La vie humaine dans la société industrielle
Publié dans L'Ecologiste n° 20, automne 2006.
Dès notre plus tendre enfance, on nous a appris à craindre tout ce qui pouvait être lié à la mort. Un cadavre nous remplit d'effroi, et les créatures qui s'en nourrissent - charognards, insectes et bactéries - font l'objet du plus grand mépris. Pourtant la mort et la décomposition sont aussi essentielles que la vie et la croissance - elles font partie du même processus, et ne pourraient aller les unes sans les autres. Quand l'homme et les autres animaux meurent, les composés carboniques de leurs corps se décomposent en dioxyde de carbone. Les plantes les utilisent pour élaborer des hydrates de carbone et d'autres composes organiques.
En mourant, l'homme et l'animal retournent également au sol des nitrates utilisés par les plantes pour élaborer des hydrates de carbones et des protéines essentielles.
Ils meurent pour faire de la place aux générations futures qui sans leur disparition ne verraient le jour sans causer un déséquilibre écologique. Ils meurent lorsqu'ils sont faibles et inadaptés pour que l'espèce ne devienne pas faible et inadaptée à son tour. Il est illusoire de croire que nous puissions bénéficier d'une dispense divine de cette loi inexorable ! Ils meurent pour que leur propre espèce puisse s'adapter aux changements environnementaux. Les insectes meurent 1 750 fois plus vite que nous, avec de nouvelles générations toutes les deux semaines, et ont de meilleures capacites d'adaptation.
Les « primitifs » et la mort
Si donc la mort est si essentielle, comment expliquer notre attitude à son egard ? Avant de répondre à cette question, nous devons nous rendre compte que cela ne caractérise pas toutes les sociétés humaines. Au contraire, cette hantise de la mort paraît propre aux sociétés atomisées comme les nôtres, où nous sommes non seulement isolés de nos voisins, mais aussi de nos ancêtres et de nos descendants.Dans une société normale, je veux dire une société traditionnelle, faite de familles et de communautés cultivant la réciprocite, les gens considèrent la vie comme un processus au long cours dans laquelle les vies des ancêtres constituent les étapes précédentes et celle de leurs descendants les suivantes. Lorsque les gens meurent, ils restent membres de la famiIIe et de leur communauté. Ils ont atteint un grade plus prestigieux et ils continuent à vivre dans leur descendance. Ainsi le « primitif » ne craint-il pas la mort. Sa vie n'est qu'une étape dans un processus dont les étapes précédentes étaient ses ancêtres et les suivantes ses enfants et petits-enfants.
Dans le chaos des conurbations industrielles, les gens vivent isolés dans l'espace mais aussi dans le temps. Nous, isolats temporels et spatiaux, considérons nos ancêtres avec pitié. Ringards et primitifs, ils vivaient un âge où l'avion et la brosse à dent électrique n'existaient pas encore et ne donnaient pas sens à la vie !
En ce qui concerne nos descendants, nous estimons qu'ils n'ont qu'à se débrouiller tout seuls. Si nous leur laissons une terre dévastée, c'est à eux de la faire revivre. Après tout « Qu'est-ce que la postérité à fait pour moi ? » Dans ces conditions, notre vie n'est pas une partie d'un processus mais un processus en lui-même. Pour nombre d'entre nous, quand la vie est finie, c'en est bien fini ! D'où la tendance que nous avons à sacraliser la vie.
Il est bon d'insister sur les conséquences sur l'homme et la biosphère de cette croyance. Parmi elles, l'explosion démographique, qui mènera inévitablement à des famines ou des maladies chez des millions de personnes. Quand il n'y aura plus assez de ressources minérales et pétrolières pour nous permettre d'épandre dans le monde entier des poisons, érodant, désertifiant, salinisant, compressant et couvrant de bitume nos précieuses terres arables, quand le monde naturel se trouvera si appauvri qu'il ne pourra plus alimenter des formes de vie complexe, alors la nature montrera hélas le peu de cas qu'elIe fait du caractère sacré de la vie humaine.
L'interdiction complète de la cigarette sur la planète permettrait de sauver les vies de ceux qui par millions meurent de maladies des voies respiratoires ou de cancer du poumon. Interdire l'automobile permettrait également de sauver de nombreuses vies humaines. Toutefois, malgré leurs bons sentiments affichés, je n'imagine pas nos politiques et nos industriels envisager de réduire sérieusement les ventes des multinationales concernées pour aboutir à ces fins. Le caractère sacré de la vie humaine, admettons-le, est un mythe auquel nous croyons quand cela nous arrange.



