Teddy Goldsmith
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Vers une nouvelle théorie de l'évolution

Nous avons le plaisir de proposer à nos lecteurs des bonnes feuilles du nouvel ouvrage de Teddy Goldsmith, Les sept sentiers de l'éco!ogie. Parmi les sept thèmes traités, nous avons choisi un passage sur l'évolution. Un thème difficile mais essentiel pour la compréhension de notre monde.

Publié dans L'Ecologiste n°19, été 2006.

Une théorie post-darwinienne de l'évolution doit nécessairement heurter l'idéologie moderniste au lieu de la conforter. En effet, le modernisme porte sur le monde un regard réductionniste et mécaniste qui valide l'entreprise prométhéenne à laquelle se voue la société industrielle, en marche accélérée vers la déstabilisation systématique du monde vivant.

En vérité, si l'humanité veut survivre longtemps, elle devra remplacer cette façon de voir par celle de l'écologie. Car l'écologie pose sur le monde un regard tout différent. Elle apporte des justifications théoriques aux efforts des militants pour diminuer l'impact des activités économiques sur l'écosphère et restaurer, lorsque cela est possible, les processus de Gaïa qui gardent la pianète vivable.

Cette vision du monde (Weltanschauung), inutile de le préciser, demeure inconciliable avec le néo-darwinisme. Mieux, une théorie de l'évolution compatible avec ce point de vue est la négation même du néodarwinisme. J'en propose au lecteur quelques traits.

L'écosphère constitue l'unité de l'évolution

Les néo-darwiniens considèrent l'individu pris statistiquement comme l'unité d'évolution. Les populations et autres systèmes naturels de la hiérarchie de Gaïa évoluent, selon eux, indirectement, à travers les individus. Mais ce n'est qu'un dogme arbitraire. Pourquoi ne seraient-ce pas directement les molecules ou les celluies qui évoluent ? Pourquoi pas les familles ou les communautés, s'il s'agit de notre espèce, pourquoi pas l'espèce elle-même ?

En réalité, l'unité de l'évolution doit être Gaïa, autrement dit I'écosphère, dont ces entités constituent en temps normal les composants differenciés.

L'évolution est l'aspect temporel de l'ecosphère Gaïa est un système spatio-temporel, notion assez difficile à intégrer car le langage, qui influe évidemment sur la pensée, distingue artificiellement les processus des objets. [1] Or les deux se trouvent intrinsèquement liés, note Bertalanffy : « On appelle ‘structures' les processus lents de longue durée et ‘fonctions' les processus rapides et brefs. » [2]

Il importe de réaliser que les systèmes vivants présentent une composante temporelle outre leur composante spatiale. Ils existent dans le temps autant que dans l'espace. L'aspect spatial domine si on les regarde comme des structures et l'aspect temporel lorsqu'on les observe comme processus. Gaïa n'est donc pas seulement une entité, mais un processus ; et quel processus, dès lors, si ce n'est l'évolution ?

Il faut en outre qu'entre les dimensions spatiale et temporelle de l'écosphère existe l'adéquation parfaite que l'on retrouve entre ses éléments constitutifs et leur fonction. C'est ainsi que la digestion (le processus) s'accorde exactement au système digestif (entité dans l'espace). Gaïa-le-processus, ou évolution, doit montrer une adéquation semblable avec Gaïa-l'entité.

Si donc se trouve dans l'espace une structure biologique, sociale et écologique, Gaïa-le-processus ne peut pas être purement mécanique comme le sous-entend le néo-darwinisme, qui le réduit à l'interaction de deux machines, l'une génératrice de variations aléatoires, l'autre simple trieuse. Cette considération, à elle seule, discrédite totalement pour nous le néo-darwinisme et son rejeton sociobiologique. II faut envisager l'évolution comme un processus a la fois chimique, biologique, social et écologique.

Envergure du processus d'évolution

Quelle époque du processus temporel correspond-elle à l'évolution ? Le processus présent, suppose-t-on, celui qui se déroule sous nos yeux. Mais l'évolution concerne, selon nous, le processus entier, depuis la nuit des temps. Pour que le système démontre stabilité et continuité, l'information génétique, epigénetique [l'épigénèse est l'évolution par différentiations successives] et culturelle, transmise de génération en génération, doit refléter l'experience du tout dans le temps et l'espace, au-delà des temps actuels, atypiques, aberrants et, par nature même, de courte durée.

L'information apparaît organisée en hiérarchie. L'information générale, qui représente la longue expérience, se montre peu plastique. Au contraire, l'information particulière, récente, est plus malléable. Elle découle des contingences du moment sans compromettre les objectifs à long terme, qui en temps normal restent prépondérants. [3]

Cet arrangement, on le voit, maintient la continuité et la stabilité du système spatio-temporel Gaïa. Il s'ensuit, entre autres, que l'évolution est une strategie avec un but à long terme, au-delà d'une série d'adaptations et de modifications tactiques. Dès lors, ce ne sont pas seulement les besoins d'un système naturel qui déterminent ses modifications, pas même ceux de l'espèce, mais ceux de l'écosphère, unité spatiotemporelle complète : il faut aller plus loin que Lamarck (1744-1829).

L'évolution, processus vivant

Lévolution est donc un processus vivant, dynamique et créatif. A tous les niveaux d'organisation de l'écosphère, elle garantit l'adaptation aux changements internes externes, dans le respect de l'homéotelie [voir encadré] d'ensemble, le contrôle homéoarchique [voir encadré] du tout. Ceci ne peut guère se concilier avec la thèse néodarwinienne que l'évolution résulterait de la sélection naturelle de mutations successives, entraînant progressivement, chez l ;individu, l'apparition de structures ou de comportements. En fait, les mutations isolées, presque toujours néfastes, n'ont qu'un impact superficiel. On sait auhourd'hui qu'il faut l'action d'une constellation de gènes (polygènie) pur un effet notable.

Ceci rend vraisemblable la thèse déjà ancienne de Richard B. Goldschmidt, que les changements d'importance consistent en réarrangements (« recombinaisons ») de l'information organisée dans le génome. [4] Il ne s'agit pas de changements progressifs mais de sauts qualitatifs, qui se produisent soudainement, en accord avec la théorie saltationiste [évolution par sauts] la plus récente de Stephen Jay Gould (1941-2004)et ses collègues.

Selon les conceptions de Lynn Margulis, les modifications dont résulte l'évolution consistent en absorptions de génomes déjà constitués. La cellule eucaryote [5] est ainsi apparue par fusion entre le noyau et la mitochondrie qui constituaient des êtres indépendants. [6] Cette thèse, la « symbiogenèse », s'écarte complètement du néo-darwinisme.

L'évolution, processus à finalite

L'évolution possède donc une finalité. Ceci devrait aller de soi. Un processus vivant régulé suit une trajectoire optimale ou « chréode » [7] - pour reprendre le mot de Waddington - vers un état optimal ou but : un bébé, pour l'embryogénèse, l'instauration du climax , [stade de maturité] pour un écosysteme. Il faut qu'il y ait un déroulement optimal et un état final. Sans quoi la notion de régulation perd tout sens.

Cet état final une fois atteint, le système contrôlé en reste proche, en homéostasie. Une fois encore, ceci exige l'existence d'un état final près duquel le système puisse demeurer. Il est grand temps de dépasser le préjugé scientifique contre le finalisme. La téléologie est un fait de la vie, un trait fondamental des processus vivants, dont fait partie l'évolution.

Le but est la stabilité

Dire qu'un système maintient son homéostasie et que ses éléments constitutifs y contribuent revient à dire que Gaïa ne cherche pas à évoluer. Elle enregistre seulement les changements nécessaires pour éviter des ruptures autrement plus importantes. Ces modifications participent de Ia stratégie de maintien de la stabiité du système spatio-temporel Gaïa.

C'est donc en adaptant les details de structure aux contingences qu'un système dynamique comme Gaïa conserve sa structure générale, donc sa stabilité ou homéostasie.

L'évolution, processus cybernétique

Un système homéostatique, c'est-à-dire capable de stabiité est un processus cybernetique. Pour qu'un système naturel suive jusqu'au bout sa stratégie, il doit pouvoir nous l'avons dit, corriger toute déviation de l'itinéraire à emprunter.

James Lovelock en est venu à formuler la thèse pour expliquer que l'écosphère a survécu à une augmentation de 30% des radiations solaires en quatre cent mile ans. Ceci implique qu'elle a formé avec l'atmosphère son substrat géologique un tout solidaire, capable de preserver son homéostasie, de changement en changement. [8] Cette homéostasie, seul un système cybernétique peut la maintenir, Lovelock l'admet clairement.

B. C. Patten et Eugene Odum [9] soutiennent que le développement d'un écosystème aussi doit être cybemétique. Sinon, s'interrogent-ils, comment expliquer l'évidente harmonie de l'écosphère ? Ceci signifie que le dispositif de suivi (monitoring) comporte l'ensemble des instructions nécessaires. Mais cela ne suffit pas. Ces instructions doivent inclure un modèle des rapports du système naturel avec son milieu, fondé sur l'expérience du système, indiquant les perturbations que celui-ci risque de rencontrer dans la quête son but.

Un système cybernétique tel que l'écosphère doit vérfier son fonctionnement à tous les nivcaux d'organisation, afin de corriger les déviations du cours optimal. Dans le cas de l'évolution, comment s'exerce le suivi (monitoring) ? Il n'y a qu'une réponse : et la morphogenèse et le comportemet de chaque génération constituent les tâtonnements de l'évolution. L'information ainsi obtenue entraîne des changements, rapides, nous l'avons vu, lorsqu'ils sont importants. Les petites modifications, en revanche, se produisent lentement (comme l'avait prévu Darwin).

Que des boucles de retour d'information relient le comportement a l'évolution a paru de longue date évident aux évolutionnistes sérieux. Goldschmid, Waddington, James Mark Baldwin (1861-1934) Lloyd-Morgan (1862-1936) et Ivan Schmalhausen (1864-1963) ont évoqué des mécanismes appropriés. Jean Piaget cite les plus convaincants dans un excellent petit livre, Le Comportement moteur de l'évolution [10] La question s'éclaircit quand on comprend que l'information, non seulement génétique mais épigénétique, se transmet aussi par le cytoplasme d l'oeuf, par la matrice maternelle et par la culture dont un peuple se trouve imprégné.

Ordre et coopération

Si Gaïa peut agir en système cybemetique et maintenir son homéostasie, elle doit comporter la structure qui le permet. Elle ne peut être l'assortiment fortuit d'organismes que prétend le néo-darwinism. A l'instar de Lovelock, nous devons reconnaître dans Gaïa, une entreprise coopérative, guidée par le maintien de sa structure fondamentale à travers le changement.

La compétition existe, bien sur, mais pas comme relation primordiale des titres vivants. C'est une relation secondaire. La sélection aussi, existe. Les divers systèmes naturels de la hiérarchie de Gaïa, chacun jouant sa pratiquent cette sélection, qui n'est pas l'oeuvre du vague environnement néo-darwinien mais de l'écosphere.

De plus, la sélectio ne consiste pas à retenir les aptes (au sens d'égoïstes et compétitifs), mais à éliminer, au contraire, cette sorte d'individus qui ne s'adapte pas a la structure coopérative, en sorte d'assurer le bien-être, ou survivance a long terme, de ceux qui respectent la stratégie de Gaïa et contribuent a sa stabilité.

Evolution et involution

Au reste, ces caractères que nous avons reconnus à l'évolution se manifestent déjà dans d'autres processus vivants comme la morphogenèse et le comportement (ses composants). D'évidence, ces processus sont vivants, et non pas mécaniques ; dynamiques, non pas passifs, ordonnés et orientés vers un but, non pas aléatoires : de plus, cybernétiques : les processus vivants qui les englobent contrôlent chaque sous-processus de façon à corriger les écarts de trajectoire. Ces systèmes, on le voit, se fondent sur la coopération et la coordination au lieu de la compétition individualiste. Pourquoi en irait-iI autrement de l'évolution ?

Enfin, ces processus vivants peuvent errer. La nature n'est ni omnisciente ni infaillible. Les processus qui flanchent échappent à la régulation. Ils cessent d'être coordonnés, deviennent atomisés, individualistes. L'ordre cède au désordre. La coordination recule devant la competition et l'agression. L'atomisation entraîne l'apparition de tissus indifférenciés, aléatoires, lesquels supplantent rapidement la structure vitale qui, chez Gaïa, conserve homéostasie et stabilité.

Ces processus destructeurs, lorsqu'ils se produisent à l'échelle de l'organisme biologique, sont considérés comme pathologiques. Pour les néo-darwiniens, toutefois, il s'agit de caractéres normaux de l'évolution. Comment est-ce possible ? Pourquoi le processus suprême de la vie irait-il a rebours des autres processus vivants ? Ne voient-ils pas qu'ils se trompent du tout au tout, qu'ils ne distinguent plus entre la physiologie et la pathologie, la croissance de tissu différencié et les proliférations aléatoires, l'évolution et l'involution ?

Notes

1. Selon Benjamin Lee Whorf, les langues indigènes du nord-ouest americain souligneraient l'aspect temporel du monde alors que l'anglais favorise le point de vue spatial.
2. Voir Edward Goldsmith, Le Tau de l'écologie. Le Rocher, 2002, 450 p., chapitre XX.
3. Sur le partage d'information (culture) chez les espéces animales, et son impact sur l'évolution, voir Blandine Doligez, Antoine Danchin, Jean Clobert, "Public Information and Breeding Habitat Selection in a Wild Bird Population" Science 16 août 2004.
4. Richard Benedict Goldschmidt. Material basis of evolution, 1944.
5. Eucaryote (adjectif) : se dit d'une cellule contenant un noyau.
6. Lynn Margulis et Dorion Sagan, Acquiring Genomes. Basic Books, 2002.
7. Trajectoire optimale, du grec chre, fatal, et hodos, route ou sentier.
8. Son argument principal est la régulation de l'atmosphere par les microbes, avec lequel il eut des problèmes lors du passage aux conditions aérobies nécessaires aux organismes supérieurs.
9. Les mécanismes d'homéostasie (qui permettent par exemple au corps de maintenir as température interne malgré les variations climatiques) se retrouvent au niveau des populations, des écosystèmes, etc.
10. Jean Piaget, Le Comportement moteur de l'évolution. 1976, Paris, Gallimard.
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