussi Mawee, une variété qui mettait entre six et huit mois à croître.

Pourquoi le cultiviez-vous ?

C'était pour nos prêtres bouddhistes qui ne prennent pas de nourriture après midi : ils ont besoin d'une nourriture solide comme le riz Mawee riche en proteines pour tenir jusqu'au lendemain.

Et les autres variétés ?

Le riz Heenati était destiné aux femmes allaitantes puisqu'il enrichit leur lait en sucre et en matières grasses. Le Kanni Murunga était pour les hommes qui allaient travailler aux champs, il contenait beaucoup d'hydrates de carbone. On en tirait du lait pour les cérémonies traditionnelles. Le Suvandel, lui, dégage an parfiim extraordinaire.

On adaptait la variété de riz au champ, c'est-à-dire, a la quantité d'eau disponible, à son caractère boueux ou non, riche ou pauvre, a la présence des parasites, au cas où les méthodes traditionnelles de contrôle des parasites échouaient.

Quelles étaient-elles ?

Les parasites posaient moins de problèmes qu'aujourd'hui. Premiérement, les longs brins des variétés traditionnelles de riz s'agitant au vent empêchaient les insectes de s'y attarder. En revanche, les variétés hybrides ont des tiges courtes et rigides qui abritent plus facilement les parasites. Les plants traditionnels ont de larges feuilles retombantes qui font de l'ombre et empêchent ainsi les mauvaises herbes de pousser. Le riz a besoin d'une protection particulière les deux premières semaines de sa période de croissance : toute la famille était sur le qui-vive pour parer à l'urgence : c'était essentiel ! On recourait à du lait de cactus pour éloigner certains insectes.

Si les plants de riz paddy jaunissaient, on enterrait des feuilles de bambou dans chaque parcelle jusqu'à la montée en graine.

Pour les protéger des insectes, on trempait les tuniques usagées des prêtres dans de l'huile de noix de coco. On les allumait et on les enroulait en torche autour d'un bâton. On les plaçait ensuite à divers endroits dans les champs, pour les faire brûler : ces tissus dégageaient une vive lumière et une forte odeur chassant les insectes. Un autre procédé était d'écraser des feuilles d'une plante grimpante de la région et de verser le jus obtenu dans les lots: il tue certains vers qui mangent le riz durant les deux semaines critiques. Autres exemples : on utilisait aussi des feuilles séchées de Makra aux quatre coins des champs ou des lampes à l'huile de coco qui attirent les insectes ; on saupoudrait les champs de sable où les enfants tendaient des cordes imprégnées d'une substance tirée du fruit du jacquier (Artocarpus heterophyllus) (2) ou d'une résine où les insectes venaient se coller.

On faisait également attention au calendrier astrologique pour savoir quand semer.

US: Tout cela donne en effet une idée de la nécessité de la cooperation de toute la famille pour obtenir un certain degré de complexité dans les méthodes agricoles. Une fois que l'unité familiale est frappée par le développement, il ne reste plus qu'à adopter l'agriculture moderne et destructrice pratiquée en Occident.

C'est juste.

Utilisiez-vous des méthodes de « contrôle biologique » comme on dit en Occident ?

Oui, l'un des moyens les plus efficaces pour contrôler le parasite du paddy était d'écraser les restes de noix de coco et de les éparpiller dans les champs. Cela attirait l'oiseau Cratérope de brousse (Turdoides striatus) qui venait se nourrir des restes et en profitait pour picorer des parasites aux alentours.

Aviez-vous d'autres méthodes pour contrôler les parasites ?

On faisait couler du lait brûlant sur les champs contre le criquet, ou bien on plantait un bâton décoré de façon particulière au milieu du champ.

Et les rongeurs?

On enterrait quatre morceaux de racines de l'arbre Mee autour du champ. Les rats entraient rarement dans les champs.

Et les oiseaux ?

On les contrôlait bien : ils avaient leurs petits carres de paddy « kurulu paluwa » au bout de chaque champ rien que pour eux !

Comment les oiseaux savaient-ils que ces carrés leur étaient destines et pas les autres ?

C'est le fruit d'une habitude millénaire ! Ils n'outrepassaient l'interdit que pour aller se nourrir de parasites de l'autre côté, sinon ils étaient chassés par les enfants.

U.S. Il n'existe pas de méthode miracle pour contrôler les parasites. Certains paysans ne croient pas aux variétés de riz ni aux produits miracle des scientifiques occidentaux qui sont censés éliminer les parasites. Ces derniers seront toujours là après leur départ et après l'effondrement de la société industrielle. La vérité est que nous devons apprendre à vivre avec et réduire leurs nuisances avec des méthodes très variées. Cela n'est possible que si le savoir nécessaire est transmis de père en fils, ce qui n'est plus possible lorsque les enfants vont à l'école en ville et sont imbus des superstitions scientifiques occidentales ! La coopération entre les membres de la famille doit être pleine et entière, une telle coopération n'est pas possible avec des salariés payés à l'heure.

Comment assuriez-vous la fertilité du champ?

Encore une fois avec de nombreuses méthodes différentes. On plantait une légumineuse, l'arbre Mee, à raison de quatre par hectare de champ de riz. Les bactéries présentes sur ses racines fixent l'azote ; ses feuilles et la matière organique s'accumutant sur la terre inondée en contiennent egalement. En outre, le fruit de l'arbre Mee est apprécié par les chauves-souris qui se rassemblaient dans l'arbre. Leurs dejections riches en nitrates constituaient un bon fertilisant. On avait donc de l'azote et on semait du riz avec les premières pluies (Akwassa).

Entre deux moissons, on faisait pousser de nombreuses légumineuses : Thora, Andana, Hiriya, Nidikumba et Pila. Sur les petites parcelles ou pillewas bordant chaque paddy, les buffles qui labouraient le paddy y pâturaient et leur bouse était évacuée par les pluies dans le champ en contrebas. Les buissons qui poussaient stir les pillewas nous servaient de cabinets : autre contribution à la fertilité du sol ! Aujourd'hui, le développement a fait disparaître les pillewas et la fertilité du sol a décru en consequence.

Autre chose en rapport avec la fertilité : les variétés traditionnelles de paddy ont de longues tiges et donc donnent davande paille à retourner dans les champs. II y avait aussi derrière chaque village... la forét. L'eau et la terre s'écoulant dans les étangs qui servaient à inonder les champs en provenaient. Il faut bien se dire que si ces méthodes n'avaient pas été efficaces, on ne s'en serait pas servi !

Avez-vous déjà utilisé un engrais artificiel?

Oui, lors des dernières années de cultures de riz hybride, qui en requiert.

Quels en sont les effets ?

Cela affaiblit les plants de paddy, ce qui permet aux insectes de se developper. Nous devons ainsi utiliser encore plus de pesticides.

Produisiez-vous dans le passé plus de riz qu'aujourd'hui ?

J'ai un demi hectare de paddy. Les bonnes années, il donne en volume 3,6 metres cube de riz. Ma famille a besoin de 2,7 metres cubes par an, nous avons alors un surplus. Le probième est que nous avons besoin de plus en plus de surplus pour vivre, car nous sommes de moins en moins autosuffisants. Peut-être mon père produisait-il moins de paddy que moi mais il en avait besoin de moins. Il était certain d'en avoir en suffisance chaque année puisqu'il en plantait plusieurs variétés. Ces variétés étaient moins vulnérables que les variétés hybrides actuelles. Elles ne résistent pas à la sécheresse qui empire tous les ans, puisque la forêt a été détruite. Il est impossible de les stocker : elle moisissent au bout de deux mois.

Et les variétés traditionnelles ?

Elle se conservent pendant au moins trois ans.

Gunasekara : Je me souviens que mon père s'était emporté contre ma mère qui avait cuit du riz nouveau alors qu'il en restait un vieux de trois ans. La méthode de conservation est également importante : le riz était stocké dans des pots en terre cuite et mis hors de portée des rats. La terre cuite est poreuse, ainsi le riz reste-t-il au frais et aéré. Le pot était double de couches de feuilles d'une acanthe qui chassaient les insectes.

Je suis sûr que la raison pour lesquelles les hybrides modernes ne se conservent pas est que leur teneur en eau est supérieure. Si vous utilisez un engrais artificiel, le poids du produit augmente en raison de l'augmentation de sa teneur en eau. Le poids sec reste à peu près le même.

L'hybride n'a pas de goût et sa farine a le goût de la farine de blé. Pour toutes ces raisons, j'ai abandonné le riz hybride et je m'efforce de cultiver les variétés anciennes. Le seul problème est de trouver les semences. J'aide des paysans locaux à se rassembler pour que les savoir-faire soient partagés. Avec l'ancien système, la palette de biens disponibles était beaucoup plus étendue qu'aujourd'hui.

Par exemple ?

La forêt donnait beaucoup de fruits comme Baulu, Weera, Himbutu, le fruit de Feronia limonia, la poire du poirier commun (Pyrus pyraster) et l'avocat. Il nous faut recréer cette forêt! Les espèces de poissons dans les ruisseaux, étangs et paddy inondés étaient également très variées. Certains poissons pouvaient survivre dans des étangs presque à sec, le Lula, le poisson tête de serpent (Channa striata), le Kawatya, le Hadaya et l'Ara. Dans cette aire, ils ont presque tous disparu, certains ont été dévorés par le tilapia provenant d'Afrique et imposé par le gouvernement, qui disait que ce poisson n'était pas carnivore, ce qui s'est avéré faux. Les autres poissons ont été empoisonnés par les pesticides. Puisqu'il n'y a plus de poisson, les larves des moustiques vecteurs de la malaria survivent en saison sèche. La malaria est devenue un problème bien plus grave qu'auparavant. Le Lula des étangs jouait un grand rôle dans la formation du sang, on le donnait aux femmes enceintes. La venue du tilapia a considérablement appauvri notre alimentation et nos vies.

Quoi d'autre pour l'alimentation ?

Les étangs fournissaient lea graines d'une espèce de lotus dont on mangeait aussi les jeunes pousses. Nous obtenions de la farine à partir des racines de Kaketi, des mangues, des bananes, des noix de coco, du fruit du jacquier, des vignes vierges (Ampelopsis arborea) et des légumes comme les lentilles et les choux. On les cultive toujours, mais pas comme avant.

N'oublions pas non plus le Chenna ou culture sur brûlis. On en faisait dans les collines qui n'étaient pas propres au riz paddy. Après quelques années, on abandonnait le coin pour y revenir 10-14 ans plus tard, après la repousse de la forêt. Chaque famille cultivait environ le quart d'un hectare - mais individuellement, car la culture se faisait en commun avec lea autres habitants du village. La principale culture sur brûlis était le millet. Récemment, la population a réduit le cycle de rotation à 4-5 ans, ce qui n'est pas suffisant pour permettre à la forêt de repousser. Le Chenna est une culture découragée par le gouvernement et de nombreuses terres autrefois utilisées à cette fin sont vouées à la culture du paddy, pour laquelle des ne sont pas faites.

II semble que toute plante avait un usage médicinal. Comment soigniez-vous la malaria ?

Avec le Banja ou le ganja Marijuana sous son appellation la plus connue. C'était la panacée ! On la réduisait en poudre, la bouillait comme du thé et on ajoutait du sucre d'un palmier ; cette plante était aussi efficace contre les vers, tout comme le miel.

Utilisez-vous toujours le Banja dans votre pharmacopée ?

Non, puisqu'il a été interdit par le gouvernement.

On dit que le paysan sri lankais a augmenté ses rendements en transplantant le riz paddy au moment de sa germination ?

Le gouvernement essaie de nous y obliger. Ils ont appris cette technique des Japonais. Au Japon, ils font pousser le riz paddy dans des régions où il gèle trois semaines dans l'année. Ils contournent ce problème en transplantant la semence dans des serres à l'abri du ge. Les plants sont ensuite repiqués dans les champs. Or ici, il faut deux semaines à la plante pour se remettre de cette opération ! La seule façon de les faire résister à ce choc est d'utiliser des engrais artificiels et des pesticides. Cette opération prend du temps et concurrence d'autres activités comme le Chenna et la pêche. Le gouvernement tient aussi absolument à ce que nous ayons trois récoltes au lieu de deux, ce qui serait possible grâce aux méthodes modernes. C'est alors au détriment d'autres activités, dont noire vie sociale, et cela risque de procurer une niche permanente pour un e sauterelle parasite.

Avez-vous essayé le tracteur?

En ce qui me concerne, non, mais de nombreux paysans s'y sont essayés. Cela ne vaut pas le buffle. Deux buffles pèsent environ une tonne. Leurs sabots sont juste de la bonne taille pour compresser la terre ce qui forme une croûte contribuant à retenir l'eau. En outre, le buffle produit 800 kg de bouse chaque année et une grande quantité d'urine, ce qui permet d'améliorer la fertilité du sol. Le tracteur est trop lourd pour le champ de paddy : ses roues transpercent la croûte du sol et l'eau s'échappe dans les couches inférieures. L'utilisation d'un tracteur exige ainsi un apport plus élevé en eau. Pire encore, le tracteur fait remonter à la surface de la matière organique. Et contrairement au buffle, le tracteur n'apporte aucune contribution à la fertiité du sol ! Il ne fournit pas comme la bufflonne du lait, du beurre de la crème. Il ne se reproduit pas non plus, et lorsqu'il « meurt » , il faut en racheter un !

On nous dit que cela nous économise du travail, mais mon métier est d'être paysan, ce qui signifie que ma place eat dans les champs : c'est cela ma vie ! Je n'en ai rien à faire de dormir toute la journée ou de faire des commérages avec les voisins. Et puis quel est l'intérêt d'économiser le travail dans un pays qui souffre tant du chômage ? Avant, les moyens pour économiser le travail n'avaient pas de sens, la communauté et la famille étaient intactes et il y avait toujours assez de personnes pour labourer, semer, récolter et entretenir les étangs.

Si les gens n'avaient pas coopéré de la sorte, il n'y aurait pas eu d'étangs. Les civilisations de l'Anuradapura et le Polonaruwa (régions de Sri Lanka) n'auraient jamais existé. On n'aurait jamais pu subvenir aux besoins de 15 millions d'habitants, soit autant que la population actuelle.

Le gouvernement n'est-il pas en train de revenir aux méthodes d'irrigation ancestrales ?

US: Ils ont remis en état un certain nombre d'étangs avec l'aide de la Banque mondiale. Mais cela ne concerne que les grands étangs : c'est insuffisant. Les grands étangs ne fonctionnent qu'en présence d'étangs plus petits, qui ont souvent été remblayés. Le Ministère de l'irrigation tente de les maintenir mais l'approche bureaucratique ne marche pas. Une fois que le tissu social s'est dégradé, il faut alors combler les étangs. Avant de restaurer notre agriculture traditionnelle, il faut d'abord songer à reconstruire la vie sociale et la culture qui l'ont rendue possible et sans lesquelles elle ne petit être mise en oeuvre.

Je suis d'accord. C'est tout le système de culture autour de l'irrigation qui doit être restauré et pas par des bureaucrates. On avait cinq types d'étang différents. Tout d'abord, l'étang de la forêt creusé au dessus du village, pour l'eau potable pour les bêtes sauvages. Ils savent depuis des millénaires que cela leur est destiné, alors ils n'ont pas besoin de venir rôder dans le village pour trouver de l'eau.

Le deuxieme étang est celui de la montagne. Son rôle est de fournir de l'eau pour la culture Chenna sur brûlis. Le troisième type d'étang est pour le contrôle de l'érosion. On en avait plusieurs et l'argile s'y accumulait avant d'atteindre l'étang de stockage de l'eau, quatrième type d'étang. Ce dernier fonctionnait par paire, pendant que l'un était en eau, on nettoyait l'autre. Ils alimentaient les étangs du village.

US: Ces étangs jouaient un rôle essentiel dans la vie rurale traditionnelle. On ne pourrait imaginer un village dans une région sèche sans ses étangs de même qu'on ne pourrait l'imaginer sans son temple ou ses riz paddy ! Ce sont là les trois éléments majeurs du village, sans oublier, la forêt, le jardin et le bosquet où la civilisation Chenna se développe.

A quoi ressemblait un village traditionnel ?

Les maisons étaient construites très serrées les unes contre les autres. Elles occupaient une place minimale. Les villages coopéraient : une femme gardait les enfants des autres pendant que tout le monde était aux champs.

Comment s'organisait l'entretien des étangs ?

C'était la part du service rajakarija dû au roi. Tout le monde devait rendre ce service quarante jours par an. Ce n'était pas pour satisfaire ses caprices, mais c'était un travail d'intérêt communautaire.

G. En effet. un jour, un de nos rois a essayé d'obliger les gens à curer le lac artificiel devant son palais sous prétexte de travail communautaire, il a essuyé un franc refus !

US: Bien entendu les Britanniques ont mal compris le principe de rajakarija, ils y voyaient là un reste de féodalité appartenant au passé et ils l'ont aboli. C'était-là la mesure la plus destructrice qu'ils aient entreprise : cela détruisait le principe même de la cooperation. Les villageois ont par la suite continue à travailler 14 jours par an pour le bien commun, mais le Ministère de l'irrigation a mis fin à cette pratique en 1970. Les bureaucrates ne peuvent supporter le travail de coopération entre villageois, qui réduit la nécessité pour faire appel à leurs services. Aujourd'hui bien sûr, ce sont les bureaucrates qui sont responsables de l'entretien des étangs, et rien ne se fait !

L'affaire de tous est devenue l'affaire de personne.

Je suppose que vous rejetez en bloc toute l'agriculture technologique occidentale ?

Oui!

Vous prefèreriez plutôt être un paysan traditionnel de l'ancienne école, alors !

Bien sûr, mais rien n'est fait pour faciliter les choses. Aux yeux d'un officiel, je suis un pauvre, pratiquant une agriculture de « subsistance » . Je ne suis pas éduqué parce que je n'ai pas reçu une éducation occidentale. Tout mon savoir, en particulier les traditions et les cultures de mon peuple, ne compte pour rien. Je suis même considéré comme sans emploi puisque je ne fais pas partie de l'économie dite formelle. Je participe peu à la société de marché. On m'a même traité de mendiant !

US: Tout cela va bientôt changer, vous serez le modèle et les jeunes reviendront ici en masse pour réapprendre les traditions, parce que la tendance actuelle ne petit être durable.

Le probléme s'est aggravé, la forét a été rasée partout pour faire place à des plantations. L'érosion n'a fàit que s'accentuer et les étangs se sont comblés à une vitesse vertigineuse. II n'y a plus personne pour entretenir les étangs anti-érosion, les étangs jumeaux ou ceux du village. Dans certains villages ils sont entièrement remblayes. Entre-temps, tout le monde fuit vers la ville. La ville de Colombo a de vastes bidonvilles qui n'existaient pas il y a une décennie. Si les tendances actuelles continuent, Colombo va bientôt ressembler à Calcutta. Les gens sont de plus en plus dépendants de l'économie formelle pour leur alimentation dont le coût ne fait qu'augmenter. Le gouvernement ne se soucie pas que les gens mangent à leur faim, si c'était le cas il ne consacrerait pas la moitié des terres inondées à la culture de rente pour l'exportation, ni ne construirait ce gigantesque dispositif de grands barrages sur le Mahawei. Il reviendrait à l'agriculture telle que la pratiquaient nos ancêtres. Ceci n'est faisable qu'en abandonnant les priorités actuelles comme le développement. La tentative de transformer ce pays en une version tropicale des nations industrielles est suicidaire. Cela ne peut que conduire à une malnutrition plus élevée et à la famine. Et tout ceci au Sri Lanka, « le pays où coulait le lait et le miel. »

Notes

1. Entretien paru dans The Ecologist Vol. 12 n°5, 1982, p.209-216.
2. Les noms latins des plantes et des animaux ont été précisés par la rédaction ... lorsqu'il a été possible de les identifier. On pourra notamment se reporter à Chopra R. N., Nayar S. L., Chopra I. C., Glossary of Indian Medicinal Plants, National Institute of science communication and information resources, New Delhi, 1956 (sixième réimpression, 2002).

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