Teddy Goldsmith
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portrait de Teddy

Qu'est-iI advenu de l'écologie

L'écologie scientifique n'a pas échappé à l'influence de Ia société industrielle. Ainsi, dans le monde anglo-saxon, seules quelques rares grandes figures comme Eugene Odum ont gardé la conception « holiste » des origines de l'ecologie. Histoire d'une transformation, par Teddy Goldsmith.

Publié dans L'Ecologiste n°12, printemps 2004.

Thomas Kuhn (1922-1996) l'a montré probablement mieux que quiconque dans son livre célèbre de 1962, La Structure des révolutions scientifiques: une théorie n'est pas adoptée en science lorsqu'on l'a vérifiée par des tests sérieux et objectifs (si tant est qu'il en existe), mais bien parce qu'elIe concorde avec l'ensemble des conceptions en vogue dans la discipline, qu'il a baptisé « paradigme ». [1]

Les épistémologues contemporains les plus éclairés, tels que Imre Lakatos et Paul Feyerabend, acceptent largement cette thèse. Ils s'accordent à reconnaître, contrairement aux nombreux positivistes - qu'ils soient philosophes des sciences ou praticiens - que la connaissance scientifique ne jouit pas d'un statut à part qui la distinguerait du savoir quotidien. Kuhn a fini par abandonner le terme paradigme. La philosophe Margaret Masterman a montré qu'il l'avait employé de vingt façons différentes (au moins). Ceci n'a pas empêche le mot d'entrer dans le langage courant et même de s'appliquer à des domaines cognitifs étrangers aux sciences, comme l'art ou la religion.

De plus, et cela va de soi, les scientifiques ne vivent pas en vase clos. Ils appartiennent à une société qui les imprègne, comme tout un chacun, d'une vision du monde et des valeurs que reflète le paradigme scientifique qu'ils entretiennent.

Le succès du darwinisme

Correspondre au paradigme social dominant constitue donc le critère effèctif de vérité en science. Nous n'en voulons pour preuve que l'adhésion quasi générale des scientifiques à la thèse de Charles Darwin (1809-1882), selon laquelle l'évolution opérerait par une sélection de variations (aujourd'hui mutations génétiques) aléatoires. Cette mécanique rudimentaire, version biologique de la « main invisible » d'Adam Smith [2], possède, à les entendre, l'admirable faculté de transformer des changements au hasard en composants intégrés, parfaitement coordonnés, de la plus élaborée de toutes les creations : l'écosphère.

Si le darwinisme continue d'exercer tant d'influence sur les scientifiques, c'est d'abord qu'ils y voient une explication scientifique, naturaliste, de l'évolution. Les thèories de rechange recourent, pensent-ils, à des concepts surnaturels comme « l'entéléchie » de Hans Driesch ou « l'élan vital » d'Henri Bergson. Le darwinisme est censé marquer la victoire des sciences sur la métaphysique et la religion. Il jouit, explique Michael Polanyi (1891-1976), de considération et d'un ferme crédit bien que l'on n'en ait guère de preuves « parce qu'il vient s'ajuster en beauté à [un] système mécaniste de l'univers. » [3]

Plus séduisant encore, le darwinisme permet d'expliquer l'évolution sans invoquer la théorie de « l'hérédité des caractères acquis » de Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), incompatible avec le paradigme scientifique mécaniste. Les machines n'héritent pas de caractères acquis. Leur passivité les empêche d'évoluer par leurs propres efforts, ce que Lamarck croyait, à raison, des êtres vivants. [4] Les machines ont manifestement besoin qu'un agent extérieur les conçoive et les actionne. [5] Le darwinisme et le néo-darwinisme s'adaptent de ce fait à l'éthique du management (gestion et direction) du monde par l'homme, qui fonde la notion de progrès scientifique, technique et industriel.

Le darwinisme attire les scientifiques parce qu'il leur permet d'aborder l'évolution d'une façon réductionniste [6] qui justifie l'étude du vivant par fragments isolés. Depuis Francis Bacon (1561-1626), Galilée (1564-1642) et René Descartes (1596-1650), ses pères fondateurs, la science moderne passe d'abord pour une entreprise de transformation et de domination du monde. En quoi elle ne saurait être que réductionniste, comme il faut l'être pour developper de nouveaux antibiotiques pour l'élevage, construire de grands barrages, des centrales nucléaires ou des bombes à fragmentation, sans se soucier des conséquences. La science ne s'intéresse plus à la totalité. Le postulat du hasard y est central, en ce qu'il donne à penser que tout ordre dans la nature relève de l'intervention humaine.

Le darwinisme donne ainsi une apparence rationnelle aux normes socio-économiques de la révolution industrielle, comme le changement perpétuel dit « progrès, » qui exalte les valeurs d'égoïsme et de compétition, tant admirées par la nouvelle classe moyenne, oublieuse des traditions de cooperation et de sociabilité.

Ceci sautait aux yeux du généticien et embryologiste Conrad H. Waddington :

« Depuis Darwin et encore plus depuis l'essor de la génétique mendélienne, écrit-il, on insiste sur le caractère discret des gènes individuels, la nature aléatoire, non corrélée, des processus de mutation, l'insignifiance de la réation de l'organisme à l'environnement. » [7]

Dans les années 1940 et 50, Julian Huxley (1887-1973), George Gaylord Simpson (1902-1984) et d'autres ont élaboré la « synthèse moderne », qui a paru une avancée sur le néo-darwinisme de William Bateson (1861-1926) et d'August Weissmann (1834-1914), en ce qu'elle remplaçait la notion vague de « survivance des plus aptes » par l'avantage reproductif : les vainqueurs de la compétition effrénée qu'ils croyaient inhérente à la vie, seraient désormais ceux qui produisent la plus grosse descendance, un critère numérique, forcément donc objectif et reconnu en science. [8]

Peu de gens ont compris que le paradigme réductionniste a perverti l'ecologie savante. Un nouveau champ de connaissances s'était ouvert parce que l'on avait compris que les êtres vivants ne se regroupaient pas au hasard, mais tissaient, au contraire, les relations, qui constituent les écosystèmes. [9] Mais cette science de l'écologie qui eut, selon Daniel Simberloff « la notion de communauté pour premier paradigme » [10] intègre aujourd'hui l'individualisme, du moins dans l'université anglophone.

L'ecologie des origines

L'écologie holiste des origines rejoignait la vision du monde des peuples premiers. Elle se conciliait jusqu'a un certain point avec lea partisans de la « théologie naturelle » des XVIIè et XVIIIè siècle : John Ray (1625-1705), William Kirby et William Paley (1743-1805), [11] qui tous interprétaient les relations étroites entre les êtres vivants et l'harmonie notable du monde, comme preuve de l'existence d'un Créateur. [12]

Cette écologie s'accordait aussi au romantisme de poètes comme Samuel Coleridge (1772-1834), William Wordsworth (1770-1850) ou Goethe (1749-1832) ainsi qu'aux oeuvres d'Henry D. Thoreau (1817-1862) et Aldo Leopold (1886-1948), [13] inspirateurs aux Etats-Unis du mouvement écologiste. Elle leur apportait une justification théorique.

Lécologie véritable en revanche ne saurait légitimer la société aberrante et désintégrée qu'engendre le développement économique. Holiste et non réductionniste, elle vise à élucider les phénomènes dans leur contexte entier, spatial et temporel, plutôt qu'à appliquer des statistiques à des relations de cause à effet isolées. Elle se montre plus organiciste ou vitaliste que mécaniste. D'ailleurs les concepts qui servent à la formuler : intégrité, équilibre écologique, téléologie, champs morphogénetiques et de comportements, complexité organisée (par opposition à « fortuite »), ne se quantifient pas aisément, ce qui, en science, signifie qu'ils manquent de précision, se prêtent mal à l'étude dans les conditions contrôlées du laboratoire, par conséquent ne sont pas scientifiques.

Transformation de l'écologie

C'est dans les années cinquante que l'on a multiplié les chaires d'écologie jusqu'alors assez rares aux Etats-Unis, et que l'écologie a subi une transformation radicale pour se convertir en science exacte respectable, susceptible de justifier le modernisme. L'historien Donald Worster retrace cette mutation qu'il regrette, tout en concédant : « Sans elle, les écologistes en tant que catégorie de chercheurs autonomes auraient pu disparaître ; ils n'occuperaient pas la même place en science de nos jours. » [14]

II aura fallu, pour cette transformation, exhumer l'article d'Herbert Gleason (1898-1975), objet d'une controverse oubliée d'avant-guerre : « Le concept individualiste d'association végétale », présenté et débattu au Congrès Botanique International de 1926. [15] Gleason y expose l'argument réductionniste habituel : l'association ou la communauté sont des abstractions irréelles, sauf pour l'observateur en toute objectivité, il n'existe que des individus.

De son côté, Arthur Tansley, qui avait inventé le terme écosystème et tenait une position holiste ferme, allait l'abandonner pour un réductionnisme exacerbé. Dès les années vingt, il nie le principe holiste qu'un tout dépasse la somme de ses composants:

« Une science adulte isole les unités de base de la nature [et] découpe le récit en ses parties ... Il faut aborder la nature comme un composite d'entités strictement physiques organisées en système mécanique. Le scientifique qui connaît toutes les propriétés de toutes les parties séparément, prédit, avec certitude, le résultat de leur combinaison. » [16]

S'il en allait ainsi, le terme de communauté devenait superflu. Gleason voulut l'éliminer du vocabulaire scientifique. Il contestait aussi qu'il y eût quoi que ce soit de commun entre les associations humaines (qu'il considérait apparemment comme authentiques) et celles que l'on observe chez les plantes et les animaux... pour la raison passablement obscure que « l'absence de liens psychiques » [17] y interdisait toute communauté.

Le caractère et les goûts de Gleason s'accordaient au rôle de héraut du réductionnisme. Eminent historien de la pensée écologique, Robert McIntosh, cite A. S. Watt qui le décrit en

« empiriste, analyste calculateur, systématicien, phytogéographe pour qui la végétation forme un flux de composants uniques, imprévisibles et même inclassables ... l'un des premiers et des plus clairvoyants partisans de l'application des méthodes quantitatives à l'écologie terrestre son intérêt pour la quantification était un trait personnel distinctif. »

Bien entendu, la méthode statistique ignore la nature même des phénomènes vivants. D'où cette théorie naïve de Gleason d'une végétation distribuée uniformément par quoi il entend n'importe comment.

Si l'on excepte l'adhésion de Tansley, la thèse de Gleason avait reçu mauvais accueil. Les écologistes, selon McIntosh, le « tenaient en abomination. » [18] Gleason lui même a admis être resté « dix ans hors-la-loi » [19] parmi les écologistes. Sa thèse ne collait pas à la vision du monde de son temps. Mais l'industrialisation de la société a changé sa vision du monde. Les idées de Gleason, qui s'y intégrent parfaitement, règnent aujourd'hui.

« Un demi-siècle, environ, après la génétique et la théorie de l'évolution, écrit Daniel Simberloff, l'écologie a subi un changement si rigoureusement parallèle, en gros et en détail, que sa dette envers la même révolution matérialiste et probabiliste ne fait pas de doute. L'accent sur les similitudes entre communautés, remplacé par la recherche des différences ; l'étude de groupes de populations, évincé par l'examen de populations individuelles ; la croyance en une succession déterministe s'orientant, par l'adoption générale des statistiques en écologie, vers l'acceptation d'une évolution probabiliste des communautés, la focalisation permanente, délibérée, sur les entités matérielles observables de préférence aux constructions conceptuelles... » [20]

McIntosh remarque que cette mutation de l'écologie « dans les années cinquante et soixante s'est caractérisée par le recours croissant aux méthodes quantitatives, l'adoption de divers corpus théoriques extérieurs à l'écologie et les tentatives d'y amalgamer d'autres domaines de la biologie théorique, en particulier la génétique et la théorie de l'évolution, » (toutes deux en grande partie réductionnistes, nous le savons).

Au même moment, poursuit-il, « la théorie classique du climax de Clements, [21] réexaminée, était jugée déficiente, tandis que le concept individualiste de H.A. Gleason, délaissé de longue date, devenait l'hypothèse individualiste intégrée aux nouveaux manuels d'écologie générale » [22] (et tenue dès lors pour parole d'Evangile).

C'est ainsi que Daniel D. Botkin, titulaire de la chaire de biologie et d'études environnementales à l'Université de Californie à Santa Barbara, réputé exercer une grande influence parmi les écologistes, ne distingue aucun ordre dans la nature.

Pour qu'il y ait l'harmonie, selon Botkin, « il faut dépasser la discorde apparente » [23] et « le XXIe siècle aura la nature que nous lui fabriquerons ». [24] Botkin, note Worster, nie complètement que la nature puisse indiquer une norme ou un critère à la civilisation humaine. Tel est le thème sousjacent de son ouvrage Discordant Harmonies, assertion du droit et du besoin qu'ont les humains de « façonner la nature et d'y mettre de l'ordre ». [25] A l'instar de toute la pseudo-ecologic anglophone, ce livre justifie l'industrialisation, qui déstabilise le monde naturel.

Un autre promoteur de cette pseudo-écologie, comme il faut bien l'appeler, était William H. Drury, dont le dernier ouvrage posthume s'intituie Hasard et changement. [26] Il y suggère que le monde vivant se modifie en permanence complètement au hasard. Il va sans dire qu'un tel monde est totalement indestructible. Les transnationales peuvent raser les forêts, désertifier, éroder et saliniser les sols, polluer tous les êtres vivants avec leur arsenal de produits chimiques toxiques, changer la composition de l'atmosphère et s'en donner à coeur joie.

Comment pourraient-elles degrader, sans parler de détruire, une écosphère qui ne présente aucune structure pérenne indispensable et qui change tout le temps ? Il faut voir à quel point l'écologie a renié ses lois dans les pays anglophones, à commencer par les principes mêmes qui ont suscité son apparition.

Competition et coopération (mutualisme)

L'écologie, à ses débuts, considérait le mutualisme comme la relation de base qui fonde les écosystèmes. Mais le réductionnisme l'a rendue adepte de la compétition en tant que principe ordonnateur de la nature. Le mutualisme ne l'intéresse plus. [27] Au terme de l'examen scrupuleux de douze manuels d'écologie, Douglas Boucher et S. Risch assurent se trouver

« en mesure de soutenir que le débat se focalise presque entièrement sur la prédation et la competition. Sur un total de 718 pages consacrées aux interactions entre organismes, 321 concernent les relations proies/prédateurs, 362 la competition entre espèces et 35 peu ou prou le mutualisme. Non content de cette disproportion de l'espace imparti aux différentes interactions, on nous présente compétition et prédation comme des principes d'organisation importants, tout en abordant les cas de mutualisme (y compris les symbioses de nettoyage) comme des exceptions, intéressantes mais rares, à la regle ». [28]
Robert May a, lui, carrément soutenu que le mutualisme exerçait sur les écosystèmes une action déstabilisante. [29]

Complexité et stabilité

Une loi de l'écologie parmi les mieux fondées énonce en effet que, lorsque la complexité et la diversité augmentent, les systèmes naturels gagnent en stabilité. Voila un principe bien embarrassant pour les réductionnistes. II fallait le discréditer afin d'approuver la disparition d'écosystèmes entiers, sauvages ou agricoles (mais dans ce cas traditionnels), devant ces monocultures à perte de vue qu'ordonne l'industrie.

William Drury n'y va pas par quatre chemins.

« Il fut un temps où des écologistes de renom soutenaient l'argument séduisant que la diversité des espèces conditionnait la santé des écosystèmes. La diversité, prétendaiton, favorise la stabilité en ajoutant des maillons aux chaînes trophiques. Il semblait évident que la diminution de la diversité spécifique déstabilisait les communautés. L'effet déstabilisant des réductions drastiques de la diversité des espèces par le déboisement des foréts pluviales des tropiques semblait de mauvais augure ». [30]

Noirs présages heureusement écartés afin de justifier « l'aménagement scientifique ».

A cet effet, les modernistes citent à l'envi les travaux de Princeton de Robert May en 1973 : Stabilité et complexité dans les écosystèmes modèles ». (31) Les modèles mathèmatiques de May deviennent instables quand leur complexité s'accroît, cependant l'auteur lui-même met en garde contre l'extrapolation de ses résultats aux écosystèmes réels. [32] Au reste, James Lovelock, théoricien de l'hypothèse Gaïa, [33] et récemment Stephan Harding du Schumacher College ont, chacun de leur côté, conçu des modèles perfectionnés dont la stabilité augmente avec la complexité. [34]

Climax et finalite

Autre principe autrefois bien établi : les ecosystèmes tendent vers un climax, qu'ils atteignent à travers la « succession écologique », dont Eugene Odum donne une définition holiste :

« Principe ordonné de développement de la communauté, dans une direction raisonnablement précise donc prévisible, qui culmine en un écosystème stable, son climax. » [35]

Voici qui est insupportable aux modernistes, en premier lieu parce que contraire aux conceptions individualistes : en effet la succession ne désigne pas l'action d'un individu, mais celle, concertée, de la communauté ou de l'écosystème. Ensuite, ce plan vise un but particulier : la stabilité. Après quoi le système cesse de changer, si ce n'est pour l'entretien et les réparations. C'est donc un concept télélogique, avec toutes ses connotations métaphysiques et théologiques intolérables en science de nos jours.

La succession de surcroît s'oppose aux deux principes de predominance du hasard et de changement perpétuel, donc au progrès et au développement économique.

L'idée de succession comme stratégie visant au climax ne peut pas davantage se concilier avec le dogme néo-darwiniste. C'est ainsi que, pour Drury, la succession n'est qu'une série de modifications au coup par coup. Il le dit clairement :

« Le changement aléatoire est cohérent avec la théorie darwinienne de la selection naturelle, en vertu de laquelle de fortes pressions sélectives doivent avantager, parmi les espèces précoces de la prétendue succession, celles qui éliminent leurs successeurs, et défavoriser celles qui servent la croissance des concurrents ». [36]

Léquilibre écologique

La notion d'équilibre écologique (balance of nature'), tout à fait essentielle, exprime autrement les principes d'ordre et de stabilité. Ainsi tout écosystème se doit de conserver un équilibre entre les populations d'êtres vivant à différents niveaux trophiques. Trop de prédateurs par exemple, ou pas assez de saprophytes pour décomposer la matière morte, et l'equilibre se rompt, la situation devient instable.

De même faut-il un équilibre dans l'écosystème interne du corps humain, entre ce corps et les populations de microbes qui par nécessité l'habitent ; [37] car sans leur assistance, les fonctions métaboliques se déroulent imparfaitement. D'évidence, enfin, un équilibre doit être maintenu entre les espèces chimiques qui composent l'atmosphère. S'il y a aujourd'hui réchauffement planétaire, c'est précisément que nous ne l'avons pas respectée : la teneur de l'air en gaz carbonique est passée de 288 ppm (parties par million) en 1860 à 356 ppm en 1992 (soit 25 % de plus), [38] 307 ppm en 2002 et continue d'augmenter. [39]

Le principe d'équilibre, si patent et crucial du point de vue écologique, paraît impossible à rejeter quand on étudie un peu sérieusement le monde vivant. Il l'a pourtant été par Darwin et son contemporain Alfred Russel Wallace (1828-1913), comme par Charles Elton, écologiste britannique distingué de l'entre-deux guerres, et plus tard Robert Mcintosh, Daniel Simberloff, à peu près tous les écologistes actuels connus, à l'exception, comme toujours, d'Eugene Odum de l'université de Georgie et Stan Rowe de l'université de Saskatchewan. [40] Toutefois, ni Jacques Grinevald de l'Ecole polytechnique de Genève, ni François Ramade de l'Université d'Orsay, tous deux fort renommés, ne se trouvent atteints de cet aveuglement.

Si l'on en croit Drury, l'equilibre écologique, ou plus précisément les : « conditions d'équilibre » ainsi que le climax qui les engendre « semblent descendre en droite ligne du plan d'ordonnancement divin de la nature, dont les Occidentaux ont hérité de leur passé pré-scientifique », ce qui revient pour lui à une condamnation sans appel. La théorie de l'équilibre, prétend-il encore, « typique des manuels d'introduction à l'écologie, sert manifestement de fondation intellectuelle aux écologistes militants ». [41] Là encore transparaît le lien étroit entre sa prétendue science et son idéologie. [42] Ailleurs, il avance que la notion d'équilibre coupe les êtres humains de la nature:

« Les écologistes, écrit-il, affirment tout le temps que les humains et leur société hypertechnique auraient détruit la nature (qui) vivait en paix et harmonie. Cette vision distordue, non corroborée par les faits ... ni réaliste ni utile ... répand un pessimisme injustifié ». [43]

Le tout est davantage que la somme des parties

Les écologistes réductionnistes, à commencer par Tansley dans les années 1930, ont refusé jusqu'au principe holiste le plus fondamental que « le tout est plus que la somme des parties isolées ». « A l'analyse », écrivait-il, « les soi-disant 'tout' ne sont que les actions synthétisées de leurs composants en associations. » [44]

Nier que le tout dépasse la somme des parties revient à nier l'idée même d'organisation, concept que les chercheurs formés aux méthodes quantitatives se montrent incapables de manier : la tentative de mesurer l'organisation biologique de S. M. Dancoff et H. Quastler [45] par la théorie de Shannon et Weaver qui découpe l'information en unités sans aucun rapport avec leur sens ne pouvait ainsi qu'échouer. [46]

Or, nier l'organisation signifie nier les fondements mêmes de la vie. Tous les êtres en effet se composent des mêmes matériaux et diffèrent par la façon dont ils s'organisent. C'est pourquoi selon Edgar Morin, il n'y a pas de matière vivante, seulement « des systèmes vivants ». Il pouvait aussi bien dire « des organisations vivantes ». Les réductionnistes et les mécanistes trouvent plus commode d'ignorer ceci.

Drury, encore une fois, ne fait pas mystère de ses motifs. Il considère que « le fonctionnement de la nature se caractérise par les interactions d'espèce à espèce, la variabilité et le hasard » parce qu'il se sent « gêné par les assertions répétées que la norme de la nature est l'équilibre, que cet équilibre est fragile et que les activités humaines actuelles induiraient l'effondrement d'écosystèmes complexes entiers. » [47]

Manifestement, depuis sa mutation dans les pays anglophones, l'écologie ne reflète plus les conceptions des peuples premiers, des partisans de la théologie naturelle, des poètes romantiques, des pionniers de l'écologie ni celle des militants écologistes d'aujourd'hui. Ceux-ci continuent de croire à tort que l'écologie, en tant que science enseignée dans l'université anglo-saxonne, fournit des arguments à la protection de la planète. C'est la dévastation par les grandes entreprises irresponsables que cette écologie prétendument scientifique sert à justifier.

Du reste, et c'est révélateur, les enseignants nordaméricains nient amèrement que notre mouvement de contestation s'occupe d'écologie. A l'exception, une fois de plus, d'Eugene Odum, récemment disparu, dont les manuels Fundamentals of Ecology, puis Basic Ecology ont fait autorité pendant des décennies. Odum se félicite, au contraire, de l'emploi militant du mot « écologiste » ... Lui et Rowe auront été pratiquement les derniers holistes anglo-phones dont les écrits s'accordent aux buts du mouvement écologiste, auquel ils apportent un soutien théorique de grande valeur. Qu'ils en soient remerciés.

Notes

1. Michael Polanyi dit à peu près la même chose dans son livre fécond Personal Knowledge (1958). Voir l'édition de 1978, Routledge & Kegan Paul, Londres.
2. Economiste écossais, Adam Smith (1723-1790) assurait que le marché, « telle une main invisible » régulait l'offre et la demande.
3. Polanyi, op. cit.
4. Voir Mae-Wan Ho, Living with the Fluid Genome. Third World Network, Penang, Malaisie, 2003.
5. René Descartes restait déiste, officiellement du moins. Depuis que Dieu est mort, les machines que sont les êtres vivants pour la science se retrouvent done sans concepteur ni opérateur - de bien étranges machines ...
6. Pour une définition du réductionnisme, voir l'article du même auteur dans ce dossier, p. 22.
7. Conrad H. Waddington "The Theory of Evolution today" dans Arthur Koestler et J.-R., Beyond Reductionism Hutchinson, Smythies éd, Londres, 1972. Voir aussi Mae-Wan Ho, op. cit. pour les mécanismes d'information du génome des organismes supérieurs.
8. René Guénon dénoncera aussi « la réduction de toutes choses à des éléments supposés homogènes ou identiques entre eux, ce qui n'est rien d'autre que la réduction au quantitatif car ce n'est qu'à ce seul point de vue que de tels éléments sont concevabiles ; et ce ‘découpement' évoque même assez clairement les efforts pour introduire une discontinuité qui n'appartient proprement qu'à la quantité pure ou numérique, c'est à dire en somme la tendance (......) à ne vouloir admettre comme ‘scientifique' que ce qui est susceptible d'être ‘chiffré' » René Guénon, Le Règne de Quantité et les signes des temps, Paris, Ed. Gallimard 1945 et 2001.
9. Cf. chapitre 1 : Quelques idées sur l'organicsation et la structure de la biosphère.
10. Daniel Simberloff. "A Succession of paradigms in Ecology" in Saarinen Esa, éd., Conceptual Issues in Ecology, D. Reidel, Dordrecht, 1980.
11. William Paley, "Natural Theology" in The Works of William Paley, Vol.1, 1831, Longman, London, 1838. Reverend William Kirby, On the Power, Wisdom and Goodness of God as manifested in the Creation, Pickering. London, 1835. Leurs écrits étaient encore influents du temps de Darwin.
12. « L'univers m'embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait point d'horloger » - Voltaire. Las Cabales.
13. Tous deux Américains. Henry David Thoreau est l'auteur du célébre Walden ou la vie dans les bois (1854) et Aldo Léopold de l'Almanach d'un comté des sables. Aubier 2001.
14. Donald Worster, Les Pionniers de l'écologie. Paris, éd. Le Sang de la Terre. 1992.
15 Herbert A. Gleason, "The Individualistic Concept of the Plant Association" 1926, Bulletin of the Torrey Botanical Club, 53:1, 20.
16. Arthur Tansley, "The Classification of Vegetation and the Concept of Development", 1920, Journal of Ecology. 2 : p.202-4.
17. Idem.
18. Robert McIntosh, H. A Gleason, "Individualistic Ecology: His Contribution to Ecological Theory", 1975. Bulletin of the Torrey Botanical Club 102, p.253-73.
19. Idem.
20. Daniel Simberlog op. cit.
21. Climax : état de maturité et de stabilité des écosystémes.
22. Robert McIntosh, op. cit.
23. Daniel D. Botkin, Discordant Harmonies. Oxford University Press, 1990.
24. Idem
25. Donald Worster. op.cit.
26. William H. Drury. "Chance and Change". University of California Press, 1998.
27. En France par exemple, Marc André Sélosse consacre un chapitre au mutualisme dana La Symbiose, éd. Vuibert, Paris. 2002.
28. D.H. Boucher et S. Risch, "What ecologists look for ?", Bulletin of the Ecological Society of America 1976.
29. May semble avoir changé d'avis.
30. William Drury, op. cit.
31. Aujourd'hui Lord May est responsable scientifique du gouvemement de Tony Blair.
32. R. M. May, "Complexity and Stability in Model Ecosystems", Princeton University Press, 1973.
33. Lovelock cité dans Peter Bunyard, Gaïa in action, science of the living world. Floris Books, Edinburgh 1996.
34. Un modèle ne démontre jamais que la présupposés de son auteur, forcément simplistes pour les besoins de la démonstration, donc sa façon de voir le monde, voire son idéologie politique. Cf. Edouard Goldsmith, La Tao de l'écologie (chapitre onze), éd. Du Rocher 2002.
35. Au niveau écologique, c'est l'écosystème climacique qui est le plus organisé, alors que l'écosystème « pionnier » l'est le moins.
36. William Drury, op. cit. p.185.
37. René Dubos dans son livre classique Man Adapting (Yale University Press, New Haven 1967) développe la thèse que la maladie infectieuse ne provient pas des microbes mais du déséquilibre entre le corps et la population de microbes qui y vivent en symbiose.
38. WWF special report, Climate change.
39. Voir le dossier l'état de planète dans L'Ecologiste. vol 3 No.2. octobre 2002.
40. Jacques Grinevald "De Carnot à Gaïa, histoire de l'effet de serre". La Recherche n° 243 mai 1992. François Ramada, Elements d'écologie Ed. McGraw Hill, Paris, 1984.
41. William Drury, op. cit.
42. En France, les écologistes réductionnistes tiennent à s'appeler écologues pour se disculper de toute vue holiste.
43. Voir Donald Worster, op.cit.
44. Arthur Tansley, "The Classification of Vegetation and the Concept of Development", 1920, Journal of Ecology, 2: 202-4.
45. H. Quastler "The information content and error rate of living things" , in Information Theory in Biology, University of Illinois Press, Urbana, 1953.
46. « Le mot information sous la plume de Shannon n'a rien à voir avec la signification, an sens habituel. Si lea symboles représentent des messages, l'un des récepteurs peut les trouver plein de sens tandis qu'un autre y entend un bavardage oiseux ». in Edward Beltrami, What is chance ? Chance and order in mathematics and in life. Ed. Copernicus, Springer Verlag New York 1999, p.39.
47. Drury, op.cit.
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