Teddy Goldsmith
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Urgent : empêcher la planète de devenir inhabitable

Publié dans Ca m'interesse n° 121, mars 1991, « Au sommaire ».

L'humanité va vers sa propre extinction. La planète est en train de devenir inhabitable. Réchauffement du climat, déboisement, érosion, pollution des océans et des nappes phréatiques ... Tout a lieu simultanément, à un vitesse vertigineuse. Les effets s'additionnent : il y a en permanence des synergies. Ainsi, la déforestation et la destruction des sols contribuent-elles au dérèglement climatique.

Pour prendre des décisions et agir, il nous reste un délai très court. Cinq mille jours, c'est un ordre de grandeur. Combien de temps nous reste-t-il exactement? Personne ne peut le dire. C'est comme quand quelqu'un vous tire dessus avec un revolver : Il y a toujours une incertitude sur les effets que peut produire la balle dans votre ventre. Mais cela suffit pour qu'on s'oppose à cette activite!

L'Angleterre risque d'avolr bientôt le climat du Labrador

Le probléme numéro un, c'est le réchauffement de la planète. D'ici à quinze ans, notre vie va devenir très difficile. Certes, les modèles mathématiques d'évolution du climat restent encore très rudimentaires. Mais une chose est sûre : la température globale de la Terre augmente. Si on double la quantité de CO2 d'ici à 2025, elle s'élèvera de 1.5 ºC à 4,5 ºC et pourrait même aller au-delà.

Cette hausse, qui sera peut-être plus forte dans les régions équatoriales, est tout à fait affolante. On est en train de déstabiliser, de renverser les processus de plusieurs millions d'années d'évolution. La composition chimique de l'atmosphère se modifie. Si le Gulf Stream est affecté l'Angleterre aura le temps du Labrador. A cause du changement du régime des vents, il risque d'y avoir des tempêtes de plus en plus féroces. Et la transformation du régime des pluies rendra probablement bien plus arides des régions céréalières comme le Middle West américain ou l'Ukraine.

Que faire pour lutter contre l'effet de serre ? Certains proposent de relancer le nucléaire, qui ne dégage pas de CO2 . Cependant, la construction de centrales atomiques, qui s'échelonne sur une dizaine d'années, en rejette des quantités non négligeables. Et surtout, l'industrie nucléaire sera l'une des premières victimes de l'effet de serre, car beaucoup de réacteurs sont installés en bord de mer, dans des regions trés vulnérables à la montée du niveau des océans.

De toute façon, l'électricité nucléaire est pour moi inacceptable, à cause de l'impossibilité d'éviter des accidents, ainsi que des risques à long terme entraînés par les émissions routinières de faibles doses de radioactivité. Même les machines à écrire et les vélos tombent parfois en panne! Heureusement, il y a d'autres solutions que l'atome pour enrayer le réchauffement de la Terre.

Premiere mesure à prendre: bannir carrément dès maintenant les fameux CFC utilisés dans les aerosols, les réfrigérateurs et les solvants. Car, outre son impact sur la couche d'ozone de la haute atmosphère, chaque molécule de CFC contribue 15 000 fois plus à l'effet de serre qu'une molecule de CO2. L'atmosphère sait quoi faire du CO2. pas des CFC, dont la durée de vie est de cent à cent cinquante ans. Quant à leurs remplaçants prévus, les H-CFC, ils détruisent certes cinq fois moins la couche d'ozone, mais leur contribution à l'effet de serre est identique à celle des CFC.

Il faut interdire dès aujourd'hui l'emploi des CFC

Bref, la situation eat inacceptable. Pas question de se donner dix ans avant d'interdire les CFC comme le prévoit le protocole de MontréaL signé par les principaux pays de la planète. Parallèlement, II faut aussi bien sûr lutter contre les autres gaz contribuant à l'effet de serre. Les comités de l'ONU sur le changement climatique, qui se composent de plus de cent scientifiques spécialisés, ont proposé une réduction immédiate de 80 % pour le CO2, et les oxydes d'azote, et de 20% pourle méthane.

Mais les industries pétrolières et automobiles ne veulent pas qu'on prenne des mesures énergiques contre le CO2. Consequence : le gouvernement américain ne veut rien savoir, et la Communauté européenne se contente de proposer une stabilisation globale des émissions de CO2, d'ici à l'an 2000. Tout ça, c'est comme faire pipi dans la mer! Car ce sont les niveaux actuels qui ont créé le problème.

Plutôt que de se contenter de telles mesures, mieux vaut, à tout prendre, passer les quelques années qui nous restent à se saouler la gueule et à faire la noce ! Si on est dans une voiture qui va vers un précipice, une reduction de la vitesse de 100 à 80 km/h ne suffira pas à vous sauver.

Pour inverser la tendance, il faut engager des programmes intensifs d'economies d'energie. Grâce notamment à des voitures et à des appareils ménagers moins gourmands, et à l'isolation des bâtiments, on peut assez facilement réduire notre consommation de 40 à 50%. On pourrait recourir à des mini-centrales à « co-génération », fonctionnant avec des moteurs de voiture, qui utilisent l'énergie dissipée pour chauffer les maisons.

La consommation d'énergie par l'agriculture, dont la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) prévoit une augmentation de 30 % d'ici à l'an 2000, doit être réduite. Autre priorité : le développement des énergies renouvelables, comme le solaire, les vagues ou les éoliennes. Il faut subventionner leur démarrage. Sans subventions, le nucléaire ne se serait jamais développé ! Dans une phase intermédiaire, le gaz naturel est, à mes yeux, la plus acceptable des sources d'énergie.

Toutes ces mesures anti-réchauffement aideront aussi à résoudre les autres problèmes écologiques (pluies acides, pollution de l'air, etc.). Mais pour vraiment les résoudre, il faudrait adopter un mode de vie où on travaillerait près de chez soi. Ce qui réduirait le rôle de l'automobile individuelle. En tout cas, la question de l'effet de serre n'est pas près d'être résolue : même si on arrêtait nos activités polluantes, le climat continuerait à changer pendant 30 ou 40 ans.

On ferait mieux de subventionner le solaire plutôt que le nucléaire

La deuxiéme grand combat, c'est la défense des forêts. Il est étroitement lié au premier, car les surfaces boisées jouent un rôle clé dans les équilibres climatiques. Sans elles, les eaux de pluie passent directement dans les rivières, entraînant érosion, inondations ou, an contraire, sécheresse. Une campagne contre l'effet de serre doit obligatoirement inclure un reboisement massif.

Nous avons lancé une pétition contre le saccage des forêts tropicales humides, qui a recueilli plus de trois millions de signatures dans vingt-trois pays. Le 19 septembre 1989, avec le Mouvement mondial pour les forêts tropicales dont le siège est à Penang (Malaisie), nous avons organisé un sit-in au siège des Nations unies à New-York. Après avoir accepté de nous recevoir un instant M. Perez de Cuellar, secrétaire général de l'ONU, nous a répondu par lettre que les Nations unies avaient déjà un plan d'action pour les forêts tropicales.

Mais celui-ci, qui est dirigé par la FAO, est une fraude. Il consiste non pas à préserver les forêts existantes et à reboiser, mais à développer des plantations industrielles de pins et d'eucalyptus. Son application augmenterait de manière radicale le rythme de destruction des forêts. A présent, un nouveau plan est préparé par la Banque mondiale et d'autres banques multinationales pour le développement. Mais il risque fort de ressembler comme deux gouttes d'eau au précédent.

La seule vraie solution, c'est d'arrêter complètement la destruction forestière et de lancer un plan massif de reboisement mixte, comprenant des feuilles. Cela contribuerait du même coup à résoudre le problème climatique. Pour cela, il faut stopper tous les très grands projets de déboisement, ainsi que les grands barrages qui entraînent la destruction de nombreuses forêts. Cela suppose un arrêt de leur financement par la Banque mondiale et sans doute la fermeture de cette organisation.

Les Industriels doivent cesser de placer leurs intérêts devant ceux de l'humanité

D'autre part, notre consommation de papier et de bois doit diminuer. Il convient de réduire les importations debois tropicaux. Le boycott des achats par les consommateurs, lancé en Grande-Bretagne par les Amis de la Terre, a poussé certains magasins comme Habitat à renoncer aux essences tropicales. Les gouvernements devraient aussi subventionner le recyclage du papier et favoriser l'emploi d'encres d'imprimerie moins polluantes.

Enfin, nous proposons de lancer un programme général de reforestation, pour mobiliser la jeunesse du monde entier. Dans l'Himalaya, M. Saklani, un paysan, fait pousser une forêt depuis quarante ans. On le considérait comme le fou du village. Jusqu'au jour où des sources et des ruisseaux disparus ont réapparu ! Depuis, on fête chaque année leur resurgence.

Un troisième grand problème écologique mondial est la pollution des océans. Les rejets industriels et domestiques menacentde nombreuses zones côtières, à la fois les plus riches et les plus touchées par les activités humaines. Dans beaucoup de mers, les récifs de corail sont en danger. Pêche à la dynamite, exploitation commerciale pour la bijouterie, pollution chimique et réchauffement du climat en sont les principales causes. Les zooxanthelles, ces algues qui jouent un rôle clé dens la vie du corail, ne supportent pas une eau à plus de 30 ºC !

Quelles solutions? Il faut réduire massivement la production à terre de substances chimiques qui aboutissent dans la mer, notre grande poubelle. Nous devons aussi favoriser le recyclage de ces produits et obtenir I'interdiction de l'incinération maritime des déchets, qui dégage notamment des dioxines très toxiques.

Mais attention : pour sauver la planète, il n'y a pas de solution magique. La politique nécessaire à la survie est l'inverse de celle que nous suivons. Les industriels placent leurs intérêts a court terme devant ceux de l'humanité. Toute la politique de développement économique ne fait que renforcer la tendance vers la destruction. Il nous faut construire une nouvelle société qui respecterait totalement le monde de la nature.

Les gens doivent se diriger eux-mêmes sans compter sur l'Etat

En plaçant les gouvernements sous contrôle et en nous organisant nous-mêmes en petites unités autosuffisantes, nous pouvons développer un mode de vie moins destructeur. La seule démocratie réelle est à petite échelle. Les gens doivent se diriger eux-mêmes plutôt que de compter sur les institutions d'Etat et les grandes entreprises.

Certains disent que c'est de l'utopie. Mais, pour moi, notre mode de vie actuel est bien plus irréaliste ! La société souhaitable sera forcément à faible consommation d'énergie et de ressources non renouvelables. Les activités économiques y seront menées à une échelle beaucoup plus petite pour le marché local.

Ces conditions étaient satisfaites dans les sociétés traditionnelles, où l'humanité a passé jusqu'à maintenant l'essentiel de son temps. Il est présomptueux de penser que 99% de l'expérience humaine serait sans valeur, sans intérêt pour la résolution de nos problèmes.

DESSUS409253   

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