Teddy Goldsmith
  |   Articles de l'Ecologiste   |   Les arts sacrées   |   Le climat   |   Le developpement   |   L'écologie   |   L'économie   |   L'evolution   |   Interviews   |   Nourrir le monde   |   Les peuples traditionelles   |   La pollution   |   La religion cosmique   |   La santé   |   La science et la technique   |   Les sept sentiers   |   La société   |   Le Tao de l'écologie   |  

portrait de Teddy

Superscience, sa mythologie, sa légitimation

Chapitre 6 du livre Les Sept Sentiers de l'écologie (edition de Le Serpent à plumes, 22 juin 2006). Par Edward Goldsmith, traduction de Marie-Paule Nougaret. Originalement publié en Anglais dans The Ecologist vol. 15 No. 3, 1985.

Ce livre important se peut acheter - voir ici.

Ilya Prigogine (1917-2002) était probablement l'intellectuel de langue française le plus influent de la fin du XXe siècle. Ce physicien très admiré a reçu le prix Nobel en 1977, pour sa théorie de la thermodynamique non linéaire, capable selon lui, d'expliquer l'apparition de la vie.

Avant de disparaître en 1982, un philosophe très connu, le visionnaire Erich Jantsch, lui avait dédié son dernier ouvrage : « À Ilya Prigogine, le catalyseur du paradigme de l'auto-organisation. » [1] Des penseurs de l'envergure d'Edgar Morin, Henri Atlan, Jacques Robin et l'économiste René Passet ont accepté l'ensemble de ses thèses, exposées dans un livre célèbre, La Nouvelle Alliance, écrit avec Isabelle Stengers. [2]

Il est délicat de critiquer qui ne peut plus répondre, mais les idées de Prigogine continuent de régner. Les voix discordantes sont rares. Antoine Danchin l'a vivement critiqué dans une lettre à La Recherche, et le grand mathématicien René Thom, dans Le Débat. Leurs objections portaient sur la suprématie du hasard, que Prigogine posait en axiome. Pareille « fascination de l'aléatoire, écrivait Thom, témoigne d'une attitude antiscientifique par excellence »; et dans sa conclusion: « le déterminisme en science n'est pas une donnée, c'est une conquête. En cela les zélateurs du hasard sont les apôtres de la désertion ». [3] Prigogine lui a répondu, le débat a repris avec d'autres auteurs, et continué sur plusieurs numéros. [4]

Le lecteur a pu le constater, nous ne croyons pas non plus à l'empire du hasard; [5] mais nos reproches concernent, on le verra, d'autres aspects de la théorie de Prigogine. Nous nous pencherons au passage sur l'œuvre de Jantsch, qui a transformé ces conceptions pratiquement en religion.

Quoi qu'on en pense, Prigogine a formulé ses idées de manière originale. Elles s'articulent en une vision du monde, ou paradigme, cohérent et complet.

Nous le savons, ces systèmes de croyances qu'on appelle paradigmes servent d'abord à rendre rationnels, donc légitimes auprès des scientifiques, des usages sociaux voire éthiques. À cet égard, ils remplissent la même fonction que la mythologie que les sociétés tribales élaborent pour justifier leur propre comportement à leurs yeux. Michael Polanyi (1891-1976) a d'ailleurs explicitement comparé un paradigme scientifique, qu'il appelait « cadre cognitif » (cognitive framework), avec les mythes d'un peuple africain, les Azandés. [6]

Jacques Monod, pour sa part, s'il préférait l'expression « épistémologie métaphysique », pensait à peu près pareil:

« De Platon à Whitehead, note-t-il, d'Héraclite à Hegel et Marx, il est évident que ces épistémologies métaphysiques ont toujours été intimement associées aux idées morales et politiques de leurs auteurs. Ces édifices idéologiques, présentés comme a priori, étaient en réalité des constructions a posteriori, destinées à justifier un thème éthicopolitique préconçu. » [7]

La remarque vaut pour les divers paradigmes qui ont façonné la pensée contemporaine. Par exemple, l'économie keynésienne préconise de réduire le chômage par la dépense publique ; ce que Franklin Roosevelt pratiquait avec le New Deal dès 1933, soit trois ans avant la parution de la Théorie générale de John Maynard Keynes. La Richesse des nations d'Adam Smith, publiée en 1776, soutient que la poursuite des intérêts particuliers favorise l'intérêt général, justifiant l'individualisme qui s'instaurait rapidement dans la société anglaise, disloquée sous les coups de la révolution industrielle.

Sigmund Freud, à son tour, légitimera la même tendance désastreuse : la famille et la communauté, même moribondes, génèrent, selon lui, toutes les frustrations et les répressions. Il faut désagréger encore plus la société. Il paraît donc légitime de se demander quelle sorte de société (ou comportement social) le paradigme de Prigogine justifie.

Les priorités de l'humanité

L'entretien d'Ilya Prigogine avec Michel Salomon, publié dans Prospective et Santé, [8] est très instructif. On y apprend entre autres que le physicien ne se préoccupe nullement d'un des aspects les plus effrayants du monde actuel : l'explosion démographique.

« Je ne vois pas pourquoi, dit-il, une augmentation de la population serait en soi un phénomène négatif. Je la considère au contraire positive. L'interaction entre les hommes a toujours été source d'idées et de développement. »

Les idées et le développement ainsi engendrés ne pourront pourtant, semble-t-il, secourir les milliards d'êtres humains condamnés à mourir de faim du fait de la pénurie d'eau et de terres arables qui s'aggrave avec le changement de climat ... à cause, précisément, du développement économique qu'il appelle de ses vœux. [9]

Prigogine ne considère pas, cependant, que nourrir le monde pose problème, car il revient de Chine, explique-t-il, « un pays immense, dont seulement 20 % des terres sont cultivées ». Il ne se rend pas compte que c'est le double de la moyenne mondiale. Les terres émergées couvrent environ 13 milliards d'hectares, dont 1,3 milliard se trouvent consacrés à l'agriculture, soit 10 %. Et la FAO [10] ne croit pas qu'on puisse améliorer beaucoup la performance.

Celle-ci empire, au contraire, du fait de l'érosion, de la remontée du sel dans les zones d'irrigation modernes, du compactage des sols par des machines agricoles lourdes ou par le béton. Les trois pays dits « avancés » de l'Asie du Sud-Est: Japon, Corée du Sud et Taïwan, ont déjà stérilisé par urbanisation 40 % à 50 % de leurs terres arables. Et les perspectives sont encore plus noires dans une Chine en voie d'industrialisation galopante, où l'on travaillait naguère chaque mètre carré de terre récupérable avec grand soin. [11]

Prigogine ajoute qu'il reste en (ex-)Union soviétique de vastes déserts que l'on pourrait rendre agricoles, mais c'est là un espoir vain. La tentative, par exemple, de verdir le désert d'Égypte avec l'eau et l'énergie détournées au barrage d'Assouan a échoué. Le recul du désert, ici et là, reste sans commune mesure avec la désertification, qui progresse, apparemment, de 50,000 km2 par an.

Quoi qu'il en soit les buts que, selon Prigogine, l'humanité devrait se fixer sont révélateurs. Le premier est la maîtrise de la fusion nucléaire. La fusion nucléaire est un beau rêve. Elle se produit à des températures si élevées qu'aucun métal ne peut la contenir. Seul y parvient un champ magnétique. Des décennies de recherches ne permettent cependant pas de prévoir une centrale à fusion avant au moins quarante ans. À supposer bien sûr que, techniquement, cela soit faisable. Le coût, évidemment, dépasserait de beaucoup celui de la fission, lui-même si prohibitif que, depuis 1978, aucun réacteur commercial n'a été construit aux États-Unis, tandis qu'on annulait plus de cent commandes. [12]

Cela n'a pas empêché le président George Bush d'injecter 15 milliards de dollars en 2003 dans l'énergie nucléaire. Mais l'opposition générale à une technique dangereuse au coût exorbitant laisse présager que, le temps que de nouvelles centrales sortent de terre, le climat sera tellement dégradé que les gouvernements devront prendre de vraies mesures. Il n'y aura plus d'argent pour ce genre d'aventure.

Nous devrions aussi, poursuit Prigogine, élucider le processus de désertification. Objectif fort louable, mais d'ores et déjà atteint. On en sait certes assez sur la formation des déserts pour éviter d'en créer davantage; et comprendre que c'est très difficile, financièrement et logistiquement, de les régénérer à une échelle notable.

Il fallait encore, selon le prix Nobel, développer le génie génétique. C'était là l'important pour lui. Cette entreprise aberrante à contre-courant de l'évolution pouvait, estimaitil, sauver l'humanité ... Mais vingt ans de recherches dans ce secteur n'auront produit, selon le Pr Gilles Séralini, de la Commission du génie biomoléculaire, qu'une seule variété de céréale au rendement supérieur (de 5 %, pas plus) à celui des semences usuelles. [13]

Les cultures transgéniques du commerce ne sont pas conçues pour nourrir le tiers-monde. Il s'agit surtout de maïs et de soja semés à des fins industrielles ou pour l'alimentation du bétail; et l'on sait que les pauvres ne peuvent pas s'acheter du bœuf. Troisième culture transgénique par l'importance, le coton ne possède qu'une petite partie comestible. De plus, 60 % des variétés transgéniques sont conçues pour survivre à l'arrosage par des herbicides tel le Round Up de Monsanto, et donc pour augmenter l'usage de ces poisons.

S'il s'agissait de nourrir les affamés, les cultures transgéniques résisteraient plutôt aux maladies des plantes à l'instar de maintes variétés traditionnelles. À cet égard, la transgenèse se montre inutile. De plus, les semences transgéniques coûtent cher; l'agriculteur est forcé de payer chaque année le droit de les ressemer; elles exigent beaucoup d'eau et d'engrais. Déjà la crise de l'eau s'installe, aggravée par les perturbations du climat. Décréter que le génie génétique peut supprimer la faim dans le monde revient à nier tous les acquis de l'agronomie.

Prigogine apparaît ici victime de la « grande erreur d'interprétation ». Il ne discerne pas dans les difficultés actuelles les signes de l'effondrement des systèmes naturels : organismes, sociétés ou écosystèmes, détruits par le développement dont l'industrialisation est la phase ultime. Il les croit, au contraire, symptômes de sous-développement.

Sans doute n'était-il pas seul à penser de la sorte. Beaucoup ont voulu croire que la « biotech » apporterait une révolution. Des micro-organismes génétiquement modifiés, en nombre illimité, allaient suppléer aux ressources surexploitées, œuvrant comme par magie : sans émettre ces pollutions que la biosphère absorbe de moins en moins. Pourtant, la « guerre des OGM », pour reprendre le titre d'Hervé Kempf, [14] est perdue pour l'industrie. L'une des raisons en est que les bases scientifiques de la technique ne tiennent pas. [15]

Notre dernier objectif doit être la création de colonies dans l'espace, chose plutôt facile, selon Prigogine, puisqu'il existe, en toute probabilité, des planètes habitables dans d'autres systèmes solaires. Il s'agit là d'une idée enfantine. Le coût financier ou, pire, énergétique, du transport d'un individu, sans parler de populations entières, avec leurs moyens de survie (au minimum: oxygène, eau et nourriture) vers d'autres systèmes solaires, ne peut se concevoir.

C'est en grande partie pour donner une apparence rationnelle à ces fantasmes et les légitimer que Prigogine a échafaudé son paradigme, son « épistémologie métaphysique » ou sa mythologie, selon la façon dont on préfère l'envisager.

Le paradigme de Prigogne

Quels sont les traits principaux de ce paradigme ? D'abord, et portons-le à son crédit, Prigogine admet que la thermodynamique classique ne s'applique pas au monde vivant. L'écosphère, il le voit bien, est trop complexe pour provenir de ce déclin inexorable, cet accroissement du désordre, que, selon la loi de l'entropie, nous subissons depuis la nuit des temps. La plus simple des cellules vivantes, remarque-t-il, emploie pour son métabolisme

« plusieurs milliers de réactions chimiques conjointes, par conséquent exige un délicat mécanisme de coordination et de régulation [...]; d'évidence, cette organisation ne résulte pas d'une tendance au désordre moléculaire. » [16]

Cela posé, on pourrait s'attendre que le savant laisse tomber la thermodynamique pour entreprendre d'expliquer le monde vivant par d'autres lois, celles du comportement des systèmes biologiques, sociaux ou écologiques, par exemple. Mais selon lui, la science c'est avant tout la physique et cette discipline reine doit expliquer l'univers. [17]

Ayant constaté que la thermodynamique classique n'était pas pertinente, Ilya Prigogine invente donc une autre thermodynamique non linéaire, conçue spécialement

pour les situations où la thermodynamique classique (y compris la loi de l'entropie) ne s'applique pas. Ce qui lui valut le prix Nobel. La théorie physique classique assimile la dissipation de l'énergie solaire sur la planète à l'augmentation de l'entropie et du désordre ; or, nous le savons, la vie se nourrit de la dégradation de l'énergie solaire et l'ordre de la biosphère s'en trouve augmenté. [18]

Mais la thermodynamique non linéaire ne rencontre pas cet écueil. Car elle intègre le fait, dit Prigogine, que « dans certaines conditions », la dissipation de l'énergie solaire peut provoquer des phénomènes d'organisation de deux types. Il inclut dans le premier les « états stationnaires de non-équilibre ».

Jantsch préfère parler d'états stationnaires « d'équilibre statique ou dynamique ». Toujours est-il que les systèmes de cette catégorie sont « conservateurs de structure », en clair, ils ne changent pas. Jantsch [19] voit dans le système solaire l'exemple du type. Prigogine cite un cristal. Leur ordonnancement se déduit, selon eux, du principe d' ordre de Ludwig Boltzman (1844-1906) ; lequel prédit, en statistique, la « structure des états d'équilibre » ou, plus précisément, la distribution des molécules à divers états d'énergie, [20] non dans les systèmes vivants mais dans des corps inertes comme les gaz.

Cependant, dans d'autres conditions, la dissipation de l'énergie solaire engendre, dit Prigogine, des structures d'un autre type, qu'il baptise « structures dissipatives », imprévisibles en appliquant le principe de Boltzman. Pour notre physicien-philosophe, ces structures manifestent un ordre radicalement différent qu'il qualifie d'ordre « par fluctuation ».

Voici comment cela survient : au départ existe un état aléatoire, dit « homogénéité », soumis à des fluctuations. Au lieu d'être maîtrisées ou amorties, comme dans les systèmes stables, ces fluctuations, au contraire, s'amplifient. C'est leur amplification, autrement dit l'instabilité grandissante, qui engendre les structures dissipatives. Rappelons toutefois qu'aux divers nivaux d'organisation, les systèmes vivants (cellules, individus, familles, sociétés, écosystèmes et même l'écosphère) cherchent, au contraire, à amortir les fluctuations pour préserver leur stabilité ; [21] on y reviendra.

Mais retournons à l'amplification des structures dissipatives. Jantsch comme Prigogine prennent pour exemple la réaction de Belousov-Zhabotinsky découverte en 1958: lorsqu'on verse du bromate dans une solution d'acides malonique et sulfurique en présence d'ions catalyseurs (cérium, fer et manganèse), le bromate oxyde l'acide malonique. Dès lors, si d'autres conditions sont remplies (que Jantsch ne précise pas),

« apparaissent des spirales d'ondes rotatives ou concentriques, qui forment des interférences. Ce système de réaction et d'autres similaires d'énergie exhibent des pulsations d'une grande régularité, pouvant durer de longues heures ». [22].

À haute température, les probabilités tendent à devenir égales, on trouve en gros le même nombre de molécules aux trois niveaux d'énergie.

Il cite également l'instabilité ou convection de Bénard, système tourbillonnaire qui fascinait Prigogine. Voici comment il le décrit :

« L'instabilité est créée par un gradient vertical de température imposé à une couche liquide horizontale; sa surface inférieure est portée par chauffage à une température déterminée, plus élevée que celle de sa surface limite supérieure. L'asymétrie de ces conditions aux limites détermine un flux de chaleur permanent du bas vers le haut. À partir d'une valeur seuil du gradient imposé, l 'état de repos du fluide, l 'état stationnaire où la chaleur est transportée par diffusion, sans effet de convection, devient instable. Un phénomène de convection, de mouvement cohérent des molécules du liquide s'instaure, qui accélère le transport de chaleur et [ ... ] accroît donc la production d'entropie [ ... ]. Phénomène spectaculaire, poursuit-il, des milliards de milliards de molécules se meuvent de façon cohérente, formant des cellules hexagonales caractéristiques » [23]

- au lieu de se déplacer, comme prévu, au hasard.

Selon le principe de Boltzman, la probabilité de l'événement est quasi nulle.

« Une fluctuation, un courant microscopique de convection que l'application automatique du principe d'ordre de Boltzman aurait vouée à la régression, au lieu de s'amortir, s'est amplifiée, jusqu'à devenir un courant macroscopique qui envahit tout le système [ ...]. Un nouvel ordre moléculaire s'est donc établi spontanément, qui correspond à une fluctuation devenue géante, que stabilise l'échange d'énergie avec le monde extérieur »

- d'où son nom de structure dissipative.

Il cite en général, comme troisième exemple, la découverte de Johannes von Neumann (1903-1957) : des petits cubes magnétisés peuvent être induits à s'organiser d'euxmêmes en figures reconnaissables.

Structures dissipatives vivantes

Les systèmes vivants, révèle alors Prigogine, surtout lorsqu'ils sont en train de se modifier, peuvent aussi entrer dans la catégorie des structures dissipatives.

Il range les organismes biologiques dans la même catégorie que les ondes spirales de Belousov-Zhabotinsky, le tourbillon de Bénard et les cubes de von Neumann, parce que les formes vivantes émergent, selon lui, d'un état homogène, sous forme de fluctuations, au départ aléatoires, qui vont en s'amplifiant.

Considérons cependant avec Prigogine l'édification d'un nid de termites. La première étape se déroule, dit-il, sans ordre ni coordination. Les matériaux s'accumulent dans divers dépôts qu'il identifie à des fluctuations. Un pilier ou un mur naissent soudain d'un dépôt suffisamment important. « La fluctuation initiale dans ce cas est simplement l'accumulation légèrement plus forte de boulettes de terre en un point de l'espace où se déplacent les termites. » La construction correspond à l'« amplification de cet événement ». L'ordre procède par fluctuation. [24]

Autre exemple, la métamorphose des amibes acrasiales, d'habitude assez indépendantes, dont la bactérie Escherichia coli est l'aliment de base. Lorsque E. coli se raréfie, la colonie d'amibes réagit en s'unissant en un organisme multicellulaire pareil à un végétal, muni d'une tige, susceptible de mieux survivre à la pénurie. Cette façon d'agir étaye, croit-il, sa thèse. Prigogine qualifie la colonie originelle de « configuration homogène », transformée, via une fluctuation, en « structure non homogène ». [25]

Malheureusement pour lui, la colonie du départ n'était pas homogène. Il ne s'agissait pas d'une série de clones mais d'une population, douée de diversité (génétique et épigénétique). L'homogénéité est étrangère à la nature. [26] La transformation en être multicellulaire augmente seulement la complexité de la colonie aux dépens de sa diversité. Elle rend les amibes capables de s'adapter avec précision à des circonstances particulières. En revanche, le nombre de situations auxquelles la colonie peut s'adapter diminue.

Mais, poursuit Prigogine, si de tels systèmes vivants sont des structures dissipatives, les éléments de la technosphère, entreprises commerciales et villes modernes, en sont aussi. Il croit pouvoir décrire l'ouverture d'une usine dans les mêmes termes que l'élaboration d'un nid de termites: il existe, au départ, une homogénéité, car la population, selon lui, se distribuait uniformément dans la ville et l'installation de l'usine représente une fluctuation. Les individus affluent dans son voisinage pour trouver du travail, ce qui correspond à la formation d'une structure dissipative.

« L'apparition de cette fonction économique va détruire l'uniformité initiale de distribution de la population en créant des possibilités d'emploi qui concentrent la population en un point. »

C'est le contraire, évidemment. L'usine remplace de nombreux petits ateliers très divers. De même, l'arrivée d'un supermarché uniformise l'économie, en détruisant des boutiques hétérogènes de taille modeste : boulangeries, pâtisseries, boucheries, charcuteries, fromageries, poissonneries, merceries, quincailleries, drogueries, etc., qui vendaient des denrées bien plus variées, outre qu'elle supprime des emplois. Alors naissent les bidonvilles alentour.

Gommer la différence radicale entre le monde des choses et celui des vivants permet cependant à Prigogine de justifier l'avènement de la révolution biotechnique, « nouvel état de nature » que l'activité humaine « contribue » à faire exister. [27] Il soutient sans détour que le développement de cette nature nouvelle, peuplée de machines, de techniques, et de villes tentaculaires, équivaut à l'apparition de nouvelles espèces de plantes ou d'animaux. [28] Que tous ces « processus continus et autonomes » participent de l'évolution - avec, bien entendu, le génie génétique, la fusion nucléaire, la création de colonies dans l'espace et autres solutions aussi hasardeuses aux problèmes du temps.

Avancer que l'évolution biologique et celle des techniques relèvent d'un même processus rejoint la théorie sélectionniste de Charles Darwin. La sélection naturelle de Darwin opère, en effet, comme une machine, qui sépare l'apte de l'inapte. Or, on le sait, l'évolution requiert des processus complexes, biochimiques et écologiques, très éloignés de cette simple mécanique. [29] Chacun, du reste, peut constater que le « nouvel état de nature » s'étend par substitution à ce qui reste de la nature véritable, que l'évolution tend au contraire à perfectionner.

Jantsch citait des exemples encore plus bizarres : « Dieu lui-même est pareil à une structure dissipative ainsi que le Shunayata bouddhiste » ; ou bien : « L'univers entier se compare à une structure dissipative », sans préciser, hélas, la forme des fluctuations amplifiées qui auraient pu engendrer Dieu, le Shunayata ou l'univers.

L'enthousiasme de Jantsch tournait au délire.

« Peut-être les étoiles et le cœur des galaxies... en tout cas, les écosystèmes, le système global Gaïa de l'atmosphère bio - plus, [ ... ] les systèmes sociaux, la civilisation et la culture ne sont pas moins des systèmes auto-organisés dissipatifs que les idées, les paradigmes, les sciences, les religions, l'image que nous avons de nous-mêmes et de notre rôle dans l'évolution de l'univers. » [30]

Certes, pour qui a la foi, tout est fluctuation ou structure dissipative.

Conditions de formation des structures dissipatives

Prigogine et Jantsch, qui n'avaient pas précisé les conditions d'apparition des états stationnaires de non-équilibre, se sont montrés encore moins clairs sur celles des structures dissipatives.

Comment justifier pareil flou? Eh bien, les lois de la formation de structures dissipatives ne peuvent pas se formuler, parce qu'il n'y a pas de lois qui gouverneraient la nature:

« Les chemins de la nature ne peuvent être prévus avec certitude, écrit Prigogine, la part d'accident est irréductible : la nature bifurquante est celle où de petites diffé- rences, des fluctuations insignifiantes, peuvent, si elles se produisent dans des circonstances opportunes, envahir tout le système, engendrer un régime de fonctionnement nouveau. » [31]
Mais en réalité, ceci n'est vrai que de petites modifications dont le système vivant n'aurait aucune expérience. Ainsi les virus, pour nous plus ou moins bénins, de la rougeole ou du rhume, ont-ils pu tuer des tribus récemment contactées parce qu'ils étaient inconnus du système immunitaire des Amazoniens. [32]

La nature « bifurque » en fait, quand un système naturel se trouve devant une situation qu'il ne sait pas affronter. Ainsi se produit pour Richard Benedict Goldschmidt la « recombinaison génétique ». [33] Ainsi prennent leur essor les sectes millénaristes messianiques, appelées « mouvements revitalistes » par l'ethnologue américain Anthony Wallace. Pour lui l'homme supporte mal le chaos social, et si la vision du monde, la culture intrinsèque de la société, s'effondre, il cherche aussitôt à la remplacer. Alors la société bifurque, par exemple, vers une nouvelle religion. [34]

Le peu que l'on nous dit des circonstances dans lesquelles les structures dissipatives pourraient se former reste néanmoins intéressant. D'abord les systèmes doivent rester ouverts aux échanges d'énergie avec l'extérieur. Ensuite doit s'y produire une autocatalyse, que Prigogine décrit comme la participation de molécules à « des réactions dans lesquelles elles sont nécessaires à la formation de molécules du même type »: apparemment ce qu'on nomme d'ordinaire la reproduction. Autre condition, la cross-catalyse, ou formation de molécules d'un type intermédiaire, puis ensuite du même type, processus qui rappelle la médiation par l'ADN codant les instructions pour la synthèse des protéines.

Reste à savoir pourquoi l'apparition de ces structures vivantes doit provenir de la seule dégradation de l'énergie solaire : les planètes proches de la Terre n'en manquent pas. Pourtant on n'y observe pas de vie organisée. Pourquoi ne pas attribuer le rôle déclencheur à l'abondance (ou même simplement à la présence) des éléments requis pour l'assemblage des protéines, par exemple ? Pourquoi le développement des formes vivantes devrait-il s'expliquer en termes purement thermodynamiques, plutôt qu'en termes de dynamique d'information ? [35] Sans énergie il n'y a pas d'êtres vivants, mais sans information non plus.

Tout processus vivant est incroyablement complexe. Se borner à le décrire par la seule dissipation d'énergie et les fluctuations qu'elle entraîne, c'est le simplifier à un point qui frise l'obscurantisme.

Ordre

Autre point important, Prigogine et Jantsch méconnaissent complètement le concept d'ordre. Ils voudraient nous faire accroire que l'ordre manifeste dans les systèmes vivants est le même que révèlent les spirales de BelousovZhabotinsky, les convections de Bénard ou les cubes métalliques de von Neumann. De telles configurations ne sont certes pas fortuites par rapport à tel ou tel principe de physique qui les explique, mais le demeurent par rapport au vivant, où le terme « ordre » désigne tout autre chose.

Dans un contexte vivant, l'ordre est fonction de l'intégration des composants, donc de leur degré d'assujettissement aux systèmes plus grands qu'ils constituent, autrement dit : de leur latitude de choix entre diverses stratégies ou tactiques pour atteindre son but. Prenons les amibes acrasiales, colonie aux liens lâches. L'influence de la population sur les amibes reste limitée. Un éventail de choix s'offre à chacune d'entre elles pour son bien-être et sa survie, partant celle de la communauté.

Mais quand, à l'occasion de la disette d'E. coli, la colonie se soude en un être multicellulaire, l'influence du tout sur les parties l'emporte et la liberté de choix des protozoaires diminue. On peut affirmer que le célèbre quasi-végétal exprime davantage d'ordre que la colonie d'amibes semiindépendantes dont il a surgi.

Il ne s'agit pas d'un ordre fortuit, mais dirigé vers un but. Les membres de la colonie ne forment pas un métazoaire pour passer le temps, mais parce que c'est une stratégie éprouvée pour survivre aux nouvelles conditions. Saisir le concept d'ordre dans les systèmes vivants demande de les placer dans leur contexte particulier, comme partie intégrante du système plus vaste dans lequel ils ont évolué et dont ils font entièrement partie.

Par ailleurs, comme René Thom l'a souligné : ce qui apparaît comme un désordre au niveau moléculaire peut refléter un ordre au niveau supérieur de la cellule. Paul Weiss montre que les parties d'une cellule changent, croissent, meurent, se brisent, se recombinent, « toujours sous un contrôle cellulaire étroit ». [36] Le chaos apparent se révèle illusion.

Pour comprendre le terme « ordre » appliqué aux activités des systèmes vivants, il faut utiliser les notions de finalité, d'organisation, de hiérarchie, de niveau d'organisation, qui n'ont pas cours en mécanique ni en physique générale. Mais employer ces mots gênerait Prigogine et Jantsch, qui souhaitent entretenir la confusion entre écosphère et technosphère.

Complexité

Ilya Prigogine abuse aussi du concept de complexité qu'il ne distingue pas de la diversité. Il s'évertue à nous prouver, contrairement à la théorie écologique la mieux fondée, que la complexité entraîne l'instabilité.

Le monde, nous rappelle-t-il, devient de plus en plus complexe et cependant instable. Cette instabilité se caractérise par des fluctuations croissantes, partout manifestes, tout à fait désirables, selon lui, car les changements apportent un progrès qu'il assimile à l'évolution.

Kenneth Mellanby [37] et d'autres écologistes en vue des années 1980 ont de même contesté l'ancienne sagesse. La complexité, selon eux, ne stabilise pas les écosystèmes, elle les déstabilise. Ce raisonnement a justifié la monoculture industrielle avec tous les intrants toxiques qui lui sont nécessaires, pesticides et engrais.

Mellanby et d'autres écologistes de la même espèce estiment que les travaux de Robert May confirment cette thèse. May n'a pas craint de soutenir que l'invasion de l'Amérique du Nord par le hanneton japonais, le bombyx spongieux ou l'endophiose du châtaignier, qui y a pratiquement éliminé cet arbre, avait augmenté la complexité d'écosystèmes locaux.

« Il est banal mais non hors de propos d'observer, commente-t-il, que, dans ces cas, l'ajout d'un maillon trophique supplémentaire n'a guère accru la stabilité. » [38]

Les « maillons supplémentaires », insiste May, renforcent l'instabilité, c'est inéluctable.

« Plus grands sont la taille du réseau et le nombre de connexions, plus grand est le nombre d'oscillations qui le caractérisent: en général, chaque mode a autant de chances d'être stable qu'instable (à moins que la complexité ajoutée ne soit très spécialisée), l'addition de modes ne fait donc qu'augmenter les probabilités d'instabilité du réseau total. »

Mais cet argument n'a de valeur que pour une pseudo-complexité, survenue par hasard avec un parasite ayant évolué et qui prolifère dans un écosystème très différent: l'inverse de ce qu'est, en temps normal, l'organisation complexe du vivant.

May reconnaît toutefois que ses calculs ne valent que pour des modèles composés d'espèces en nombre pair, [39] contrainte assez inquiétante si on devait l'imposer à la nature. De plus, il prend soin de préciser :

« Que ces équations s'appliquent, ou non, au monde réel, n'est pas notre propos. Nous entendons montrer que les modèles mathématiques complexes sont, en général, moins stables que les plus simples comportant peu d'espèces. »

Qu'il en aille autrement dans la réalité, d'ailleurs, May le soupçonne :

« Les écosystèmes naturels, de structure complexe ou simple, résultent d'une longue coévolution des plantes et animaux qui les constituent. Il est au moins plausible que ces processus d'évolution imbriqués aient produit des régions d'espace paramétré relativement minuscules, mathématiquement atypiques, qui dotent le système de stabilité à long terme. »

Où l'on voit que Prigogine et Mellanby fondent leur approche des phénomènes vivants sur des travaux d'un auteur qui ne s'intéresse pas aux écosystèmes naturels, parce que « mathématiquement atypiques ».

De son côté, James Lovelock s'est attaqué, lui aussi, à la modélisation d'écosystèmes, avec des résultats fort différents:

« En concevant un monde qui fonctionnait avec trois sortes de pâquerettes (daisyworld), raconte-t-il, j'ai violé toutes les règles sans le savoir. Car la biologie des populations enseignait, depuis soixante ans, qu'on ne pouvait pas modéliser la compétition de plus de deux espèces. Formé à ne rien lire avant de monter l'expérience, je n'ai pas davantage hésité à concevoir un monde à dix pâquerettes. Aucun signe d'instabilité, le modèle fonctionne parfaitement. Le climat s'y régule encore mieux qu'avec deux espèces, tout en douceur. Le résultat le plus excitant tient au paramètre diversité des écologistes. C'est la première justification théorique de la diversité dans les écosystèmes, à l'opposé de ce qu'on rabâche depuis soixante ans, que lorsqu'un système se complexifie, il se fragilise. Pour mon petit écosystème, en tout cas, plus il compte d'espèces, plus il se stabilise. » [40]

C'est ainsi que la mathématique finit par découvrir ce que les agricultures traditionnelles ont toujours su et appliqué, à savoir que la polyculture est facteur de stabilité et de durée, à condition d'être pensée.

Les parties d'un écosystème ne sont pas interchangeables. Elles le seraient dans une inorganisation aléatoire, se dirigeant au petit bonheur. La seule chose qui augmente en Amérique du Nord avec l'arrivée du hanneton japonais, du bombyx spongieux et de l'endophiose, c'est la simplification des écosystèmes par disparition de divers composants, du fait d'envahisseurs devenus parasites dans leur nouvel environnement.

La complexité entraîne bien l'instabilité comme le dit Prigogine mais seulement celle du monde fabriqué par l'homme, la technosphère. À l'inverse, dans l'écosphère, dans ce monde naturel dont nous avons hérité, elle entraîne la stabilité.

Stabilité

Autre notion travestie pour la cause, la stabilité. Prigogine et Jantsch estiment stables les structures « stationnaires de non-équilibre » comme le système solaire et les cristaux, qui obéissent, disent-ils, au principe de Boltzman. En revanche ils n'accordent pas de stabilité aux systèmes vivants qu'ils classent dans les « structures dissipatives », nées de fluctuations amplifiées.

Pour tenter de prouver cette affirmation, tous deux s'appuient sur une thèse de l'écologiste canadien C. S. Holling. [41] Comme eux, Holling juge la stabilité indésirable. D'après lui, les systèmes naturels trop stables - y compris ceux qui n'auraient pas changé de très longue date - ne peuvent pas durer : ils échouent. Les systèmes qui réussissent, selon Holling, sont instables. En revanche, ils possèdent la « résilience ». [42]

Holling semble ignorer que les êtres vivants inchangés depuis la nuit des temps seraient plutôt la règle que l'exception. [43] Depuis trois milliards d'années que la vie existe, notait l'éthologiste de Cambridge W. H. Thorpe, [44] son trait le plus curieux n'est pas tant l'aptitude à se modifier, qu'une immuabilité extraordinaire qui pose la question « de la fixité dans l'évolution ».

« Qu'est-ce donc, demandait Thorpe, qui permet à tant de groupes d'animaux de conserver une constance de forme étonnante sur des millions d'années? Voici selon moi le problème du jour: celui de la constance, plutôt que celui du changement. »

Cette énigme, ajoute-t-il, se rappelle à nous sans cesse, « comme une épine dans le pied de la théorie moderne de l'évolution ».

La thèse de Holling suscite une autre objection. Il appelle stable un système vivant « capable de retrouver l'équilibre après une perturbation temporaire [ ...]. Plus vite il y retourne, avec le moins de fluctuations, plus il est stable », ajoute-t-il. Le système en homéostasie se conduirait un peu comme un thermostat qui garde la température d'un appartement dans certaines limites. Une similarité existe, mais la comparaison du vivant avec les machines se révèle toujours trompeuse. En effet, l'expérience du thermostat est réversible (dans la mesure où on ignore les effets de l'usure) ; or, pour les êtres vivants - Prigogine et Jantsch le reconnaissent - le temps et l'expérience sont irréversibles. [45]

Donc, après une perturbation, les systèmes vivants ne retrouvent pas exactement leur état antérieur, mais s'en rapprochent autant que possible. Tout dérangement, même temporaire, les affecte. Ne serait-ce que pour mieux s'y adapter au cas où il se représenterait, et en être moins perturbés. Autrement dit, ils apprennent à se stabiliser au sein d'un environnement mouvant où des machines deviendraient instables rapidement.

Il s'ensuit que les objets vivants sont dynamiques, et non pas statiques. Que la stabilité, pour eux, n'est pas un point fixe de l'espace-temps vers lequel ils tendent, mais le chemin à suivre pour limiter les changements en parvenant à la maturité (le climax pour un écosystème). [46] Une fois cet état atteint, qui est le plus désirable, le système stabilisé continue pourtant de changer, à un rythme réduit, par des ajustements ténus, qui suffisent à l'y maintenir. Ces troubles minimes lui en évitent de plus graves: les « fluctuations amplifiées » du langage mécaniste de Prigogine.

Conrad Waddington a baptisé la voie à suivre chréode (du grec chre, nécessaire, et hodos, route ou sentier). La nature de la chréode qu'un système doit adopter dépend des instructions contenues dans le génome et autres informations reçues par ses centres de commande, en interaction avec l'environnement qu'il traverse, ou « paysage épigénétique ». De ce fait, les systèmes vivants se caractérisent moins par l'homéostasie que par l'homéorhésie (du grec homeo, semblable, et rhein, couler).

« On emploie homéorhésie, explique-t-il, pour indiquer la stabilisation, non pas d'une constante, mais d'une voie de changement particulière au cours du temps. Si un événement vient modifier le système homéorhétique, les mécanismes de contrôle ne le remettent pas au point où la modification est apparue; mais à celui qu'il aurait atteint peu après. » [47]

En évoluant le long de sa chréode, un système vivant rencontre sans cesse des fluctuations, d'ampleur variable. Ainsi, le comportement d'un système inclus dans un espace relativement ordonné, comme notre propre milieu interne, subit des fluctuations assez faibles. Tandis que celui d'un système livré à un environnement extérieur chaotique enregistre des fluctuations plus prononcées. Le premier système présente, jusqu'à un certain point, la stabilité selon Holling. Quant au deuxième, ballotté par des remous considérables, il le qualifierait sans doute de résilient. Le distinguo, pourtant, n'est pas si capital. Les stratégies diffèrent, du fait des circonstances, mais l'objectif demeure, identique : garder une stabilité maximale, quoi qu'il arrive. Pour Waddington, Holling se trompe. Ce ne sont que deux aspects d'une même stabilité. [48]

Il est vrai que les systèmes les plus stables, soumis à des changements mineurs, sont très spécialisés. Inféodés à un milieu précis, ils se montrent très fragiles aux ruptures d'environnement. Ce n'est pas pour autant qu'ils ne durent pas ou qu'ils échouent. S'ils ne réussissaient au plus haut point il n'y aurait pas d'êtres vivants : tous leurs systèmes internes relèvent en effet de la catégorie. Cela signifie toutefois qu'ils doivent se trouver protégés, d'une façon ou d'une autre, des rigueurs du milieu. La nature y a veillé. Si ce n'était le cas, Holling aurait raison, ils lâcheraient. Mais, sauf circonstances aberrantes imposées par l'homme, la nature y pourvoit.

Ainsi la centralisation du système nerveux, notamment par l'évolution du néo-cortex, nous permet d'isoler notre milieu interne des fluctuations sévères de l'environnement. De même, un nouveau-né à l'abandon dans la nature se montre vulnérable et instable; mais ceci survient rarement.

Cependant, quelle que soit la façon de préserver la stabilité d'un système vivant très sensible, l'important n'est pas tant la gravité des fluctuations qui l'atteignent que sa capacité à les maîtriser. S'il y parvient, ces fluctuations se régularisent ou s'atténuent. Si, en revanche, elles s'emballent, le système désormais instable est voué à la disparition, à moins de changer de structure ou de comportement (c'est la bifurcation de Prigogine).

La distinction opérante passe donc entre les systèmes dont le comportement montre des fluctuations constantes, ou en diminution, et ceux où les fluctuations s'amplifient. Nous pouvons considérer les premiers comme stables, résistants ou résilients comme on voudra, les seconds comme instables. Dans le premier cas, le système s'adapte aux défis de l'environnement. Dans le second, il ne peut y répondre, devient incontrôlé, ce qui le condamne à l'extinction.

Le système vivant idéal de Holling, à la fois durable et résilient, appartient à la première catégorie. En d'autres termes, il peut subir des fluctuations faibles ou majeures (sans le dire expressément Holling laisse entendre qu'elles n'augmentent pas). Dans notre terminologie, et celle d'Eugene Odum, c'est un système stable. Prigogine et Jantsch exaltaient au contraire des systèmes instables dont les fluctuations s'amplifient comme dans le monde moderne. Mais contrairement à ce qu'ils pensaient, ceux-ci ne peuvent pas durer.

Quand bien même elle tiendrait debout, l'argumentation de Holling ne peut sauver le paradigme de Prigogine.

Les lois de la nature

Si le comportement du vivant était aléatoire, il n'obéirait à aucune loi. Prigogine et Jantsch en conviennent explicitement. La caste au pouvoir en sciences ne reconnaît en général que les lois de la physique. Prigogine, lui, n'accorde de crédit qu'à la seule thermodynamique, qui ne décrit pourtant que les objets « proches de l'équilibre thermodynamique » (ou homogénéité).

« Les seules lois macroscopiques universelles, écrit-il, sont bien les lois qui décrivent l'évolution vers le désordre, vers les états d'équilibre ou les états stationnaires proches de l'équilibre, mais ces lois physiques ne constituent pas le contexte par rapport auquel le vivant doit se définir: non parce qu'il est vivant, mais parce que, physiquement, il ne remplit pas les conditions d'application de ces lois, les conditions sous lesquelles ces lois sont pertinentes. »

Ne nous laissons pas impressionner par ce paralogisme. Si ces lois ne s'appliquent pas, elles ne sont pas universelles. La prémisse est donc fausse. On ne peut en conclure que le monde vivant n'obéit pas à des lois. Prigogine assure néanmoins que c'est la seule position scientifique, parce que compatible avec la théorie que, en sciences, la statistique fonde tout. Il cite Joseph Needham (1900-1995), pour lequel les lois ne sont que des mots que l'on met sur des réalités statistiques « valables uniquement pour des temps et des lieux donnés, en termes de description et non de prescription ». [49]

Lorsque le paradigme newtonien était au goût du jour, poursuit-il, il y avait des lois. C'est précisément en niant que la nature obéit à des lois qu'on a enfin libéré la « science » du « mythe ».

« La science échappe au mythe newtonien, écrit-il, parce qu'elle conclut théoriquement à l'impossibilité de réduire la nature à la simplicité cachée d'une réalité régie par des lois universelles. » [50]

Profondément imprégné de la mythologi e de Prigogine, Edgard Morin déclare à son tour que seule l'« épistémologie populaire » se réfère aux lois de la nature. [51] Autrement dit, seuls les imbéciles et les ignares s'imaginent encore que la nature suit des lois. Les ayant toutes abolies, la science actuelle affranchit l'homme, désormais libre d'édicter les siennes, de fixer le cours et le destin de l'évolution. Tel est, en substance, le message de Jantsch dans The Self Organizing Universe:

« L'évolution est fondamentalement ouverte. Elle détermine sa dynamique et sa direction propres. Cette dynamique se déploie en un réseau systémique qui se caractérise, en particulier, par la coévolution de macro et de micro-systèmes. Du fait de l'interconnectivité dynamique l'évolution détermine aussi sa propre signification. » [52]

C'est absurde. D'évidence la nature se soumet à de nombreuses lois qui sont bien davantage que des régularités statistiques - et impératives de surcroît. Selon le biologiste autrichien Rupert Riedl, « l'ordre est une expression de la conformité à la loi ». [53] Sans ordre, il n'y aurait pas de biosphère. Si la biosphère n'était pas ordonnée, la science n'existerait pas. Il n'y aurait ni processus, ni structure à étudier, ni être vivant, seulement un flux incohérent, imprévisible. « Un monde sans ordre, spécifie Riedl, n'aurait pas de sens. Il ne serait pas reconnaissable et ne peut se concevoir. »

Nous pensons avec Waddington [54] que mieux vaut envisager les lois de la nature comme des contraintes. Le terme prend son sens dans un contexte téléologique comme contrainte à respecter pour atteindre un objectif. Puisque les êtres vivants veulent atteindre un but commun, à un certain niveau de généralité, [55] ils tendent à subir les mêmes contraintes ou lois.

Pareilles lois ne sont pas obligatoires au sens absolu, ce qui perturbe les physiciens. Et cependant, quand les systèmes qu'elles gouvernent ne les observent pas, ils manquent le but, deviennent instables et risquent de mourir. La principale loi des structures sociales veut qu'elles se fondent sur la famille et la communauté. On reste libre, naturellement, d'ignorer ce principe, d'inciter la société à se déliter en particules atomisées, mais il faut payer le prix: égoïsme, compétition, agressivité, alcoolisme, délinquance, bandes armées, etc. Les lois générales du comportement des systèmes biologiques, sociaux et écologiques sont celles qu'ils doivent observer pour rester stables et complets, c'est-à-dire viables.

Une fois encore, ceci échappe aux scientifiques réductionnistes qui ignorent les concepts clés de l'organisation de l'écosphère, comme les concepts d'homéotélie et homéarchie que je propose, qui me semblent indispen- sables pour sa compréhension. [56]

Malléabilité

Pour rendre attirant le renforcement perpétuel de la technosphère, nous avons vu Prigogine et Jantsch soutenir que le comportement de systèmes vivants serait aléatoire, que la stabilité indiquerait l'échec, que les processus de la biosphère, fortuits, ne seraient pas soumis à des lois, bref, que le monde vivant serait adaptable à l'infini. Anything goes: on peut y aller et faire n'importe quoi.

Prigogine et Jantsch ne sont pas les premiers à invoquer l'infinie malléabilité de l'homme et de la nature pour expliquer les transformations du vivant. Jean-Baptiste Lamarck s'y était essayé. Peut-être fut-ce sa seule erreur. Il supposait l'homme capable d'adaptation génétique aux variations rapides de milieu, capable de subir sans arrêt des changements d'activité ou de structure. Des modifications qu'en fait les êtres vivants cherchent surtout à éviter. Pour citer Jean Piaget,

« Lamarck compare l'organisation héréditaire à un liquide épousant les formes de tous les récipients sans stabilité ni même, en principe, sans irréversibilité de nature historique ». [57]

Il se trompait. Le matériel génétique, du moins celui qui code pour les grands traits, montre peu de plasticité. L'expérience immédiate le modifie peu, contrairement à l'expérience continue de longue durée.

Mais justifier l'altération drastique de la société par l'industrie oblige à soutenir, contre toute évidence, que l'organisation sociale serait elle aussi très souple. Jacques Ellul (1912-1994) a écrit:

« On souhaite en réalité (même si cela n'est pas clairement exprimé) une organisation sociale parfaitement malléable, car la technique, pour progresser, exige une grande mobilité sociale puisqu'il faut des déplacements considérables de population, des mutations dans l'exercice des professions, des changements de qualification sociale, des affectations de ressources et des modifications de structure des groupes. »

De nombreux spécialistes se mettent au service de ces vues. Ainsi, l'historien anglais H. A. L. Fisher affirme-t-il que l'homme n'a pas de nature, seulement une histoire, impliquant par là que son comportement serait flexible à volonté, et l'Histoire un changement au hasard. [58] Le ponte de la sociobiologie, Edward O. Wilson, parle de « l'extrême plasticité du comportement social », sous-entendu : on peut s'adapter quasiment à tout, vivre dans n'importe quel milieu social produit par les processus industriels, cette masse d'anonymes isolés et aliénés, qui ne pourrait différer davantage de la société à laquelle l'évolution nous a préparés. [59]

Comme tout système vivant, nous sommes capables d'adaptation, précisément parce que notre organisation, biologique et sociale, loin d'être aléatoire et flexible, est très spécifique. Notre comportement biologique et social se montre aussi très particulier, comme les lois qui le gouvernent. Il tend vers un but, qui n'est pas un changement perpétuel, mais la stabilité au contraire, la durée. Dire qu'il s'adapte signifie que ce comportement s'accommode de légers écarts par rapport à l'environnement idéal, non pas des désordres sévères causés par l'industrie, surtout cette « haute technologie » que Prigogine et Jantsch croient pouvoir prôner au risque d'anéantir des formes de vie très élaborées.

L'univers auto-organisé

L'univers de Jantsch et Prigogine s'organise tout seul, il est auto-organisé, ce qui paraît incompatible avec leur thèse que l'homme seul détermine son évolution. Nous avons en effet vu Prigogine annoncer à Salomon la fin de nos tribulations par l'avènement de la fusion nucléaire, du génie génétique et de la colonisation de l'espace. Comment résoudre cette contradiction?

Il n'y a qu'un moyen : identifier l'homme moderne - l'Homo æconomicus, par opposition à l'homme vernaculaire - à l'univers. Si Prigogine et Jantsch y parviennent, on pourra considérer l'univers comme auto-organisé. Mais comment nous persuader que l'homme moderne et l'univers ne font qu'un? Par un expédient extrêmement classique, qui consiste à désacraliser la nature, pour sacraliser l'homme, en lui attribuant quelque pouvoir surnaturel qui le distinguerait parmi les êtres vivants.

À cet effet des théologiens ont inventé que l'homme seul possédait une âme, idée relativement nouvelle, car aux temps anciens où la nature fut sacrée, toutes les créatures en avaient une. Par la suite, avec la montée du rationalisme en Europe, la notion se fit jour que l'homme uniquement serait capable de comportement rationnel, les animaux se dirigeant à l'aveuglette par instinct.

Selon Prigogine et Jantsch, le caractère sacré de l'homme tient à ce que seul il possède un intellect (mind), esprit ou conscience. Cette conscience représente le stade supérieur de l'évolution, la noosphère de Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). À ce stade, l'univers entier s'identifie à la conscience qui détermine le cours de l'évolution ultérieure. Parce que l'homme détient la conscience, déclare Jantsch,

« ce n'est pas Dieu qui rédime l'humanité, c'est l'humanité qui fait son propre salut ».

L'évolution de la conscience devient dès lors synonyme d'évolution de l'univers. On peut, écrit Jantsch,

« interpréter l'histoire naturelle, y compris celle de l'homme, comme l'histoire de l'organisation de la matière et de l'énergie. Mais on peut encore l'envisager comme organisation de l'information en complexité ou connaissance. Enfin et surtout, on peut la comprendre comme l'évolution de la conscience autrement dit, de l'autonomie et de l'émancipation - comme évolution de l'esprit [ ...]. L'esprit apparaît ainsi sous forme d'une dynamique auto-organisée à de nombreux niveaux, d'une dynamique qui évolue. Sous cet angle, toute l'histoire naturelle est bien l'histoire de l'esprit. L'autotranscendance, processus évolutif, est l'évolution de l'intellect ».

Nous voici entraînés vers le paradis de la fable via la conscience humaine qui nous y porte, sur les fluctuations toujours plus grandes qu'elle génère. Soumettre ces fluctuations à des contraintes biologiques, écologiques et sociales reviendrait à s'écarter de cette trajectoire optimale. Ce serait se priver de toutes les structures dissipatives délectables encore en puissance. Il faut satisfaire sur-le-champ les désirs conscients de l'humanité, tous ses caprices, ses lubies de confort, surtout s'ils dépendent des supertechniques chères à Prigogine et Jantsch, sans s'interroger sur les destructions écologiques et sociales que cause inéluctablement leur adoption.

C'est la justification suprême de l'individualisme, de l'égoïsme et de l'irresponsabilité : la main invisible d'Adam Smith ou plutôt le pied, bien visible pour le coup, qui se déchaîne. Ce pied organise non seulement notre prospérité, mais détermine aussi désormais le fonctionnement, oui : l'évolution de l'écosphère.

L'écologie de Prigogne

Aussi surprenant que cela paraisse, Prigogine et Jantsch jugent leur message très écologique. Ils considèrent que l'évolution engendrée par la conscience ou l'auto-organisation ultérieure de l'univers, notamment par les manipulations génétiques, conduisent à une nouvelle alliance entre l'homme et la nature.

Jacques Monod avait prononcé, en 1970, le divorce de l'homme et de la nature: « L'ancienne alliance est rompue; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers d'où il a émergé par hasard. » Il faut qu'enfin

« il se réveille de son rêve millénaire, pour découvrir sa totale solitude, son étrangeté radicale. Il sait maintenant que, comme un Tzigane, il est en marge de l'univers où il doit vivre. Univers sourd à sa musique, indifférent à ses espoirs comme à ses souffrances et ses crimes ». [60]

Prigogine a intitulé son livre La Nouvelle Alliance, en réponse à Monod. Il y soutient que la nouvelle thermodynamique non linéaire de son invention réconcilie l'homme et l'écosphère. L'homme n'est pas né du hasard, comme le croyait Monod. Son apparition est au moins cohérente avec la théorie que la dégradation de l'énergie solaire donne lieu à des structures dissipatives, dont il est l'exemple le plus accompli. En outre, lorsque nous saurons tous transférer des gènes, nous intégrerons encore mieux cette nouvelle nature qui s'instaure. Pour Prigogine le génie génétique est hautement écologique, voire poétique :

« Notre science occupe la position singulière d'écoute poétique de la nature - au sens étymologique où le poète est un fabricant -, exploration active, manipulatrice et calculatrice mais désormais capable de respecter la nature qu'elle fait parler . » [61]

Bien entendu, Jantsch va plus loin. La Nouvelle Alliance prophétisée par Prigogine confère un sens à la vie. Elle procure un sentiment inédit de lien avec la nature.

« La connexion de nos processus vitaux avec la dynamique du cosmos n'était jusqu'ici accessible que par l'expérience mystique. Dans la synthèse, elle devient partie intégrante de la science, qui se rapproche ainsi de la vie. »

Voici donc l'écologie de Prigogine: l'étude d'un univers à la fois inventé par l'homme et auto-organisé, poétique et mystique, débordant de structures dissipatives transgéniques, engendrées par une instabilité croissante, fruit des fluctuations amplifiées par hasard, grâce à la conscience humaine de l'univers ... Dieu nous en garde!

Notes

1. Erich Jantsch, The Self organizing Universe, 1980, Oxford, Pergamon Press.
2. Ilya Prigogine, Isabelle Stengers, La Nouvelle Alliance, 1979, Paris, Folio.
3. René Thom, « Halte au hasard, silence au bruit », Le Débat n° 3, 1980.
4. Ont répondu dans Le Débat n° 6 (1980) : Edgard Morin (« Sur un rappel à l'ordre ») et Ilya Prigogine (« Loi, histoire... et désertion »). La controverse s'est poursuivie dans le n° 14 (1981) avec un article d'Henri Atlan (« Postulat métaphysique et méthodes de recherche ») pour se clore, à notre connaissance, dans le n° 15 (1981) avec les articles « Noise » de Michel Serre, « Sur le déterminisme et l'ordre » de Jean Largeault, « La permanence et le changement » d'Antoine Danchin, et « En guise de conclusion » , une interview de René Thom. Nous remercions vivement la direction du Débat pour nous avoir procuré cette abondante matière.
5. Voir supra chapitre 4.
6. Michael Polanyi, op. cit.
7. Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit.
8. Michel Salomon, « Entretien avec Prigogine », Prospective et Santé, n° 13, printemps 1980.
9. Maud Barlow, Tony Clarke, Blue Gold, San Francisco, International Forum on Globalization; traduction française: L'Or bleu, l'eau, le grand enjeu du XXIe siècle, 2003, Paris, Fayard.
Et aussi « La ruée vers l'eau », Manière de voir, Le Monde diplomatique, septembre-octobre 2002.
10. FAO: Food and Agriculture Organization, organisation onusienne de l'agriculture et de l'alimentation, basée à Rome.
11. Lester Brown, Who Will Feed China ?, 2003, Washington D.C., Worldwatch Institute.
12. Mycle Schneider, « La fin difficile de l'ère nucléaire », in Le piège se referme, Jimmy Goldsmith avait-il raison ?, ouvrage collectif, 2002, Paris, Plon.
13. Gilles-Éric Séralini, OGM le vrai débat, 2000, Paris, Flammarion.
14. Hervé Kempf, La Guerre secrète des OGM, 2003, Paris, le Seuil; et aussi Étienne Vernet, Marie-Paule Nougaret, « OGM, la fin d'un mythe », in Le piège se referme, op. cit.
15. Mae-Wan Ho, Living With the Fluid Genome, op. cit. ; et le site de la revue d'ISIS, Institute for Science in Society.
16. Ilya Prigogine, From Being to Becoming: Time and Complexity in the Physical Sciences, 1980, San Francisco, W. H. Freeman & Co.
17. Las, ce ne sont pas les physiciens qui pourront nous apprendre à arrêter le désert, à nourrir l'humanité, à limiter la démographie, à évaluer les dangers des cultures transgéniques, ni même à nous intéresser à des colonies spatiales. Selon le mot de H. Freen : « Si [Prigogine] appliquait au monde les concepts de base de la biologie, de la sociologie ou de l'écologie, sa thèse perdrait toute crédibilité. »
18. Edward Goldsmith, « Annexe n° 1, La loi de l'entropie s'applique-t-elle au monde réel? », in Le Tao de l'écologie, op. cit.
19. Erich Jantsch, op. cit.
20. La formule est Pi = Ei/kT, où Pi est la probabilité, Ei, le niveau d'énergie choisi (le système en compte trois), k, la constante de Boltzmann et T, la température. À basse température, presque toutes les molécules se trouvent au plus bas niveau
21. Cf. supra chapitre 1.
22. Erich Jantsch op. cit., et aussi Ilya Prigogine & Isabelle Stengers, op. cit., p. 228.
23. I. Prigogine & I. Stengers, Ibidem, p. 214.
24. I. Prigogine & I. Stengers, op. cit., p. 241.
25. I. Prigogine & I. Stengers, op. cit., pp. 222-223.
26. Les clones végétaux montrent d'ailleurs une fâcheuse ten-dance à muter.
27. I. Prigogine & I. Stengers, op. cit., p. 390. Revoici la Nouvelle Nature de Francis Bacon, l'un des pères de la science moderne (avec René Descartes et Galileo Galilei). La science selon Bacon doit substituer cette Nouvelle Nature au monde créé par Dieu, autrement dit en termes actuels : l'évolution.
28. Rappelons que la technique ne crée ni plantes ni animaux. L'homme peut tout au plus sélectionner, croiser, faire muter par radiations ou choc chimique et manipuler par transgenèse (ou transgénose) des espèces existantes.
28. Voir supra chapitre 5.
30. Erich Jantsch, « Evolution: Self-Realization Through Self-Transcendence », in Erich Jantsch & Conrad Waddington, éd., Evolution and Consciousness, 1976, Reading, Mass, Addison-Wesley.
31. I. Prigogine, op. cit.
32. Il est vrai, toutefois, que les petits changements des systèmes vivants peuvent difficilement être prédits, à l'inverse des orientations générales selon le principe de macro-déterminisme/microindéterminisme, de Paul Weiss (Cf. supra chapitre 1).
33. Cf. supra chapitre 5.
34. William Sargent, Battle for the Mind, 1957 Londres, Heineman; et Anthony F. C. Wallace, op. cit.
35. E. Goldsmith, Le Tao de l'écologie, op. cit.
36. Paul Weiss, L'Archipel scientifique: étude sur les fondements et les perspectives de la science, 1974, Paris, Maloine.
37. Kenneth Mallenby, lettre à Edward Goldsmith, The New Ecologist, n° 5, sept./octobre 1978.
38. R. M. May, op. cit.
39. R. M. May, op. cit.
40. Peter Bunyard, op. cit.
41. C. S. Holling, « Resilience and Stability of Ecosystems », in Jantsch & Waddington, op. cit.
42. De l'anglais resilience, capacité à retrouver sa position antérieure, et par extension, à s'adapter en subissant un changement important.
43. Cf. supra chapitre 1.
44. W. H. Thorpe, discussion sur l'article de L. von Bertalanffy « Chance or Law? », op. cit.
45. Edward Goldsmith, « Thermodynamics or Ecodynamics? », The Ecologist, vol. 11, n° 4, août 1981.
46. Cf. supra chapitres 1 et 2.
47. Conrad H. Waddington, The Evolution of an Evolutionist, 1975, University of Edinburgh Press.
48. E. Jantsch & C. H. Wadddington, op. cit. Le grand écologiste Eugene Odum distingue, lui, entre stabilité par résistance et stabilité par résilience, ce qui correspond en gros à la stabilité et à la résilience de Holling. D'habitude, la mère protège le bébé, jusqu'à lui sacrifier sa vie, pour qu'il ne succombe pas aux rigueurs du monde extérieur. Elle-même se trouve protégée par le père de l'enfant et le reste de la famille, et eux-mêmes par la communauté, abritée à son tour dans une société capable de cohésion. En grandissant l'enfant s'aventure hors de la famille pour rencontrer des défis croissants, qu'il apprendra à relever l'un après l'autre, sans trop mettre en péril sa stabilité. Enfin, lorsque les conditions extérieures deviennent par trop difficiles, c'est le système le plus vaste, résilient, qui cède le premier, non pas le plus stable, le plus petit, comme le montre l'effondrement actuel de la société. Holling se trompe du tout au tout. [62]
49. J. Needham, La Science chinoise et l'Occident: le grand titrage, Paris, Le Seuil, cité par I. Prigogine, in La Nouvelle Alliance.
50. Prigogine, op. cit.
51. Edgar Morin, « Réponse à René Thom », Le Débat, novembre 1980.
52. E. Jantsch, op. cit.
53. Rupert Riedl, op. cit.
54. E. Jantsch et C. H. Waddington, op. cit., « Remarques de conclusion ».
55. Cf. supra chapitre 1.
56. Pour une définition de ces termes, voir supra chapitre 1.
57. Jean Piaget, Biologie et Connaissance, op. cit.
58. Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977, Paris, Calmann Levy.
59. L'existentialisme fondamentaliste a liquidé l'essentialisme, pour légitimer les conceptions modernistes et la notion de progrès.
60. J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit.
61. I. Prigogine, op. cit.
62. Dans le cas d'une société, d'une population ou d'un écosystème, la formule naturelle pour conserver la stabilité consiste à multiplier les individus. Eugene Odum parle de « redondance ». La redondance reflète les solutions jugées efficaces, sur la base de son expérience, dans les difficultés que le système risque de rencontrer. Les individus les plus communs présentent les traits qui ont été nécessaires face aux problèmes passés. Il y a bien redondance, mais redondance organisée - ou encore diversité -, à ne pas confondre avec complexité.
DESSUS409256   

This website is automatically published and maintained using 2tix.net.