Nourrir le monde sans pétrole
Publié dans L'Ecologiste n°11, octubre 2003.
Disons-le d'emblée, le changement climatique est de loin le problême le plus angoissant auquel I'humanité a jamais été confrontée. Selon la derniêre estimation du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), nous pouvons nous attendre à une augmentation de la température moyenne du globe de 5,8 °C d'ici la fin du XXIe siècle. Le GIEC n'a cependant pas pris en compte un certain nombre de facteurs capitaux, comme l'anéantissement des forêts tropicales et autres végétations.
Celles-ci renferment pourtant six cent milliards de tonnes de carbone - presque autant que ce que contient l'atmosphère - et dont la plus grande partie risque fort d'être libérée au cours des prochaines décennies par les activités de moins en moins contrôlées des sociétés géantes d'exploitation du bois. Le directeur general du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) a récemment déclaré que seul un miracle pourrait sauver ce qui reste des forêts tropicales du globe.
Sombres prévisions climatiques
Le GIEC ne prend pas non plus en compte les terribles dommages infligés aux sols par les énormes machines et l'arsenal de produits chimiques toxiques de I'agriculture industrielle moderne. Les sols de la planète renferment mille six cent milliards de tonnes de carbone, soit presque deux fois plus que l'atmosphère. A moins d'un passage rapide à des pratiques agricoles durables, essentiellement biologiques, la majeure partie de ce carbone va être libérée dans les décennies à venir. Le Centre Hadley del'Organisation météorologique britannique a intégré ces facteurs et d'autres à ses modèles les plus récents et a conclu que l'augmentation de la température moyenne du globe va atteindre 8,8 °C au cours de ce siècle et non pas 5,8 °C. [2] Les previsions d'autres climatologues, qui prennent en considération des facteurs souvent négligés en grande partie, sont encore plus sombres. [3] S'ils ont raison, quelles sont les implications?D'après le GIEC, nous pouvons nous attendre à une augmentation considérable de la fréquence et de la violence des vagues de chaleur, des tempêtes, des inondations et, bien sûr, à la propagation de maladies tropicales clans les zones tempérées, maladies qui affecteront non seulement la santé humaine, mais aussi les cultures. Nous devons aussi nous attendre à une élévation du niveau des mers pouvant atteindre quatre-vingt-huit centimètres au cours de ce siècle. En raison de l'infiltration de l'eau salée dans les sols et de la submersion temporaire ou permanente, cette élévation affectera environ 30 % des terres agricoles du globe. [4] Si le Centre Hadley ne se trompe pas, les conséquences en seront évidemment épouvantables.
La fonte des calottes glaciaires de I'Antarctique secondaire, de l'Arctique, et en particulier du Groenland, qui se produit beaucoup plus rapidement que ne l'avait predit le GIEC, est également très préoccupante. Entre autres choses, elle va réduire la salinité des oceans, ce qui affaiblira, voire détournera les courants océaniques comme le Gulf Stream de leur trajet actuel. [5] S'il devait se poursuivre, ce processus aboutirait à rendre glaciales des zones jouissant actuellement d'un climat tempéré, comme l'Europe du Nord, qui pourrait finir par ressembler au Labrador, situé à la même latitude. Ironiquement, le réchauffement planétaire pourrait donc conduire à un refroidissement local ou regional.
Malheureusement, le changement climatique est plus rapide que prévu. En témoignent entre autres choses les sécheresses prolongées qui ont sévi dans de nombreuses regions du globe.
Nous ne devons pas perdre de vue que tout cela résulte (en partie au moins) d'une élévation de la température planétaire ne dépassant pas 0,7 °C. Que se passera-t-il quand il nous faudra cultiver la terre dans un monde dont la température moyenne se sera élevée de 2 ou 3 degrés, sans parler des 5 à 8 degrés d'augmentation auxquels on pourrait assister d'ici à la fin du siècle?
Consomination énergétique
Les composantes de l'agriculture industrielle moderne les plus voraces en énergie sont la production d'engrais azotés, les machines agricoles et l'irrigation par pompage. Elles représentent plus de 90 % de toute l'énergie consommée directement ou indirectement par l'agriculture et en constituent toutes des éléments essentiels.Les emissions de carbone provenant de l'utilisation de combustibles fossiles à des fins agricoles en Angleterre et en Allemagne atteignent respectivement 0,046 et 0,053 tonne à l'hectare alors qu'elles ne sont que de 0,007 tonne, soit environ sept fois moindres, dans les systèmes agricoles non mécanises. [6]
Cela concorde avec l'estimation faite par Pretty et Ball, [7] selon laquelle la production de céréales ou de légumes dans l'agriculture moderne exige de 6 à 10 fois plus d'énergie qu'au moyen de méthodes agricoles durables.
On peut arguer que l'adoption de sources d'énergies renouvelables, comme les énergies éolienne et solaire, celle des vagues et les piles à combustible permettrait d'éviter de réduire la consommation d'énergie pour protéger notre climat. Cette substitution nécessaire exigera cependant plusieurs décennies, d'aucuns pensent une ciquantaine d'années.
Une réduction radicale des émissions de gaz à effet de serre est pourtant immédiatement indispensable si l'on en croit le Centre Hadley, selon lequel, dans moins de trente ans, le réchauffement transformera nos principaux puits actuels de carbone et de méthane (forêts, océans et sols) en émetteurs de gaz à effet de serre. Si cela arrivait, nous serions pris dans un processus d'emballement, une réaction en chaîne impossible à arrêter, conduisant à une accélération du réchauffement et de l'augmentation de l'instabilité climatique.
Nous devons donc développer un système agricole ne suscitant pas ces terribles problèmes et contribuant au contraire à revitaliser et reconstituer les ressources du sol. Comme cela ne manquera pas de surprendre ceux qui sont imprégnés de l'idéologie du progrès, un tel système aurait beaucoup en commun avec ceux jadis mis en pratique par nos lointains ancêtres et toujours appliqués clans les parties les plus reculées du tiers monde, qui ont réussi à rester, dams une certaine mesure du moins, en-dehors de l'orbite du système industriel. Peut-étre ces pratiques ne sont-elles pas « économiques » selon les critères d'une société industrielle aberrante et nécessairement éphémère, mais ce sont les seules conçues pour nourrir les populations locales de manière vraiment durable.
II est significatif à cet égard que les autorités les plus respectées en matière d'agriculture durable, parmi lesquelles Jules Pretty, Miguel Altieri et bien d'autres, usent de plus en plus de l'expression « agriculture durable » comme synonyme d' « agriculture traditionnelle ».
Si l'agriculture traditionnelle est la solution, on est fondé à se demander pourquoi les gouvemements et les organismes internationaux tiennent tant à empécher qu'elle soit pratiquée et à lui substituer l'agriculture industrielle moderne. La réponse est que l'agriculture traditionnelle est incompatible avec le processus de développement que nous imposons aux populations du tiers monde, encore moins avec l'économie mondialisée, et surtout pas avec les intérêts à court terme des multinationales qui la dominent.
Cela ressort clairement des passages suivants de deux rapports de la Banque mondiale. Dans le premier, au sujet du développement de La Papouasie-Nouvelle Guinée, la Banque mondiale reconnaît qu' « une des caractéristiques de l'agriculture de subsistance de Papouasze-Novvelle Guinée est sa richesse relative ». De Fait, « dans la majeure partie du pay, une nature généreuse produit assez pour se nourrir avec relativement peu d'effort ». [8]
Pourquoi alors changer ? La réponse est nette : « Tant que le mode de vie d'un nombre suffisant depaysans pratiquant une agriculture de subsistance ne sera pas transformé par l'augmentation de nouveaux besoins de consommtion, cette contrainte risque de rendre difficile l'introduction de nouvelles cultures [9] » , celles requises pour une production à grande échelle destinée à l'exportation, évidemment!
Même dans l'inique rapport Berg de la Banque mondiale, on admet que « les petit agriculteurs sont de remarquables gestionnaires de leurs ressources terre, capital, engrais et eau ». [10] Mais dans le même rapport on estime également que la prépondérance de ce type d'agriculture (ou « production de subsistance ») « fait obstacle au developpement agricole. Les paysans doivent être incités à produire pour le marché, à adopter de nouvelles cultures et à prendre des risques. » [11]
Disparition annoncée de l'agriculture industrielle
Que cela nous plaise ou non, l'agriculture industrielle moderne est appelée à disparaître. Elle se révèle de moins en moins efficace. Ainsi, les engrais chimiques ont maintenant des rendements décroissants. L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a reconnu en 1997 que les rendements de la culture du blé au Mexique et aux Etats Unis n'ont pas augmenté en 13 ans. En 1999, la production mondiale de blé a en fait diminué pour la deuxième année consecutive, tombant à 589 millions de tonnes, soit 2% de moins qu'en 1998. Les engrais coûtent trop cher et, comme le dit McKenney,
« la santé biologique du sol a été tellement appauvrie pour améliorer rapidement et facilement la fertilité que la productivité est maintenant menacée et que les engrais sont de moins en moins efficaces. »(12)
Une autre raison pour laquelle l'agriculture industrielle est vouée à disparaître, même sans changement climatique, est qu'elle est bien trop vulnérable aux augmentations du prix du pétrole et, plus encore, à sa pénurie.
Si trois millions de personnes ont connu la famine en Corée du Nord ces dernières années, c'est en partie parce que, en conséquence de l'effondrement du marché russe qui absorbait la majeure partie de ses exportations, le pays n'a plus les moyens d'importer les grandes quantités de pétrole duquel son agriculture à la soviétique extrêmement mécanisée était devenue totalement dependante. Ses paysans ont tout simplement oublié comment manier la houe ou pousser une brouette.
Le Royaume-Uni aurait pu connaître une situation tout aussi désastreuse si la grève des transports de l'an 2000 avait duré quelques semaines de plus. Dans une société industrielle, le pétrole est nécessaire aux importations de produits alimentaires de base, pour construire et faire marcher les tracteurs, produire et épandre les engrais et les pesticides, conditionner et transporter les aliments dans les supermarchés.
Il est difficile d'imaginer système plus vulnérable en temps normal, mais il devient carrément suicidaire de nos jours. Nous sommes appelés à faire face non seulement à des pénuries temporaires de pétrole dues à des hausses brusques de son prix, mais aussi à une diminution continue de son offre. Par conséquent, le pétrole va devenir de plus en plus cher, jusqu'à ce que seule une minorité de grosses entreprises soient en mesure de l'acheter - des entreprises nord-américaines selon toute probabilité, le secteur pétrolier des Etats-Unis se disposant à faire main basse sur les réserves en déclin rapide.
La recherche pétrolière s'est révélée très décevante et la majeure partie du pétrole utilisé aujourd'hui a été découverte il y a une quarantaine d'années. La région de la mer Caspienne, qui, comme l'espéraient beaucoup de spécialistes, était censée renfermer 200 milliards de barils, n'en représenterait que 25 milliards, et pas plus de 40 ou 50 milliards en tout cas, selon Colin Campbell, (13) l'une des principales autorités de l'industrie pétrolière. Ce qui n'est pas beaucoup quand on sait que la consommation annuelle mondiale est de 78 milliards de barils et que cette consommation augmente à une vitesse alarmante.
Les Etats-Unis ont désespérément essayé de réduire leur dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient et y ont réussi dans une certaine mesure, mais les autres sources d'approvisionnement en pétrole s'épuisent plus rapidement que prévu. Il est peu probable, par exemple, que, d'ici à dix ou quinze ans, L'Iran produise plus de pétrole que n'en exige la satisfaction de ses propres besoins. La production de pays comme L'Angola, le Nigéria, le Vénézuéla et le Mexique commençant elle aussi à baisser, dans 20 ans les Etats-Unis seront en fait encore plus dépendants du Moyen-Orient qu'ils ne le sont maintenant.
Cela explique pourquoi l'industrie pétrolière américaine, qui est maintenant le gouvernement des Etats-Unis, se montre si fanatiquement déterminée é conquérir l'Irak, en possession de 11 % des reserves mondiales connues, dont une fraction seulement est exploitée et dont le pétrole reste le moins cher du monde. Les consequences de la crise pétrolière mondiale à venir ne doivent en aucun cas être sous-estimées.
Notes
| 1. | Peter Bunyard. "Industrial agriculture - Driving climate change", The Ecologist, Vol. 26 n°6, Nov / Dec 1996, pp.290-298. |
| 2. | Centre Hadley, Modelling Climate Change: 1860-2050, Met Office, février 1996. |
| 3. | Peter Bunyard. ‘Misreading the Models : Danger of Underestimating Climate Change", Numéro spécial de The Ecologist, Vol. 29 No. 2, mars / avril 1999 p.75. |
| 4. | Voir IPCC, Third Assessment Report. Cambridge University Press, 1995. |
| 5. | Peter Bunyard, "Industrial Agriculture - Driving Climate Change", op. cit. |
| 6. | Peter Bunyard, ibid. |
| 7. | Jules Pretty et Andrew Ball, "Agricultural Influences on Carbon Emissions and Sequestration". A Review of Evidence and the Emerging Trading Option, mars 2001. |
| 8. | C. Payer, World Bank, A Critical Analysis. Monthly Review Press, New York, 1982. |
| 9. | C. Payer, ibid. |
| 10. | Banque mondiale, Accelerated Development in Sub-Saharan Agriculture. Washington. 1982. |
| 11. | Banque mondiale, ibid. |
| 12. | Jason McKenney, "Artificial Fertilizing", in Kimbrell, A., Fatal Harvest. Island Press, 2002. |
| 13. | G. J. Campbell, "The Caspian Chimera", in A. McKillop, Final Energy Crisis. Pluto Press, Londres, 2003. |




